DES POUSSIÈRES ATMOSPHÉRIQUES
On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, des poussières atmosphériques : nous croyons intéressant de rappeler à ce sujet les observations de M. Virlct d'Aoust, qui a constaté au Mexique la production par voie de sédimentation atmosphérique de couches assez épaisses pour qu'on les assimile sans hésitation à de véritables assises géologiques.
Les couches en question, dont les caractères avaient longtemps étonné les observateurs, constituent un terrain argileux généralement jaunâtre, qui nonseulement enveloppe complètement quelques montagnes isolées, mais encore l'orme les flancs et la base dos chaînes de montagnes les plus élevées du pays, telles que celle duPopocalepelt et de l'Orizaba. (l'est comme une sorte de revêtement qui s'élève jusqu'à 5,800 mètres et atteint dans les parties basses une épaisseur de 60, 80 et même 100 mètres.
En examinant ce dépôt, on trouve qu'au milieu d'une gangue homogène, il renferme tous les blocs et fragments détachés et roulés des montagnes qu'il recouvre, en sorte que, sur certains points, il semble constituer le ciment d'un conglomérat formé de débris des roches sous-jacentes. C'est d'ailleurs un terrain assez meuble, et, quand viennent les pluies torrentielles de chaque année, elles le ravinent tresaisément et y produisent en fort peu de temps des barratteas, sorte de coupures extrêmement profondes où les grands arbres de la surface, à mesure qu'ils
sont entraînés parles cboulcmcnts, vont s'engloutir avec les terres qui les accompagnent et que le torrent reporte bientôt vers la plaine sous forme d'alluvions fluviales.
Tout d'abord, M. Virlet d'Aoust avait pensé, comme il le dit lui-même, que ce terrain était, comme celui de la plaine, formé par les alluvions pluviales résultant de la désagrégation séculaire des roches constituant les montagnes qu'il recouvre. Mais bientôt, ce géologue s'aperçut que ce mode de formation ne pourrait rendre compte de l'espèce de calotte qui enveloppe entièrement les sommets isolés de la plaine Quant à supposer qu'il aurait pu être soulevé en même temps que les chaînes elles-mêmes, cela n'est pas davantage admissible, puisqu'on y trouve des débris de poteries et de bois carbonisés qui annoncent une origine postérieure, en partie du moins, à l'existence de l'homme.
Il paraissait donc bien difficile d'expliquer le mode de formation de ces couches singulières, et M. Virlct commençait à désespérer, lorsqu'il lui fut donné d'assister à un phénomène bien différent en apparence et lié cependant d'une manière intime à la question qui nous occupe. Il s'agit de trombes de poussière (rcmolerios de polvo) qui se produisent très-fréquemment à la fois sur un très -grand nombre de points de la plaine mexicaine. Ces trombes enlèvent la poussière et la transportent en spirales trèsdéliées jusqu'à 500 et 600 mètres au moins de hauteur moyenne. Bientôt ces trombes se résolvent d'un côté pendant qu'il en survient de nouvelles sur d'autres points et au résumé une quantité considérable de poussière reste en suspension dans les hautes régions ; de l'atmosphère. L'air en est souvent obscurci et le ' ciel en reçoit une teinte jaunâtre.
Une fois cette poussière ainsi élevée, elle devient la proie des courants atmosphériques. Dans un pays où, comme au Mexique, il existe des crêtes montagneuses, ces courants reproduisent par leur jeu alternatif celui des brises de terre et de mer qu'on observe sur les côtes.
Pendant la moitié du jour la brise souffle de lu plaine vers la montagne, et elle est de sens inverse le reste du temps. De plus la crête montagneuse et boisée constitue, pour la brise de plaine, une barrière qui ralentit sa vitesse et détermine la chute des troubles qu'elle charrie; tout comme un barrage donne lieu dans une rivière au dépôt des limons entraînés. Une fois tombée la poussière ne s'élève plus, les trombes n'ayant lieu que dans la plaine.
Il y a donc là, comme on voit, un mécanisme trèsremarquable ramenant sans cesse de la plaine à la montagne une partie des matériaux que les eaux courantes charrient au contraire de la montagne à la plaine. C'est un de ces cercles fermés, qui sont si nombreux dans le domaine de la nature et qui ne manquent pas d'exciter l'intérêt de l'observateur philosophe.
D'ailleurs, il faut remarquer que si, au Mexique, le phénomène des trombes de poussières contribue à rendre très-rapide la formation des terrains qu'on
peut appeler aériens; sur d'autres points, l'action de certains vents régnants ne doit pas moins concourir à la production de dépôts analogues; et il est probable que beaucoup de ces dépôts considérés jusqu'ici comme le résultat des seules alluvions pluviales, étudiés et examinés avec soin, seront rangés parmi les formations aériennes, ou tout au moins devront être considérés comme ayant une origine mixte, c'està-dire comme dérivant d'une sorte de collaboration des eaux courantes et des courants aériens.
Il convient de rappeler à ce sujet que, dès 1845, M- Raulin, en examinant la terre végétale jaunâtre qui recouvre les plus hauts plateaux de marbre blanc de l'île de Crète, avait été amené à y voir le résultat d'un apport de poussières empruntées par les vents à des points situés aux altitudes intérieures.
Cette conclusion, rapprochée des études nouvelles sur les poussières atmosphériques, prend une valeur particulière, et l'on peut espérer que des considérations de cette nature jetteront une lumière imprévue sur quelques-uns des chapitres encore obscurs de la géologie. Stanislas Meunier.
LES NOUVEAUX SYSTEMES