L'HOME AUTOMATE
M. le docteur Mesnet a récemment appelé l'attention des médecins et des physiologistes sur un cas des plus curieux soumis à sou observation. 11 s'agissait d'un jeune homme qui, dans la dernière guerre, avait eu une portion du pariétal gauche enlevée par une balle sur une étendue de 8 centimètres environ. Une hémiplégie droite avait été la conséquence de cette blessure; elle avait peu à peu disparu. Le malade exerce la profession de chanteur dans les concerts. Ce jeune homme est sujet depuis quelque temps à des crises qui durent de vingt-quatre à quarante-huit heures, pendant lesquelles il présente des pbénoniènes tout à fait extraordinaires. Il semble qu'on soit à côté d'un véritable automate. Il se promène continuellement, mâchonnant sans cesse et fronçant la peau du front; il paraît absolument étranger à tout ce qui l'entoure. Il ne prononce pas une parole, marche droit devant lui. Quand il rencontre un obiîtuclc, il s'arrête, l'explore de lu main et cherche à passer à côlé. Placé dans un cercle, il s'arrête à chaque personne, essaye de passer dans l'intervalle fermé par les mains réunies, puis revient eu arrière, se heurte à la personne voisine et recommence son manège, tout cela sans donner le moindre signe d'intelligence, comme s'il était en état de somnambulisme- U est absolument analgésique; on peut traverser la joue avec une épingle, l'enfoncer dans la peau des doigts, lui donner des secousses électriques fort violentes sans qu'il mauifeste"la moindre sensation. Cependant il n'y a pas d'anesthésie, et, ce qui est fort remarquable, c'est qu'en le mettant en rapport avec certains objets on détermine chez lui toute une série d'actes corrélatifs à la sensation ainsi éveillée; c'est ainsi que, si ou lui met une plume sous la main, il cherche de l'encre, du papier, et écrit une lettre fort correcte dans laquelle il parle très-intelligiblement de diverses affaires qui le concernent. Trouve- t-il sous la main une feuille de papier à cigarettes, il cherche son tabac dans sa poche, roule fort adroitement sa cigarette, prend sa boite à allumettes et allume sa cigarette. Vient-onà éteindre l'allumette au moment où il l'approche du papier, il en cherche une autre, et cela jusqu'à ce qu'on le laisse allumer lui-même sa cigarette. Au moment où l'on éteint l'allumette, si l'on vient à en approcher une autre préalablement enflammée et qu'on met à la place de celle qui a été éteinte, il est impossible de le déterminer à allumer sa cigarette avec une allumette étrangère ; il se laisse brûler les moustaches sans faire aucune défense, mais n'use pas du feu qu'on lui présente. On peut substituer au tabac contenu dans sa poche de la charpie hachée; il en fait une cigarette qu'il allume et fume sans paraître faire aucune attention au goût de la charpie brûlée.
Parmi les expériences variées imaginées par M. Mesnct, il en est une qui est particulièrement curieuse. Nous avons dit que cet homme est (hauteur
de concerts. On place des gants sous sa main ; il les met aussitôt, puis cherche du papier. Ou lui donne une feuille roulée comme un papier de musique ; il se redresse, se pose et se met àchauter.
Il semble, en un mot, que la sensation tactile provoquée chez lui soit le point de départ et comme l'échappement d'une série d'actes corrélatifs à cette sensation initiale, acte qu'il accomplit automatiquement sans les laisser dévier de leur succession habituelle et régulière.
Notons enfin, que dans ce singulier état, ce malade vole tout ce qui est à sa portée; s'il touche quelqu'un, il tàte le gousset et, invariablement, détache la montre qu'il met dans sa poche, où on la reprend aussitôt sans qu'il oppose la moindre résistance. La crise passée, il n'a aucune mémoire de ce qu'il a fait et redevient parfaitement raisonnable.
On comprend toutes les questions qui, en présence d'un pareil fait, viennent s'offrir aux réflexions du médecin et du psychologue. Comment caractériser un pareil fait? Quelle idée peut-on se faire de-î modifications fonctionnelles du système nerveux? L'intérêt est tout aussi grand pour le médecin légiste. Evidemment, au moment de ces crises, un pareil sujet est absolument irresponsable. .Mais comment se renseigner en pareille circonstance?
M. Mesnct prépare sur ce sujet curieux un mémoire, qui sera évidemment d'un très-vif intérêt 1 .