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DE LA MER INTÉRIEURE DE L'ALGÉRIE

On sait que 51. le capitaine Roudaire a proposé de rendre aux eaux de la mer une partie notable du Sahara algérien, de rétablir, par le percement d'un canal, la communication qui existait, au temps d'Hérodote, entre le golfe de Gabès et la vaste dépression de terrain qui forme aujourd'hui la région des chotts ou marécages salés, au sud de Constanline; on sait qu'il s'agit, en un mot, de créer, à la place où elle existait jadis, une mer intérieure qui, passant au-dessous de la Tunisie, mettrait en contact direct le sud de notre colonie avec la Méditerranée, c'est-à-dire décuplerait sa puissance productive et ouvrirait à ses ressources, jusque-là inutiles, un magnifique avenir.

Les conclusions du travail de M. Roudaire ont été attaquées dans le sein même de l'Académie des sciences, nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt de discuter brièvement quelques-unes dus données du problème et de répondre, s'il est possible, aux principales objections qui lui ont été opposées. Ce sera, d'ailleurs, une occasion de conduire notre lecteur au milieu d'un pays étrange et admirable, pays peu visité parce qu'il est difficilement accessible, niais qui laisse dans le souvenir de celui qui l'a parcouru une trace ineffaçable.

Nous n'oublierons jamais l'impression que nous a causée la première apparition des régions sahariennes, lorsque nous avons visité Biskra et les oasis des Zibans. Le voyage de Biskra est relativement facile. Biskra étant le seul point du désert relié au Tell par un service de voitures publiques; service bien irrégulier, bien primitif, il est vrai, mais qui, du moins, permet à celui qui ne dispose ni de chevaux ni d'escorte d'arriver sain et sauf. Et, non-seulement c'est par là que le désert est le plus accessible, mais c'est là qu'il se montre avec sou caractère le plus splendide, qu'il vous frappe de ses plus magnifiques aspect s et qu'il se révèle, pour ainsi dire, avec la plus belle mise en scène. La grande oasis de Biskra est un résumé de toutes les poésies du désert et comme la sentinelle avancée de cette contrée immense, patrie du dattier, qui s'étend des bords Lrûlants de la mer Rouge aux frontières du Sénégal, du pied de l'Atlas aux; rives du Niger, de Kïiartoum à Tombouctou et de BUkra à Ghadamès; c'est la porte d'un monde mystérieux et inconnu, le lever de rideau du vrai soleil et du véritable Orient.

Nous étions à Constanline au mois d'avril ; nous vivions depuis cinq ou six semaines dans celte ville extraordinaire, unique au monde. Le démon du désert nous tenait, et Constant jne est la première étape de cette grande route du Sud qui part de la mer et s'enfonce en ligne droite jusqu'au cœur de l'A trique

« Yoy. la Hature, w C8. — 8 août 1874, p. 147.

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éqiiatorialc, eu passant par Riskra, Tougourt, Ouargla, El-Goléah, oa?is du pays des nègres qui a vu, il y a un an à peine, flotter ce drapeau tricolore au-dessus de ces huttes en pisé. Nous prîmes, non pas un beau matin, mais un beau soir, la diligence qui, en trois jours, vous conduit tant bien que mal à Biskra.

Nous ne pouvons songer à ces contrées lointaines sans que les principaux aspects de celle route, d'un si puissant intérêt pour l'artiste comme pour le savant, ne nous reviennent invinciblement à la mémoire.

En quittant Gonstautine par la porte de la Brèclie et en suivant la vallée du Rummcl, on atteint rapidement la région des hauts plateaux qui, du Tell, vous mène par degrés insensibles jusqu'à Batna, subdivision militaire de la province, à 1,200 mètres d'altitude au centre d'un vaste massif montagneux et forestier qui, comme le Saint-Gothard dans les Alpes, est le nœud du système orographique de toute la région qui enveloppe la future mer intérieure. La ville un ellemême est fort maussade; avec ses maisons basses, d'une vulgarité uniforme, avec ses larges rues coupées au cordeau, elle ressemble à une colonie pénitentiaire. Batna cependant mérite toute la curiosité du voyageur et nous y restâmes l'intervalle de deux passages de diligence. C'est auprès de Batna que se trouvent les célèbres ruines romaines de Lambèse ; c'est autour de cette petite ville que se développent les plus belles et les plus considérables forêts de l'Algérie. C'est là que l'on peut voir encore les antiques forêts de cèdres que la hache n'a pas profanées, c'est là que Ton rencontre ces retraites sauvages ces fourrés impénétrables de chênes zènes, de pins d'Alep, de luyas, de genévriers et delentisques, où le lion fait sa demeure, car le lion, traqué et détruit, rejeté loin des lieux habités, n'existe plus que dans certains centres forestiers inabordables, comme les environs de Batna et quelques forêts du district de Boue.

Autrefois toutes les montagnes de l'Algérie étaient couvertes de semblables forêts; les cours d'eau, au lieu d'être de dangereux torrents, tour à tour débordants ou desséchés, étaient de paisibles rivières, et l'on comprend, eu contemplant du haut du ravin Bleu, par exemple, à l'ombre des ramures horizontales, et comme étagées en stratifications, des cèdres gigantesques, ce cercle de montagnes de toutes parts revêtus d'un épais et sombre manteau de verdure, que l'Afrique ait été la mamelle nourricière du monde.

Après Batna, laissant à droite le haut sommet du Djcbel-Tougout ou pic des Cèdres, on monte, à travers une région accidentée et boisée, jusqu'au Col des Juifs, point de partage des eaux entre le bassin méditerranéen et le bassin saharien; puis on descend et l'on traverse une seconde zone de plateaux, à pentes plus rapides que sur le versant nord. Toute cette région est d'une désolation farouche qui rappelle lus aspects de l'Arabie Pétrée et qui emprunte à la na-

ture du sol, composé de marnes aux tons éclalants une violence extrême. Du Col de Juifs au caravansérail des Tamarins ce ne sont que pentes arides, ravinées par les pluies et craquelées par le soleil. Sur ce Sol d'argile l'action érosive des eaux a produit de véritables phénomènes géologiques; nulle part peutêtre, ainsi que l'a fait remarquer 51. Charles Martins, elle n'a manifesté sa puissance par des effets pluscaractériques. Elle a transformé un plateau uni en un tissu de vallées profondes, découpées, abruptes et aussi accidentées que celles des montagnes dues au relèvement et à la rupture des couches.

La diligence de Biskra suit le fond d'une de ces vallées sauvages, chauffées au ronge, roussies et enflammées de tons ardents et salranés, qu'exalté encore l'intensité lumineuse d'un ciel d'indigo. C'est au fond de cette vallée du Metlili, qui semble finir en cul-de-sac, que s'ouvre, à un brusque détour dj la route, l'étroite fissure, trait d'union de deux mondes, de deux climats, nous dirions presque de deux géographies, qui s'appelle le délilé d'El-Kan- J ara et, dans le langage imagé des indigènes, la Porte du désert. En quelques tours de roue il se fail comme un changement de décor à vue ; l'œil est ébloui par l'apparition d'un des plus beaux spectacles qu'il soit donné à l'homme de contempler, la vue d'une oasis saharienne. On traverse un vieux pont romain et tout à coup le voile se déchire. Les deux parois do la faille, ocreuses et taillées à pic, forment le cadre. Au delà, étincelle dans le poudroiement de la Jiimiè e l'oasis immense et immobile, c'est-à-dire une forêt de 40,000 palmiers, aux têtes gracieusement inégales, traversée par les cascatelles d'un torrent. Une bouffée de chaleur sèche vous monte au visage : on entre dans le désert. Là, au delà de ce rempart de pierre qui semble dire au vent du nord : « Tu n'iras pas plus loin », quelque tempête qui règne dans la montagne, quels que soient les nuages et les tourmentes qui s'y amoncellent, c'est l'éternel printemps, c'est le ciel sans nuages, l'atmosphère sans vapeurs, la terre sans ombres ! Tout est changé, le ciel, le sol, la végétation, les hommes eux-mêmes, leurs mœurs, leurs costumes et leurs habitations.

Ou n'est que dans le petit désert d'Angad, mais l'essentiel ues aspects sahariens se trouve déjà dans l'oasis d'Kl-Kantara. On traverse encore une série d'ondulations tabulaires, parallèles à la grande chaîne de l'Aurès, la vaste plaine d'El Outaïa, dont un riche industriel 51. Bolfus, commence à exploiter la fertilité nalurelleavec la culture du coton, et enfin le caravansérail du même nom, avant d'arriver au Col du Djebel-Sfa, dernier remous de l'Aurès vers le sud.

Le Col de Sfa, comme le défilé d'El-Kantara, e^t un lieu qui mériterait d'être célèbre entre tous par la splendeur du spectacle qu'il réserve au touriste. Une seule vue dans toute l'étendue du Sahara algérien peut se comparer à celle-ci, et encore est-elle moins étendue, c'est celle que l'on découvre du haut de la mosquée de Tougourt. Du Col de Sfa on a un

LA NATUKK.

tableau d'ensemble du Sahara, le premier et le plus beau qui se puisse rencontrer.

Un immense arc de cercle, sorte de golfe de cette mer de sable, développe aux yeux sa courbe majestueuse, dessinée par les derniers contre-forts de l'Aurès. Au nord, à droite et à gauche, ".'est un fer à cheval étincelanl de montagnes roses et violettes, au

milieu desquelles l'Amar-Kratldou (la montagne à la joue rose), couronné de neiges, trône sur son piédestal de granit; au sud, c'est l'immensité sans limites, un horizon chatoyant d'un jaune liliacé qui meurt dans l'opale incandescent du ciel, c'est le jardin du désert, la plantureuse contrée des Zibans, terre semée d'oasis comme une peau de panthère de

Type do la tribu îles Ou!ed-N.ivls. — Jeune fille îles environs Je Biskra. ( D'après une photographie )

ses taches sombres, Onmach, Zaateha, Tolga, Sidi- Okba, Cbctma et la reine des Zibans, Biskra, l'oasis aux 200,000 tètes de palmiers.

Mais nos souvenirs nous ont entraîné bien loin ; revenons à ia mer intérieure.

L'oasis de Biskra est située sous le 3o H degré de latitude, à 125 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est l'un des points les plus chauds du globe, le thermomètre y atteint fréquemment 50 ° à l'ombre ! Elit offre ceci d'inappréciable pour le voyageur qu'elle est, par elle-même et par ses environs immédiats, |

un résumé des formes caractéristiques du désert et que l'on peut y étudier, mieux qu'ailleurs, la flore et la faune si originales, la culture et les productions, la climatologie et l'hydrologie, des pays sahariens. Le sol d'alluvion moderne de toute cette région est une terre forte et argileuse d'une extrême richesse qui, partout où l'eau vient la féconder, soit par les puits ! artésiens, soil par les irrigations, se couvre dune magnifique végétation. Il n'y a de limite imposée à la cul l ure que la présence de l'eau. Avec l'eau, c'est-àdire avec une répartition plus.égale des pluies, modi-

fiant le régime des rivières, on verrait se transformer en jardin toute cette région, y compris l'admirable vallée de l'Oued-Rir qui lui fait suite, deBiskra à Tougourt, et s'acclimater, à l'omLre protectrice du dattier, les productions les plus varices, depuis les légumes et les fruits fins d'Europe jusqu'aux plantes des Tropiques. Le jardin d'accli matai ion de Riskra est une preuve décisivede ce que l'on peut attendre de ce sol lorsqu'il est suffisamment arrosé. Entre tous les grands avantages de la future mer intérieure, qui ont été déjà indiqués dans la Nature,

il n'y en aura pas de plus précieux que cette modification du régime des eaux. On voit donc qu'il est d'un intérêt immense pour ces contiées, où la terre est de première qualité, de voir s'augmenter et se répartir plus également la quantité d'eau fournie par les pluies. Or ce sont précisément ces districts des Zibans et de l'Oued-Rir qui seront baignés par l'extrémité orientale de la mer intérieure.

Diverses objections ont élé" opposées à la thèse soutenue avec une logique si ingénieuse par M. le capitaine lioudaîre. La plus sérieuse a été présentée par

Irrigation du palmier dans l'oasis de Iiisl.ra. (D'aprè9 une photographie.}

M. Fuchs, ingénieur des mines, à l'Académie des sciences. M. Fuchs, arrivé récemment d'une mission en Tunisie, a contesté qu'il n'y eût qu'une barrière de sable de 18 kilomètres entre la mer et le bassin des chotts ; il a prétendu, au contraire, d'après ses propres observations, qu'il existe, entre l'extrémité du golfe de Gabès et les bas-fonds, un barrage de 100 mètres de haut formé de grès et de calcaire, qu'il faudrait percer un véritable massif montagneux pour donner passage aux eaux et que, dès lors, le projet était irréalisable ou, du moins, porterait la dépense de 12 millions à 300 ou 400.

A cela, le capitaine Roudaire répond avec juste raison que le point principal à éclaircir est précisément celui-là, et que le crédit vote par l'Assemblée nationale a pour but de se livrer sur place à une

étude attentive de la topographie de ces régions. On ne peut donc élever équitablement de contestation sur ce point tant que le travail n'aura pas été fait. Nous ajouterons que les renseignements empruntés aux documents historiques nous semblent formels, que les observations consignées dans les ouvrages et les travaux de MM. Duveyrier, Reniiel, Guérin et Pricot de Sainte-Marie, qui ont exploré cette partie de la Tunisie et les bords du golfe de Gabès, concordent avec le témoignage même des indigènes et avec les indue! ions du capitaine Roudaire, et qu'enfin il se pourrait fort bien que M. Fuchs, ce qui arrive constamment en pays arabe, mal conduit par la paresse et l'insouciance de ses guides, ait visité un point du littoral différent de celui qui devra être percé *>t assez éloigné de la dépression sablonneuse qu'oui

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signalé ces dif érents voyageurs. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, il convient d'attendre le résultat des études que la mission dirigée par le capitaine Roudaire sa entreprendre pendant la saison d'hiver.

D'autres personnes ont prétendu aussi (pie la différence de niveau, entre le golfe et les chotts. n'était pas aussi considérable que l'affirme le capitaine Roudaire, qu\n tout cas il serait à craindre que la mer n'envahit les terres à de grandes distances et que la vallée de l'Oucd-Rir, ainsi qu'une partie des Ziban*, ne lussent submergées et transformées en marécages. M. Roudaire a fait remarquer, à ce sujet, que les hypothèses cpii lui sont opposées s'appuient sur des nivellements très-sommaires, très-approximatifs, exécutés au baromètre, et Ton sait que les erreurs de cet instrument peuvent facilement faire varier les cotes de niveau de i>0 à 30 mètres, ce qui, dans l'espèce, est la profondeur même des dépressions; qu'au contraire son raisonnement a pour base un ni- I veau minutieusement exact, celui du signal deChegga, au bord du choit Mcl-Rir, mesuré avec l'instrument de précision qui a servi à M. Bourdaloue pour faire le nivellement général de la France. De plus, les bords du chott Mel-Rir, de ce côté, se relèvent brusquement, ce qui permettra d'établir à peu de frais des ports et des m millages.

M. Cosson, qui s'est fait un nom dans le monde savant par ses études approfondies sur la flore de l'Algérie, attaque aussi le projet par des considérations d'un ordre tout dilférent, mais qui nous semblent très-facilement réfutables.

D'abord, selon lui, les eaux salées s'infiltreraient dans les couches profondes du sol et, remontant par l'effet de la capillarité, viendraient détruire la culture du dattier, la plus grande source de richesse du Sahara. Cette éventualité n'est pas à craindre parce que (et sur ce point de minutieuses expériences ont été faites) la couche de terrain qui sépare la surface du sol des nappes aquifères des puits artésiens, provenant des réservoirs de l'Aurès, est absolument imperméable et que, d'après les nivellements du capitaine Roudaire, elle se trouverait au-dessous du niveau de la mer. On sait d'ailleurs, que dans quelques localités et notamment à Gabès, à quelques mètres de la mer, on creuse des puits qui fournissent de l'eau douce. Ensuite M. Cosson redoute pour le dattier, qui demande, comme on sait, pour fructifier à avoir la tète dans le feu et le pied dans l'eau, un changement de climat. Théoriquement, l'objection peut paraître spécieuse, mais il est évident que, si cette mer, de 100 lieues de long sur 20 de large environ, peut changer les conditions hygrométriques de l'air, elle ne sera pas assez grande pour modifier la température du Sahara. Sur les Lords de la mer Rouge et du golfe de Gabès le dattier prospère et donne d'excellents fruits.

On a dit enfin que le canal de déversement des eaux de la mer, eût-il 100 mètres de large, ne fournirait qu'une quantité d'eau à peine supérieure à la quantité enlevée annuellement par l'évapo ration qui,

sur la surface totale des chotts, serait de 28 milliards de mètres cubes. A cette objection, M. Roudaire nous semble avoir répondu victorieusement; mais il faudrait, pour exposer ses arguments, un espace dont nous ne pouvons disposer. Nous ferons seulement remarquer que les chotts se composant d'une suite de dépressions inégales, s'empliront successivement et que, par conséquent, l'évaporation n'aura prise à la lois que sur de beaucoup moindres surlaces, évaporatio i qui, du reste, sera compensée en partie par les pluies. 11 est néanmoins certain qu'il faudra un temps fort long, peut-être 10 ans, pour amener les 400 milliards de mètres cubes d'eau nécessaires à équilibrer le niveau entre les chotts sahariens et la mer Méditerranée.

Pour nous résumer, notre conviction intime est que, non-seulement cette grande œuvre est possible, mais qu'elle s'exécutera dans un temps prochain et qu'elle est appelée, tant au point de vue militaire et politique qu'au point de vue agricole et commercial, à donner un essor immense au développement de notre grande colonie. Elle a pour elle l'appui du gouverneur général actuel et l'opinion de la majorité de ceux qui, comme nous, ont pu étudier du près les ressources d'avenir de celte France africaine et qui ont foi dans ses destinées.

Louis Go.nse.

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