DÉGAGEMENTS ÉLECTRIQUES
DES SUPKIUICIKS TERRESTRES.
Nous avons déjà mentionné les intéressants travaux de M, Fournct 1 , ancien président de la commission hydr orné trique et des orages de la ville de Lyon. Parmi ces travaus quelques-uns résument des séries d'observations météorologiques propres à favoriser les progrès de la science, à préparer de nouvelles découvertes, basées sur des observations analogues.
Dans une classification des phénomènes produits par l'électricité météorique dans le bassin du Rhône et aux alentours, lue à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon 5 , M. Fournct a mis en évidence les effets de tous genres que l'électricité est capable de produire, en débutant par des effets trèsexigus, pour arriver, par degrés, aux actions les plus grandioses.
Nous résumerons aujourd'hui quelques-uns des laits les plus remarquables relatifs aux dégagements, électriques des superficies lenestres, et cités dans le mémoire de M. Fournet.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1844, vers deux heures du matin, au retour d'une excursion géologique dirigée du côté de Montbrison, cl pendant une violente bourrasque du sud, M. Fournct vit les grains de sable projetés par le vent contre les vitres de la diligence, dégager, à chacun de leurs chocs, une petite étincelle. Voulant noter l'heure de ce phénomène, il vit aussi le verre de sa montre briller sous ses doigts. La suite de la journée du 8 fut excessivement orageuse, et d'énormes averses tombant sur le Pilât avec la foudre firent déborder les torrents de la montagne.
En 1797, pendant un temps très-orageux, de Saussure, Jalaberl et Pictet, se trouvant sur le Bre-
1 Yoy. la Nature, n« 54, 13 juin 1814, p. 18.
4 Comptes rendus de la Commission hy (Ironie trique et tics orages de Lyon. — 23" année.
ven (altit. 2520 mètres), n'avaient qu'à élever la main et à étendre un doigt pour sentir une sorte de picotement à son extrémité. La sensation était môme accompagné d'une espèce de sifflement. Jalabert, dont le chapeau était garni d'un galon d'or, entendit un bourdonnement autour de sa tète; on lirait des étincelles du bouton de ce même chapeau ainsi que de la virole de sa canne. L'orage gron huit avec violence dans le nuage qui planait au-dessus d'eux, il fallut descendre du somme' jusqu'à 25 mètres plus bas, où l'on ne ressentit plus ces influences de l'électricité.
Le 11 août 18î)i, M. Black well stationnant pendant la nuit sur le mont Hlanc, aux Grands-Mulets (altit. 345") mètres), fut assailli par une violente tempête du sud-ouest. Vers i 1 heures du soir, le guide F. Goulet sortit de la cabane, et vit les crêtes des montagnes tout en feu. Ses compagnons voulurent s'assurer du fait, et constatèrent effectivement que chacune des saillies rocheuses des alentours semblait illuminée. Leurs vêtements étaient couverts d'étincelles, et lorsqu'ils levaient les bras, les doigts devenaient phosphorescents. La journée avait été très-orageuse.
Du moment où des symptômes électriques se manifestent à la surface des rochers, dit M. Fournet, on conçoit la possibilité de leur développement sur des surfaces d'une autre nature. C'est ce qui arrive entre autres sur les espaces herbeux; ils se montrent parlois couverts d'éclairs rasants, d'où la dénomination d'éclairs des prairies. Un fait de ce genre a été trèsbien observé par M. l'ingénieur des mines Quiquerez de Délémont, dans les environs de Porrentrui, au pied du Jura. Etant occupé à surveiller des ouvriers, le 25 août 18G5, il fut surpris par deux orages successifs, entre neuf heures et midi. A trois heures du soir, il en survint un troisième avec des nuages excessivement bas. On vit alors l'électricité se manifester sur toute l'étendue des prés du voisinage, les étincelles se succédant sous la forme de rapides traînées lumineuses courant sur les gazons. 11 ne pleuvait pas, mais on se trouvait presque dans le image, et tout avait été mouillé par les averses de la matinée.
Des phénomènes analogues se manifestent sur Ici lacs. La société d'Histoire suisse en vit un exemple, le 2 août 1850, en traversant le lac de Mo: at, entre huit et neuf heures du soir. Le tonnerre se faisait alors entendre à Montbéliard, Châlous et Bourg.
Les champs de neige paraissent aussi disposés à ces manifestations. C'est du moins un fait qui ressort des détails suivants, observés le 10 juillet 1865 par M. Watson, qui visitait le col de la Jungfrau, accompagné de plusieurs autres touristes et de guides. Au moment d'atteindre le col, où d'épais nuages étaient amoncelés, la caravane fut assaillie par un fort coup de vent accompagné de grêle, et dut rebrousser chemin. La neige tombait en telle abondance que la petite troupe se trompa de direction. A peine eùt-on reconnu cette erreur rui'un formida-
Me coup de tonnerre retentit. On fit une balte, et l'on remarqua que les bâtons, ainsi que les bâches dont chacun était muni, émettaient une espèce de sifflement. Chacun aussi éprouvait des picotements, une sensation de cbaleur au visage, et les cheveux se hérissaient comme ceux de personnes qu'on électrisc sous l'influence d'une puissante machine. On entendait le sifflement électrique au bout des doigts agités dans l'air. La neige elle-même émettait un bruit analogue à celui qui se serait produit par la chute d'une grêle serrée. Aucune apparition de lumière ne se manifesta, mais très-probablement il n'en eût pas été ainsi durant la nuit. D'autres coups de tonnerre arrêtaient subitement tous ces phénomènes, qui recommençaient ensuite, et qui durèrent 25 minutes environ, jusqu'à la fin de l'orage.
Durant un grand orage qui assaillit M. Fournet I sur les hauteurs de l'Est erc-1, entre Marseille et Nice, dans la nuit du i au 5 s< ptembro 1 855, il put observe]' lui-même des explosions lumineuses émanées du sol. Au milieu d'une violente averse, pendant que des éclairs apparaissaient, avec des traits de foudre, sur tous les points de l'horizon, des illuminations étranges sortaient des buissons ou des arbres, semblables aux feux que pourraient produire des tas de poudre allumés à de courts intervalles. L:i foudre tombant sur la route à quelques pas de distance de la voiture, le postillon et le conducteur [lurent conduire les chevaux à la main. L'orage, qui avait commencé à la nuit tombante, ne cessa qu'avec h jour naissant.
Après avoir cité un grand nombre de faits du même ordre, M. Fournet l'ait observer que ces jets électriques ion, luisent naturellement à imaginer qu'un degré de condensation plus avancé doit aboutir à la production des foudres ascendantes, s'élévant vers les nuages, à l'inverse des foudres ordinaires. 11 cite encore plusieurs exemples de ces foudres, qui jaillissent quelquefois de ia mer, en indiquant, comme toujours, la nature des points d'émission et l'état météorologique de l'atmosphère. L'ensemble de ces observations porte à conclure que l'électricité terrestre est susceptible de se manifester sous des formes et avec des dimensions trèsvariées, depuis celle de simples étincelles jusqu'aux puissantes explosions qui vont rejoindre les nuages. Le bruit qui accompagne ces explosions est presque toujours moins fort que celui des foudres célestes.
La principale part d'influence dans la formation de ces phénomènes doit être attribuée à l'état orageux de l'atmosphère, qui, suivant les recherches de M. Fournet, parait dépendre beaucoup de la direction des vents dans la saison des bourrasques, et du rôle météorologique de certaines régions, qu'il désigne sous le nom de pays électriques. Ces régions présentent de curieux phénomènes que nous décrirons dans un prochain article, cl dont l'observation doit être aussi recommandée aux météorologistes.
Élie Margollé.