‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 192 sur 229 · OISEAUX DES ILES MASCAREIGNES · texte numérisé non relu

OISEAUX DES ILES MASCAREIGNES

(Suile. — Yoy. p. 10, 59 et 132.) LE SOLITAIRE DK l'h.K RODRIGUE.

Comme leDronte, avec lequel il a d'ailleurs tant d'affinités, le Solitaire est une espèce aujourd'hui complètement éteinte et dont l' authenticité n'était établie, naguère encore, que par le témoignage de quelques voyageurs. Cet oiseau , presque aussi étrange que le Dodo, dont nous avons parlé dans notre deuxième article, se trouvait à Rodrigue, petite île située dans l'Océan indien, par 19° de latitude sud, 'à 300 milles marins à Test de Maurice; c'est là que François Léguât, ce voyageur français dont nous avons déjà raconté les aventures, eut l'occasion fréquemment, pendant un séjour de deux années, d'observer ce type ornithologique, si différent de

ceux qu'il avait eus jusqu'alors sous les yeux, et put en faire la description qui est parvenue jusqu'à nous. « De tous les oiseaux de cette île, dit Léguât, l'espèce la plus remarquable est celle à laquelle on a donné le nom dû Solitaires, parce qu'on les voit rarement en troupes, quoiqu'il il y en ait beaucoup. Les mâles ont le plumage ordinairement grisâtre et fcrun, les pieds de coq d'Inde et le bec aussi, mais un peu plus crochu. Ils n'ont point de queue, et leur derrière couvert de plumes est arrondi comme une croupe de cheval. Us sont plus haut montés que les coqs d'Inde et ont le cou droit, un peu plus long à proportion que ne l'a cet oiseau quand illèvela tète. L'œil noir et vif, et la tète sans crête ni houpe. Ils ne volent point, leurs ailes sont trop petites pour soutenir le poids de leur corps. Ils ne s'en servent que pour se battre et pour faire le moulinet quand ils veulent s'appeler l'un l'autre. Ils font avec vitesse vingt ou trente pirouettes tout de suite du même côté, pendant l'espace de quatre ou cinq minutes ; ce mouvement de leurs ailes fait alors un bruit qui approche de celui d'une crécelle, et on l'entend de plus de deux cents pas. L'os de l'aileron grossit à l'extrémité et forme sous la plume une petite masse ronde comme une balle de mousquet ; cela et le bec sont la principale défense de cet oiseau. On a bien de la peine à les attraper dans les bois, mais comme ou court plus vile qu'eux, dans les lieux dégagés, il n'est pas fort difficile d'en prendre. Quelquefois même on en approche fort aisément. Depuis le mois de mars jusqu'au mois de septembre ils sont extraordinairement gros, et le goût en est excellent surtout quand ils sont jeunes. On trouve des mâles qui pèsent jusqu'à 45 livres.

« La femelle est d'une beauté admirable, il yena de blondes et de brunes ; j'appelle blond, une couleur do cheveux blonds. Elles ont une espèce de bandeau comme un bandeau de veuves au haut du bec, qui est de couleur tannée. Une plume ne passe pas l'autre sur tout leur corps, parce qu'elles ont un grand besoin de les ajuster et de sepoliravec le bec. Les plumes qui accompagnent les cuisses sont arrondies par le bout en coquilles, et comme elles sont fort épaisses en cet endroit-là, cela produit un agréable effet. Elles ont deux élévations sur le jabot, d'un plumage plus blanc que le reste, et qui représente merveilleusement un beau sein de femme. Elles marchent avec tant de fierté et de bonne grâce tout ensemble, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer et de les aimer, de sorte que souvent leur bonne mine leur a sauvé lu vie '. »

iSous comprenons que MM. Slrickland et Molville aient cité textuellement ce passage, car il est de nature à montrer la parfaite bonne foi de Léguât et son talent d'observation ; on voit évidemment que cette description, comme celle du Géant, a été faite surplace, ou tout au moins composée d'après des notes recueillies au jour le jour. Nous voudrions pouvoir re-

1 Voyages et avanlures de François Léguai. — Londres, 1720 (2" édit.), p. M.

produire également tous les détails fournis par Léguât sur les mœurs du Solitaire, mais faute d'espace, nous devons nous borner à en mentionner quelquesuns. Léguât raconte, par exemple, que, malgré tous ses efforts, il ne put jamais conserver de Solitaires en captivité; à peine un de ces oiseaux avait été pris, qu'il tombait dans une tristesse morne, versait des pleurs et se laissait mourir en refusant toute espèce de nourriture. Pour niclier, les Solitaires choisissaient une place bien nette, et y déposaient des feuilles de palmier, jusqu'à une hauteur d'un pied et demi audessus du sol, ils ne pondaient jamais qu'un seul œuf, qui était beaucoup plus gros que celui d'une oie; le père et la mère le couvaient tour à toUT , pendant sept sen. aines, et quand le petit était i nfinéclos ils le nourrissaient iurant plusieurs mois, jusqu'à ce qu'il put aller chercher sa pâture. Pendant tout ce temps les parents ne souffraient dans le voisinage de leur nid aucun oiseau de leur espèce; cependant quand le mâle était seul à veiller sur sa progéniture et qu'une femelle venait à s'approcher, le père n'osait chasser lui-même l'étrangère et il appelait sa femelle avec de grands bruits d'ailes; les femelles agissaient exactement de même lorsqu'un mâle s'approchait de leur nid.

Les combats qui se livraient en celte occasion étaient souvent acharnés. Une fois que le jeune n'avait plus besoin de leurs soins les parents ne se séparaient point, et formaient toujours un couple parfaitement uni, lors même qu'ils se mêlaient aux autres oiseaux de leur espèce. Nous avons souvent remarqué, dit Léguât, que quelques jours après que le jeune avait quitté le nid, une bande de trente à quarante oiseaux amenait avec elle un autre jeune ; que le premier, avec son père et sa mère, se joignait à cette troupe et qu'ils partaient tous ensemble; les ayant suivis fréquemment, nous avons constaté que plus tard les vieux s'en retournaient seuls ou par couples, et laissaient ensemble les deux jeunes; ainsi se trouvait conclu un véritable mariage. Ceci est déjà fort singulier, mais Léguât rapporte des faits plus étranges encore, et, entre autres une particularité analomique qui n'a peut-être pas été suffisamment remarquée. Ce voyageur, dans la véracité duquel on peut en général avoir toute confiance, affirme en effet, avoir trouvé dans le gésier de tous les Solitaires qu'il a examinés , quel que fût leur sexe ou leur âge, une pierre aplatie d'un côté et ar-

rondie de l'autre, qui était assez dure pour servir à repasser les couteaux. Cette pierre, qui chez les adultes atteignait la grosseur d'un œuf de poule, ne pouvait avoir été avalée par l'oiseau, le passage du jabot au gésier étant fort étroit ; du reste on en trouvait déjà des rudiments chez le jeune sortant de l'œuf. Chose curieuse, la présence d'une pierre dans le gésier a été signalée également chez le Dodo par plusieurs voyageurs qui ne connaissaient pas le Solitaire, et entre autres par Clusius, Matelicf, Wilhelm von West-Zaneu et François Cauche. D'un autre côté sir llamon Lest range nous dit que le gardien du Dronte que l'on montrait à Londres en 1038 donnait des pierres à manger à cet oiseau, et sir Herbert compare le Dronte à l'Autruche, pour la facilité avec laquelle il digère des cailloux et des morceaux de 1er ; ces deux témoignages doivent nous mettre en garde et peuvent faire supposer, malgré l'assertion de Léguai, de Clusius, de Matelicf, etc., que les corps étrangers contenus dans l'estomac soit du Dronte, soit du Solitaire, avaient été réellement avalés par ces oiseaux pour aider à lu trituration des l raines dont ils faisaient leur nourriture *. Le Solitaire était en effet un oiseau essentiellement granivore et frugivore, car Léguât nous dit expressément que lui e'.

ses compagnons , trouvaient, en id.ioiid.anee dos fruits plus succulents, abandonnaient volontiers aux Solitaires et aux Tourterelles, les fruits d'une sorte de palmier qu'il appelle Plantane.

La description de Léguât est accompagnée d'une figure que nous reproduisons ici, et qui malgré sa naïveté, ou plutôt à cause de sa naïveté même, doit être fort exacte ; du reste les renseignements fournis par ce voyageur consciencieux sont confirmés par le témoignage de sir Heibert, (pli toucha à Rodrigues en 16"27 et qui nous apprend que Diganoys (ou Rodrigue) est une île déserte ou plutôt dépourvue d'êtres humains, car ou y trouve en abondance des Tortues, des Dodos l et d'autre gibier excellent.

E. Oustalet.

— La lin prochainement. —

1 On s:iit que plusieurs oiseaux granivores, certains gallinacés et les pigeons avalent les grains de sable et de petits cailloux.

1 Sir Iteikrt confond les Solitaires avec les Dodoa (p. Ô41).

l.c solitaire, il ajm:s Lc^uai.

LA NATUIi:

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