UNE PROMENADE AÉRIENNE
Dans la dix-neuvième ascension aérostatique que j'ai exécutée le 24 septembre 1874, avec mou frère MM. W. de Fonvielle, Lucien Marc, Cohendet et Corot, ingénieurs, il m'a été donné de faire un certain nombre d'observations qui me paraissent offiii quelque intérêt au point de vue météorologique.
Au moment du départ, qui a eu lieu à l'usine à gaz de la Yillette à 11 h. 55, Je ciel était couvert de nuages gris; mais à la surface du sol l'air était assez limpide. Ces nuages étaient très-rapprocliés. Jumai s dans aucun de nos voyages aériens nous n'eu avons rencontré à si faible distance de la terre; notre nacelle, en effet, s'y trouva plongée à l'altitude de 150 mètres. A 500 mètres, elle s'échappa de leur partie supérieure. Un ciel bleu, un soleil ardent s'offrirent à notre vue. Le massif de vapeur prit l'aspect d'un plateau circulaire, d'un blanc éblouissant, et dont la surface était formée de mamelons arrondis.
Pendant trois heures consécutives, l' aérostat fut maintenu au-dessus de cet amas de nuages. Son ombre, comme nous l'avons déjà décrit, était entourée d'une auréole aux sept couleurs du spectre. Du côté du ?oleil les nuages avaient une teinte jaune trèsappréciable.
Le courant où nous étions plongés, se dirigeait vers le nord-est ; les nuages marchaient un peu plus vers l'est, comme notre corde traînante, longue de 180 mètres, a pu l'indiquer : quand sa partie inférieure plongeait dans la masse des vapeurs aériennes cllcs'inclinailscn&iblement, exactement commesielle eût été baignée dans un cours d'eau. Cependant la différence de vitesse et de direction n'était pas considérable, car notre ballon, en passant la couche de nuage, y avait pratiqué une ouverture qui se révélait par une tache grise, et un relèvement des nuées. Cet indice ne fut pas perdu de vue pendant toute la du i'ée du voyage.
Notre voyage aérien s'exécuta à trois niveaux différents, de 1,600 mètres à 1,200, de 1,200 mètres à 800 et de 800 à 550.
Près des nuages la température était de 24° centésimaux, à 1,600 mètres elle était de 21° ; dans la région moyenne de 1,200 mètres, vers 1 h. 30, le thermomètre s'éleva à 28°. Le thermomètre à boule mouillée marquait alors 21°,
Le soleil était tellement ardent que nous fûmes obligés de nous couvrir la tête de nos mouchoirs. Eu nous rapprochant des nuages, nous sentîmes une vive impression de fraîcheur.
A 2 h. 50 l'écran de nuages nous cachait entièrement la vue de la terre, mais des voix nombreuses que nous entendîmes, nous indiquèrent que nous étions vus distinctement de la surface du sol, les nuages étaient par conséquent opaques de bas en haut et transparents de haut en bas. il nous fut possible de demander des renseignements à des spectateurs invisibles pour nous et qui nous apercevaient.
LA MATURE
Sur notre demande ils nous dirent où nous étions, et nous apprirent que le vent était faible à terre.
Nous opérâmes l'atterrissage dans d'excellentes conditions à Nogeon , près Acy-en-MuItien (Oise), à 40 kilomètres de notre point de départ. Le courant supérieur, qui nous avait entraînés, avait donc une vitesse très-moderco de 13 kilomètres environ à .'heure 1 .
Notre descente aérostatique fut accompagnée d'un épisode assez curieux qu'il ne nous avait pas encore été donné d'observer d'une façon si remarquable. Dès que l'aérostat se trouva en vue de terre, le gibier des environs fut saisi d'une terreur épouvantable; les compagnies de perdreaux notamment, volaient affolées, en s'éloignant du ballon, comme d'un centre répulsif. Quand un peu plus tard, nous étions occu-
pés à dégonfler l'aérostat, avec l'aide de nombreux habitants de la localité, les lièvres eux-mêmes manifestèrent leur épouvante, en courant dans toutes les directions et jusqu'au milieu des assistants. Parmi ceux-ci les chasseurs ne faisaient pas défaut, aussi quelques lièvres furent-ils impitoyablement fusillés presque à bout portant. Nous avons souvent remorqué dans des ascensions précédentes, que lorsque l'on •passe en ballon à une faible distance de bois ou de forêts, les oiseaux, et surtout les corbeaux se sauvent à tire d'aile, aussi vite qu'ils peuvent voler. Il est facile de remarquer que les oiseaux observent très-bien ce qui se passe dans l'atmosphère; si un aigle, un vautour, ou quelque ennemi semblable vient à planer, même à une altitude élevée, on les voit immédiatement saisis d'effroi, jusqu'à une assez grande
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Voyage aérien vxé< uié I.: 24 sept embi u I S7 4
distance. Comment ces petits êtres, ne verraient-ils la masse sphérique qui descend du ciel ? Ils la considèrent probablement comme un oiseau de proie gigantesque qui va les dévorer.
Les animaux, et l'homme lui-même, se méfient de l'objet nouveau qu'ils ne connaissent pas; il n'y a pas si longtemps que les aéronautes sont accueillis à bras ouverts, et il ne faudrait pas remonter bien loin dans le passé, pour citer des exemples de voyageurs aériens que des paysans ignorants ont roué de coups à leur descente du ciel, comme s'ils avaient voulu se défaire de quelque génie malfaisant. On pourrait à ce sujet rapporter un très-grand nombre d'histoires authentiques, dont l'énumération serait longue. Le drame le plus terrible que nous puissions mentionner est celui dont la forêt de Leicestcr, en Angleterre, a été le théâtre, il n'y a guère plus de trente ans. Un aéromiute, nommé Youngs, y avait opéré sa
1 Comptes rendus de l'Académie des sciences. — Séanr o du 5 octobre 1874.
descente; il fut bientôt entouré de forestiers grossiers et ignorants, qui s'approchent d'abord avec effroi du globe aérien. Tuis, excités par quelques fanatiques, ils se mettent à lancer des pierres à l'audacieux qui descend du ciel ; ils se jettent sur lui, le terrassent et le laissent à moitié mort au milieu d'un carrefour, tandis que d'autres de leurs compagnons mettent le feu à la nacelle et enflamment le ballon tout entier. Grâce au ciel, le temps d'une telle barbarie est passé ; nous pourrions en prendre pour garant l'hospitalité cordiale et sympathique qui nous fut offerte à la belle ferme de Nogeon.
Gaston Tissàndier.