DU PONT SIR LE MISSISSTP
A. SAINT-LOUIS (éTATS-L'MS) 1 .
Les Américains du Nord nous ont habitués à les voir entreprendre tout ce qu'ils jugent utile et nécessaire et à terminer tout ce qu'ils ont entrepris dans cet ordre d'idées. Nous n'avons donc pas lieu d'être étonnes que le pont que l'on a commencé à construire en 1868 sur le Mississipi à Saint-Louis soit actuellement livré à la circulation: mais nous pensons qu'il est bon d'insister sur l'importance que l'on attache dans cette contrée à la mise en exploitation d'ouvrages d'un intérêt public.
' La ville de Saint-Louis, située dans l'Etat du Missouri, est bâtie sur la rive droite du Mississipi, qui sépare en cet endroit l'Elut du Missouri de l'Etat de l 'Illinois. Cette ville est bâtie sur un plateau compris entre le Mississipi et ses affluents, le Missouri à l'amont et le Meramec à l'aval : ce plateau a une altitude moyenne de 60 mètres environ au-dessus du Mississipi, et il est sillonne par de petites rivières allant aboutir à l'un des trois grands cours d'eau que nous venons de citer. Ce plateau s'abaisse graduellement jusqu'au rivage du Mississipi : la position de la ville et de la contrée environnante se prêtent parfaitement à une extension considérable, et ce point paraît capital aux habitants de Saint- Louis, dont une partie pense que leur ville est destinée à devenir la ville la plus vaste des Etals-Unis, et peut être du monde entier 1 . Les raisons qui semblent militer en faveur d'un accroissement con-
1 Voy. la Nature. IYenuire année, 1873. Les ponts au.) États-Unis.
* "Voy. Saint-Louis l lie future great city. of the World *' édition, 1875: - -
si il érable sont d'abord la position géographique : Saint-Louis est presque le centre géométrique dos États-Unis, sa position dans 'la vallée du Mississipi est réellement magnifique; ce fleuve permet d'une part de faciles communications avec la mer ei d'autre part avec l'intérieur des terres, comme fait éga-
• lement lu Missouri dans une autre direction. Dès à présent plus de '25 ligues de chemins de fer en exploitation ou en construction aboutissent à Saint- Louis, et mettent celte ville eu rapport avec les principaux centres industriels ou commerciaux des Etats-Unis. La population de Saint-Louis atteint
| 400,000 unies, et l'accroissement actuel est de 10 à 12 pour 100 annuellement; en prenant le chifli'c de 512,905 habitants fournis par le dernier recensement officiel de 1870, et admettant un accroissement annuel de 10 pour 100 qui décroîtrait de 1 pour 100 par période de dix ans, on trouve qu'en 1900 la population serait de ô,404,079 habitants, et qu'elle atteindrait 10,047,941 habitants en 1970 : nous n'avons pas besoin d'insister sur ce qu'un semblable accroissement présente d'incertain, de problématique ; mais tout porte à croire que pendant plusieurs années encore la population de Saint-Louis augmentera considérablement. La navigation atteint un tonnage annuel de 800,000 tonnes environ, tant à l'importation qu'à l'exportation. Disons enfin que la ville de Saint-Louis est le centre d'un commerce actif, et que l'État du Missouri, dont cette ville est la capitale, est très-ferlilc, fournit en abondance du blé, du chanvre, du tabac, du raisin, que l'élève des porcs s'y fait sur une grande échelle; que les richesses minérales sont abondantes : oxyde de fer, houille, plomb, zinc, marbres, calcaires de toute espèce, etc.
11 semble donc en somme que la ville de Saint- Louis soit à tous égards destinée à prendre d'année en année une importance plus grande. Aussi s'est-on préoccupé depuis longtemps d'établir des communi-
■ cations entre cette villo et la rive gauche du Mis-
| sissipi, sur laquelle s'est fondée une cité, East- Saint-Louis (Saint-Louis de l'Est), qui sert de tète de ligne à plusieurs lignes de chemins de fer. Les ferry boats qui assuraient les communications entre les deux rives furent bientôt jugés insuffisants- Aussi, après plusieurs lentatives infructueuses, une compagnie financière fut fondée en 1804 pour la construction d'un pont sur le Mississipi. Le capitaine Eads, qui s'adjoignit divers ingénieurs, fut chargé de la confection du projet et de l'exécution de ce grand travail. Le capitaine Eads fut, à proprement parler, l'âme de l'entreprise, et il ne fallait peutêtre pas moins que ce caractère ferme et décidé pour la mener à bonne lin. La vie de cet homme serait intéressante à raconter eu détail : dès son enfanee il manifesta un vif penchant et une aptitude peu commune pour les arts mécaniques, mais des revers de fortune réduisirent sa famille à la pauvreté ; il fut contraint de se livrer aux occupations le moins eu rapport avec son esprit ; nous tenons d'un habitant de
LA KATUllE.
Saint- Louis c|u'il fut forcé de vendre des pommes | dans hi rue. Mais il put revenir à ses études favorites tout eu remplissant les fonctions d'officier d'un des .steamers qui put courent le Mississipi; puis il fonda une société pour procéder au sauvetage et au relèvement des navires coulés à fond dans cette rivière; il s'occupa de rétablissement d'une fabrique de glaces. Pendant la guerre civile il s'occupa de la défense du Mississipi : il fit construire entièrement, en moins de deux mois, sept vaisseaux de guerre, qui jouèrent un râle important dans cette guerre. Enfin, après la guerre, il s'occupa de diverses questions industrielles avant d'être chargé de la construction du pont de Samt-Louis.
Mais laissons cette intéressante figure et revenons au pont dont nous voulons donner une description sommaire. Ce pont comprend trois travées : la travée centrale a 170 mètres environ, les travées latérales 165 mètres; il y a par suite deux piles en rivière •. ces piles ont été fondées sur le rocher au moyen de l'air comprimé à des profondeurs de TA) et de 40 mètres; en tenant compte de la partie construite au-dessus de l'eau, elles n'ont pas moins de 55 et de 65 mètres, et leurs poids sont respectivement de 28,000 et de 33,000 tonnes. 11 y a deux rangées d'ares métalliques superposés : le métal emplovc est l'acier chromique : au-dessus de ces arcs se trouvent les tabliers du pont, tabliers ayant 17 mètres de largeur et distants verticalement de 6 mètres environ. 11 y a en effet deux étages, l'étage inférieur est réservé aux chemins de fer qui emprunteront le pont pour la traversée du fleuve, l'étage supérieur est destiné aux voitures et aux piétons.
Afin de laisser la navigation libre, les arcs métalliques sont à 17 mètres environ au-dessus du niveau du Mississipi, et par suite les tabliers sont fort élevés au-dessus du même niveau : il a donc fallu établir des ouvrages aux abords pour faciliter l'accès du pont. Sur la rive gauche (Illinois), du coté d'East- Saiut-Lonis, des rampes ont été établies avec des inclinaisons de 1 et demi pour 100 et de 4 pour 100 suivant qu'il s'agissait des voies de chemins de 1er ou des routes carrossables, et l'on a pu facilement atteindre le niveau moyeu du sol. Sur la rivealroite, la question élail moins facile, parce que la ville de Saint-Louis s'étend jusqu'au Lord du fleuve : mais comme nous l'avons dit, le sol s'abaisse notablement du côté du rivage. Le pont fut établi dans le prolongement de « Washington avenue, » une des voies les plus belles et les plus fréquentées de Saint- Louis, voie qui. descend par une pente assez notable jusqu'aux quais. Il a suffi dès lors d'établir à la suite du polit un viaduc pour atteindre à une certaine distance le niveau de cette avenue, et assurer la circulation des piétons et des voitures; les rues qui aboutissent à Washington avenue passent maintenant sous le viaduc qui ne trouble en rien le mouvement des voilures. Quant aux voies ferrées, à la sortie du pont elles s'engagent dans un tunnel de grandes dimensions, qui passe sous une partie de la
ville et qui, après un parcours de 1,000 mètres environ, amène ces voies au niveau des lignes déjà exis tanles.
Les dépenses de ce grand ouvrage peuvent être évaluées à peu près comme il suit :
Piles et culées 8,000,000 fr.
Arcs métalliques et tabliers. . . 7,500,000
Routes et viaducs d'accès. . . . 5, 000,000
Tunnel 2,500,000
Expropriation 3,00(1,000
Total. . . . 2.1,000,000 fr.
L'inauguration du grand pont d ; Saint-Louis avait été fixée au 4 juillet, anniversaire de la déclaration de l'indépendance des Etat-Unis. On savait que la ville de Saint-Louis avait l'intention de faire de cette inauguration une véritable solennité; aussi de toutes parts les étrangers affluèrent : on évalue à 150,000 le nombre des personnes qui vinrent pour assister à cette fête.
La foule était grande dans tous lus points d'où l'on pouvait, apercevoir le pont et daus les rues que devait parcourir le cortège.
Le pont l'ut baptisé avec de l'eau contenue dans un vase d'argent, et qui était un mélange des eaux de l'océan Atlantique, de l'océan Pacifique, du golfe de Mexique, des lacs et du Mississipi; celle cérémonie eut lieu aux applaudissements de la foule et aux sons bruyants produits par les sifflets des locomotives. Après le baptême eut lieu le passage du train inaugural, comprenant 15 grands wagons (Pullman' s palace cars) traînés par trois locomotives et portant les personnages les plus importants de la ville de Saint-Louis et des États du Missouri et de l'Illinois; ce train, partant de la rive gauche (East- Sai ut -Louis), atteignit la rive droite (Saint- Louis) en quatre minutes.
Une tente, pouvant contenir 12 à 1,500 personnes, avait été dressée a rentrée du pont : c'est là qu'eurent lieu les prières et que furent prononcés les discours qui ne pouvaient manquer à cause du double caractère de cette journée, anniversaire d'une date fêtée universellement aux États-Unis, et inauguration d'un ouvrage de première importance.
Une immense cavalcade eut lieu pendant la journée : d'après les renseignements fournis par les journaux américains, elle avait une longueur de plus de '20 kilomètres, et le passage en un. point ne dura pas moins de 5 heures et demie. Outre des détachements de pulieemen, des troupes permanentes avec leurs drapeaux, des vétérans du diverses corporations, des orphéons, des sociétés maçonniques, do tempérance, de bienfaisance, les principales administrations avaient envoyé leurs employés avec des voitures ou des chars diversement décorés; De plus .toutes les principales maisons de commerce- avaient tenu à fournir un char avec drapeaux» attributs; elc. ; là on voyait sur le char une iorge avec des ouvriers qui travaillaient le fer comme s'ils euss'irt clq, à
l'atelier, ici des moulins en mouvement, ailleurs une imprimerie, une presse lithographique, un ca-" (Iran colossal peint sur toile et dont les aiguilles se déplaçaient de manière à donner l'heure réelle à chaque instant, ete. I.e plus souvent les chars contenaient les produits à divers états de préparation, niais dans tous les cas, au milieu des drapeaux, des festons, on trouvait le nom du commerçant, de l'industriel ; car à cette fête du commerce, de l'industrie, tous voulaient participer et contribuer d'une manière patente. Cela nous semble juste d'ailleurs, et ces annonces nous paraissent être aussi naturellement à leur place dans ces circonstances qu'elles nous ont paru déplacées en France, dans certains cas qu'il n'est, possible de comparer en rien à la solennité dont nous parlons.
Enfin la journée fut terminée par un feu d'artifice tiré sur le pont : les bateaux qui étaient sur le Mis sissipi, les rivages, les rues environnantes, les toits; des maisons étaient entièrement couverts de monde.
Tel est le résumé des renseignements que nous avons pu nous procurer sur l'inauguration d'un trèsbeau et très-important travail, qui nous paraît pouvoir être comparé, comme difficultés vaincues et comme intérêt, au percement du tunnel des Alpes. La construction de ce pont ne changera rien aux communications internationales, comme ont fait le câble transatlantique et le percement de l'isthme de Suez, mais, malgré cela et bien que les Américains doivent seuls en profiler directement, nous pensons que l'ancien monde doit applaudir à ce résultat important. C. Al. G A.R1 EL.