LA ISA TIR K
p ambles que l'on aclnrire, font oublier les fatigues du voyage.
De toutes parts s'offrent aux regards des grottes tapissées de stahictit.es transparentes; çii et là des cascades disparaissent au milieu de crevasses dont le fond est couleur d'azur; des séracs aux silluu ;tles bizarres cachent souvent la vue du ciel ; l'isolement complot et le silence de ces lieux désolés que troublent seulement les craquements des glaces donnent un charme indéfinissable à ce monde extraordinaire.
J'arrive aux Grands-Mulets avec deux amis qui m'ont accompagné et mes guides. ÎNous prenons quelque repos. Une dame parisienne est là avec son fils; elle vient de tenter l'ascension du Mont-Blanc; mais la respiration lui a manqué au pied des bosses du Dromadaire; elle est revenue sur ses pas. Plusieurs dames ont cependant, cette année, réussi leur tentative, trois Anglaises et une Espagnole entre autres ont eu la force d'atteindre le but de leur désir.
Mes compagnons, qui ne devaient m'accompagner que jusqu'aux Grands-Mulets, me quittent bientôt pour redescendre à Cliamonix. Ils se rattachent ensemble avec leur corde en me souhaitant un heureux voyage. Je les vois disparaître dans les glaces et les neiges des l'ossons.
Tout semble m,' annoncer le succès de mon entreprise. Un coucher de soleil féerique commence à éclairer les neiges du Mont-Blanc. Le dôme du Goûter resplendit au milieu des rayons ardents; des nuages d'or dominent comme d'un diadème la vallée de Cliamonix. Nous nous trouvons bientôt enveloppés dans une vapeur brillante d'où se détachent les séracs des Bossons et les roches granitiques qui les entourent.
A deux heures du matin mes guides sont debout, et je m'affuble de tous les ornements qui me sont réservés : des lunettes vertes sur les yeux, un passemontagne sur la tète et deux tartans anglais qui m'enveloppent entièrement, des guêtres, des souliers ferrés, achèvent mon équipement; le froid commence déjà à se faire sentir dans les cabanes, mais il sévit encore plus rigoureusement au dehors.
Nous nous attachons, mes guides et moi, avec une corde passée autour de la ceinture et nous partons enfin, éclairés par une lanterne. La nuit est complète, les cimes du Mont-Blanc seules sont argentées par les derniers rayons de la lune.
Le paysage offre un aspect vraiment fantastique. Ces immenses pentes de neige dont les dimensions semblent s'exagérer par la demi -obscurité de la nuit, ces crevasses énormes à droite et à gauche de notre chemin ajoutent à l'aspect mystérieux de la montagne; le silence est interrompu par le guide qui pioche dans la neige pour nous faciliter la route et tailler des marches afin de gravir les pentes rapides. Après deux heures de route nous arrivons au grand plateau dfx les premières lueurs du jour apparaissent.
Le froid augmente sensiblement, aussi malgré notre fatigue, nous ne pouvons nous reposer. Nous
marchons bien lentement cependant, les petites sont si raides, que je suis forcé do m'arrèter constamment pendant quelques secondes, afin de reprendre haleine. Je suis essouflé comme un coureur après une course rapide.
Arrivé au pied des Bosses, à 4300 mètres d'altitude, je commando une halte à mes guides afin d'attaquer nos provisions et de prendre quelques forces. Malheureusement tous nos aliments sont gelés; le pain, la viande sont durs comme des morceaux de bois, le vin tourné par le froid, de sorte que notre déjeuner se réduit à quelques gouttes d'eau-de-vie. Avant de me remettre en route, malgré le froid rigoureux, je prends un croquis du paysage incomparable qui s'offre à mes yeux (voy. gravure ci -contre) ; la silhouette bizarre du I\l ont-Maudit domine d'immenses plaines de neiges sillonnées de crevasses; un ravin énorme à nos pieds et quelques roches granitiques forment comme des contreforts à ces éternels monceaux de neiges.
Bientôt nous commençons notre dernière étape : nous gravissons les Bosses; elles forment une crête fort étroite et de chaque côté une pente presque à pic nous isole complètement du reste de la montagne. A nos pieds s'étendent de larges crevasses, de sorte que nous marchons avec prudence, car le moindre faux-pas pourrait nous entraîner dans les abîmes glacés.
En passant ces crêtes de neige, on nous voit de Cliamonix, et nous entendons le canon qui est tiré en notre honneur. Ce salut sympathique me fait éprouver une vive joie, comme à tous les touristes qui ont passé par ces chemins. Saussure a ressenti le même, sentiment comme il le raconte lui-même : « Mes regards, dit l'illustre voyageur, furent pour Cliamonix et le prieuré, où je savais ma femme et ses deux sœurs, l'œil fixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude trop grande sans doute mais qui n'en était pas moins cruelle, .l'éprouvai un sentiment bien doux lorsque je vis flotter l'étendard qu'elles m'avaient promis d'arborer au moment où, me voyant à la cime, leurs craintes seraient au moins suspendues. »
A la hauteur de 4400 mètres la respiration commence à devenir quelque peu haletante et pénible, mais je supporte sans trop de douleur l'effet de la raréfaction de l'air. Mes deux guides m'observent à ce moment et me disent que souvent les voyageurs, à cette altitude, prennent un teint particulier, parfois leurs yeux se troublent et les forces leur manquent; il faut alors les hisser àgrand'peine jusqu'en haut, ou redescendre, suivant le degré d'énergie de l'explorateur. C'eût été pour moi une grande douleur que d'être obligé de rétrograder. 11 m'est arrivé d'atteindre en ballon des hauteurs à peu près égales à celles du Mont-Blanc sans être incommodé; mais l'ascension en montagne, lente et pénible, ne ressemble en rien à celle que l'on exécute si vite et sans fatigue dans la nacelle aérienne.
Nous arrivons enfin au sommet du Mont-Blanc, à
4,810 mètres d'altitude, où le plus sublime panorama s'ouvre à nos yeux, par un ciel pur et limpide.
Jusqu'à perte de vue le soleil illumine du côté de la France, les cimes neigeuses des Alpes ; du côté de l'Italie quelques petits nuages courent au sein de l'atmosphère et s'arrêtent en forme de panaches sur les pics et les aiguilles. Les Apennins, les Alpes-Maritimes, les Alpes suisses et le Jura se perdent dans le bleu du ciel et dans une lumière incomparable, ainsi que le Mont-Rose, le Cervin, le Ilolliorn, les pics et les monts qui nous étaient déjà familiers, le Buet, le Jardin des Marmottes, les Jurasses, le Cramont, le Brevent, etc. Le lac de Genève apparaît comme une large émeraude posée sur des vapeurs. On ne peut se lasser d'admirer ce spectacle; sauf les vues aériennes que l'on admire en ballon, rien ne peut se comparer à de pareilles splendeurs. Le froid seul m'oblige à m'arracher à cette contemplation ; après un quart d'heure au plus, ce splendide diorama va disparaître à nos yeux. Il faut descendre dans la vallée...
Le soir j'étais revenu à Chamonix, heureux: d'avoir planté mon pic, au sommet du Mont-Blanc, au nom du nouveau club Alpin français.
Albert Tissandibr.