EXT RE LA FRANCE ET L* ANGLETERRE
(Suite et fin — Voy. p. £78.)
On a récemment fait courir le bruit que les négociations entamées avec le gouvernement anglais, au sujet des autorisations nécessaires à l'exécution delà grande entreprise que nous étudions, ne semblaient pas prendre une allure favorable. Nous sommes heureux de pouvoir démentir ces affirmations, d'après des renseignements qui nous ont été communiqués de source certaine. 11 y a bien quelques objections soulevées dans le sein du ministère anglais, mais elles ne paraissent pas de nature à se transformer en
entraves. On a allégué notamment que la surface des mers était la propriété de toutes les nations, et que nulle législation ne s'est encore préoccupé du soussol océanique. Le fond du Pas-de-Calais appartient-il bien à l'Angleterre et à la France? M. l'ingénieur Bcrgeronafait observer avec raison, à ce sujet, que si par hypothèse, la Manche venait à sedessécber, la France et l'Angleterre ne manqueraient pas de prolonger leurs frontières jusqu'au milieu du fond marin mis à sec et que nulle puissance ne pourrait a\oir la prétention de considérer comme sien, ce nouveau territoire. Il parait certain qu'une telle objection ne peut être considérée comme sérieuse; mais nous ne nous occuperons pas spécialement de ces débats qui seront étudiés par des hommes compétents, et nous compléterons les détails que nous avons donnés sur un des plus grands projets des temps modernes, en décrivant la nouvelle machine perforatrice de M. l'ingénieur Brunton, d'après des documents anglais d'un grand intérêt 1 .
Nous devons rappeler que l'appareil Brunton, dont nous donnons une vue d'ensemble (fig. 3), creusera d'abord le tunnel en lui donnant un diamètre do 1 m 10, et que le trou cylindrique ainsi perforé dans la craie, sera plus tard considérablement élargi et garni d'une maçonnerie. Cette machine a déjà fonctionné en Angleterre, pour le percement de tunnels ; elle donne des résultats très-importants, et dans une roche tendre comme la craie, sa marche en avant peut dépasser un mètre à l'heure. Il suffirait de deux, années pour ouvrir une communication sous-marine eutre Calais et Douvres.
i.a roche tendre est coupée par des disques métalliques mm, qui accomplissent un mouvement de rotation très-rapide, eutraînés circulaircment par deux plateaux superposés MM, reliés à l'arbre central A
(fis- 1 )-.
Les disques coupants ou decoupoirs sont eu acier « ils entament la roche, dit M. Ilawcs, à qui nous empruntons ces descriptions sommaires, par une giration rapide. Ils ont un diamètre de 10 à 20 pouces anglais, sur une épaisseur de 1/2 pouce à i pouce, selon la dimension de la machine et la nature du sédiment à peitorer. Leur circonférence est façonnée en un coin aigu. Le rayon du cercle décrit par le coin de chaque découpoir est moitié du rayon de la galerie cylindrique pratiquée. 11 en résulte que les deux decoupoirs, dans leur révolution, touchent et entament la surface entière de la base de l'ouverture cylindrique. »
L'angle sur lequel les disques ou decoupoirs sont fixés, quant au plan de la surface du roc, peut varier; il est calculé de manière ù produire l'effet le plus efficace.
La machine est animée d'un mouvement de progression, qui lui permet d'avancer à mesure que la roche est entaillée ; elle glisse sur des rails et est soutenue par des bras qui s'appuient en haut et eu
1 Channel tunnel. — Paper read Orfoyc tke Society of arts by lluwcs, cs<j. F. G. S. — Londoii, 1S7J,
bas do la galerie, et donnent à l'appareil un appui lixe et une résistance considérable.
Notre gravure d'ensemble (fig. 5), ne représente pas l'appareil complot ; le dessinateur a du supprimer le tambour qui enveloppe les decoupoirs et recueille les débris de la roche, pour les déverser sur une toile sans fin qui les déverse dans un wagon. La figure 2 donne l'aspect de cette partie du mécanisme. Une série d'augets hélicoïdaux a a, disposés dans un tambour qui reçoit sen mouvement circulaire par l'arbre A, prennent la matière pulvérisée, la jettent sur une toile T qui glisse sur des rouleaux, et où ils sont conduits dans uu wagon II.
La machine perforatrice de Brunton, comme on le voit, agit automatiquement, aussi bien pour ouvrir le tunnel que pour enlever les matériaux ; les decoupoirs qui entaillent la roche , et le tambour à augets qui retire les débris agissent simultanément; ces deux parties du mécanisme sont solidaires. De l'avis de tous les ingénieurs qui l'ont vu fonctionner, la machine Brunton laisse loin derrière elle tous les systèmes précédents ; elle constitue uu progrès immense, dans l'art tout moderne, d'ouvrir des coin
Fig. 1. — Sfachiiie Brunton. — Détails des disques ou decoupoirs.
muni cations entre les peuples, en perçant des routes au sein même d.;s massifs géologiques qui semblaient devoir se présenter éternellement comme d'infranchissables barrières.
Grâce à ce mécanisme puissant ; grâce aux belles études déjà anciennes de notre compatriote M. Thomé
de Gamond, et aux récentes investigations de MM. Uawkshawet Brunlees, une œuvre étonnante, dont l'exécution eût été considérée na-
guère comme chimérique, pourra être réalisée sous nos yeux mômes, et menée à bonne lin , dans un espace de temps très-limité.
Comme nous le disions précédemment, il no manque certes pas 'd'en * aemis du progrès qui suscitent des obstacles moraux, à ce projet, prêt à vaincre toutes les difficultés matérielles .
11 y a en Angleterre un parti inlluent, et rétrograde, qui pousse les hauts cris à l'idée d'unir les îles Britanniques au continent par une voie ferrée. Il répand l'alarme dans la presse politique en disant que la Grande Bretagne va perdre sou influence, en perdant son isolement au sein des mers qui l'ait seul sa force, sou indépendance et sa grandeur.
Mui> h [dupait dos hommes intelligents et libéraux
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Fiy, i, — Machine Brunton. — Détails du tambour à auget, destiné à enlever les débris de la roche, et à les déveissv dans des wagons pjr l'intermédiaire d'une toile sans fin. — (Celle partie de. l'appareil fonctionne eu même temps que les decoupoirs.)
s'efforcent de tenir tète à celte coalition aveugle et passionnée. Nous en prendrons pour garant, les belles paroles prononcées à cet effet par M. Ilawes, à une réunion des ingénieurs anglais. Après avoir exposé le projet du tunnel sous-marin, après avoir décrit la machine Brunton, après avoir examiné l'entreprise, au point de vue technique, comme au
' point de vue financier, voici la conclusion de la conférence du savant anglais.
'( Je ne daignerai pas m'arrèter, messieurs, aux
' objections suscitées par d'étroites livalités politiques.
; A ceux qui croient que le tunnel de la Manche qui serait si facilement détruit en cas de guerre, pourrait diminuer notre influence dans le monde, je ne peux pas
l'ig, 3. — Vjo d'ensemble de la machiuc Brunton, dosliuûo à la perforatiou du luuiiel sous-mariu entre la Fraucc et l'Angleterre.
donner d'arguments pour changer leurs opinions. Il n'y a malheureusement rien à objecter aux affirmations soulevées par les préjugés et l'ignorance- Quand on considère les îésultatsde la télégraphie océanique de la navigation à vapeur et de l'usage du timbreposte à deux sous, on acquiert la conviction que tout ce qui accroît nos relations avec le monde, augmente la grandeur et la prospérité de l'Angleterre. »
Gaston Tissandier.