LA CHAMPAGNE DR L'EAU-DE-VIE
Les vignobles des Charcutes fournissent la matière première d'un commerce sans rival dans le monde entier, et le nom de la ville de Cognac, qui centralise la production des meilleures eaux-de-vie de vin que l'on connaisse, est voué à \me célébrité cosmopolite. Au moment où le fléau du phylloxéra commence à atteindre ces contrées privilégiées, et menace leur avenir d'une manière redoutable, il n'est peut-être pas sans intérêt de présenter le résumé de quelques observations prises sur place. S' on estime beaucoup et à juste titre le produit, or. ignore généralement, son histoire hors du pays. C'est 1 eau-de-vie qui a fait la richesse des Charcutes, et une partie de leur sol, si l'on est obligé de renoncer pendant quelque temps à la culture de la vigne, ne donnera que de médiocres récoltes, sur des terres calcaires à humus peu profond, et dans un pays sans bétail, puisque la vigne ne demande que peu d'engrais. Aujourd'hui on ne saurait s'imaginer combien les vignes ont enrichi les habitants des campagnes. On rencontre nombre de paysans, possédant plusieurs centaines de mille francs, et chez qui le costume et les habitudes frugales ne feraient pas soupçonner une véritable opulence dans notre pays à fortunes si divisées. C'est que le" commerce des eaux-
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de-vie a tous les peuples pour tributaires, et, par l'exportation universelle, reste indépendant de toute crise locale. La guerre désastreuse dont nous sortons n'a nullement empêché sa prospérité, et l'imbécillité populaire accusait les gros négociants d'avoir peur et de sauver à l'étranger les barriques amoncelées ■ dans leurs chais, quand il s'agissait simplement de la livraison des commandes du dehors.
C'est le terroir qui fait l'eau-de-vic, c'est-à-dire qui ajoute au glucose des raisins certains principes ! destinés à parfumer le liquide alcoolique et à lui donner un arrière-goût exquis, tandis que de légères doses d'essences infectes rendent impotables le même liquide provenant des betteraves ou des pommes de ! terre. Mous devons donc, avant tout, indiquer les limites géographiques des terroirs à eau-de-vie. Elles ne peuvent se préciser rigousement sur une carte et varient souvent d'un vignoble au vignoble voisin; c'est la dégustation des courtiers parcourant les campagnes pour les achats qui établit la princi- , pale classification, Elle est en rapport, d'une ma- , uièro générale, avec les conditions géologiques dos ! couches superficielles du terrain. La Grande-champa- ■. (pie, d'où provient Texcel len te liqueur dite fine-champagne, est comprise entre le Né et la Charente d'une | part, et d'autre part une ligne sinueuse allant sensiblement de la .Madeleine ù Jarnac; Ségonzac en est à peu près le centre géographique. Elle renferme la partie méridionale de l'arrondissement de Cognac, c'est-à-dire les coteaux qui, entre Ségonzac et Barbezieux, courent parallèlement à la Charente, et forment une bande continue jusqu'à la rivière du Né. La partie composant les territoires de Blanzac , Archiac, Echcbrune, Pérignac, sont de la Petite-Champagne. Le sous-sol est toujours calcaire , et appartient surtout aux couches friables de la craie supérieure (étage campauien de Coquaud) caractérisées par ïOstrea vesicularis. Dès que le sous-sol se mélange d'argile ou de >able les eaux-de-vie prennent un goût moins fin.
La Petite-Champagne est comprise entre le Né, la Charente, la Seugiie et son affluent le Trèfle. On peut lui donner, comme limite extrême, Barbezioux au sud, Jurignac à l'est; elle rejoint la Charente vers Monac, comprenant Saint-Même, Ghâteauneuf, Mulaville, Nonaville, Saint-Médard, etc. Le terroir est surtout formé par les couches crayeuses, inférieures aux précédentes, et constituant l'étage santon ien de Coquand, ayant pour fossile diagnostique le Micraster brevis. Le commerce admet des catégories variées dans les eaux-de-vie de petite Champagne, et nomme moyenne Champagne la qualité intermédiaire entre lu grande et la petite. On reconnaît tout de suite, dans ces noms, l'étymologie campus, nous indiquant des territoires cultivés eu vignes et en champs de temps immémorial, probablement dès l'époque gallo-romaine, dont les restes monumentaux se rencontrent fréquemment; tous les villages ont des églises romanes, autre indice d'une ancienne extension de l'homme civilisé.
La production des eaux-de-vie amenant des béné ■ fices toujours croissants, on eut l'idée de défricher les terrains encore boisés. De ià le nom général de bois (bons bois, moyens bois), donné aux autres parties du territoire des Charentes, sur lesquelles on brûle, c'est-à-dire on distille les vins destinés à la préparation des eaux-de-vie. Les régions ainsi désignées se trouvent surtout sur la rive droite de la Charente, et leur sol est principalement formé par les calcaires compacts, à hippurite et à caprines, de la craie inférieure, par des calcaires de l'oolithe supérieure (terrain jurassique), et enfin par des dépôts sableux et argileux superficiels de l'époque tertiaire. Dans cette classification les premières des eaux-devic de seconde qualité sont celles des Border ies (les bords des Cliampagnes et des Bois), comprenant les petites et les grandes Borderies. Les caux-de-vie des fins bois se vendent au reste presque aussi cher que la petite Champagne. On comprend, dans les Borderies, Crouin et Javresac, qui sont contre Cognac; Suint-Laurent, Chérac, Louzac, Saint-André, lîiohemond, partie de Cborvcs et do Saint-Sulpico. En allant en décroissant dans la qualité de l'eau-de-vie, on nom me pays-bas une plaine gypsense qui s'étend depuis les carrières de plâtre de Moulidars jusqu'à iVatha; pays-haut la partie septentrionale (peu importe l'altitude) de la région précédente, reposant sur le calcaire portlandien, s'éteudant jusqu'au Poitou, comprenant Bredon, Neuvïc, Rouillac, Vaux, Hiersac, etc. Le bocage ou bois éloigné donne les eaux-devie au delà de la Seuguc et hors des limites de la carte du cru de Cognac. Ce sont des eaux-de-vie de moindre qualité, ayant un goût peu agréable comme la plupart des caux-de-vie du Midi. Il faut citer encore les eauxde-vie d'Aunis, dites de Sui gères, à goût prononcé de terroir, celles des îles de Ré et d'Oléron, où les vignes fumées au warech donnent au produit une saveur spéciale. Nous n'avons pas besoin de dire que la fraude cherche souvent à travailler ces eaux-devie inférieures, de manière à les faire passer comme provenance du cru de Cognac.
La nature du sol étant la cause principale sinon exclusive de la qualité du produit, ou comprend qu'on a donné un grand nombre de dénominations aux sous-sols des vignobles, et qui ont un grand intérêt au point de vue de la vente de la terre. Ou appelle hanche tout sous-soul crétacé (craie grise marneuse). De bonnes terres à vigne sont les terres de groies appartenant au terrain crétacé, ou plutôt à un mélange des roches du terrain crétacé (étages de la craie inférieure) et des roches jurassiques supérieures, constituant des couches de petite épaisseur. Les terrains tertiaires se rencontrent aussi dans les Charentes et se nomment terres de varennés. On les divise : 1° en varennes proprement dites, terres argilo-calcaires, avec cailloux calcaires; 2° eu doucins, terres argilo-siliceuses, avec cailloux siliceux; 3° en brizards, terres argileuses, humides, imperméables, où les vignes restent très-mouillécs en hiver. Je voudrais croire que les vignes plantées
dans les brizards ne seront pus attaquées par \uphylluxera, malheureusement ces vignes gèlent souvent. Les eaux-de-vie rapportent un tel bénéfice qu'on a mis de la vigne partout, môme dans des sais de prairie peu propices, une récolte sur trois suffisant à indemniser le propriétaire. Enfin les terres de bri et les terres franches appartiennent au terrain d'alluvion. Maurice Girard.