‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 202 sur 229 · LES FOSSILES · texte numérisé non relu

LES FOSSILES

Depuis le jour où l'homme a, pour la première fois, soulevé l'épidcrme terrestre pour y creuser des sillons et pour y tracer des chemins; depuis l'époque où il a su pénétrer dans le sein de l'écorce superficielle, soit pour y dérober l'eau potable, soit pour ravir aux entrailles du sol la pierre à bâtir ou le minerai, il a dû mettre en lumière l'existence des pétrifications et des coquilles. Comment pourrait-il en èlre autrement, puisque les débris d'animaux et de plantes, les empreintes de fougères, les restes d'ossements, admirables témoignages d'anciennes formes organiques, se montrent au milieu de tous les terrains sédimcnlaircs, plus ou moins bien conservés dans la matière minérale. Croirait-on cependant que les premiers découvreurs de ces fossiles étaient bien plutôt portés à les considérer comme des reliefs bizarres, dus à une cause fortuite, à un hasard inexplicable, qu'à les regarder comme les incontestables vestiges d'être disparus?

Il n'a jamais manqué toutefois d'esprits clairvoyants qui ont protesté contre un tel aveuglement.

SirCh. Lyell nous rapporte que le livre sacré des Indous, le plus vieux lhre du monde, écrit huit cents ans avant l'ère chrétienne, renferme déjà un bel exposé des évolutions successives dont Jes êtres

1 1 vol, iu-18, illustré de 133 vignettes, par G. ïissandicr. — Librairie Hachette et C'". — Nous publions un chapitre et deux gravures de ce volume, qui v.i paraître inœssiiiimcut.

vivants ont été l'objet à travers les âges. V auteur de cet antique ouvrage attribue la création première à un être infini devant lequel il se prosterne, à un esprit sublime qui donne au monde son entière extension quand il est éveillé, qui l'anéantit au contraire quand il s'endort. Par une telle alternative d'heures de veille et d'heures de repos, celle puissance éternelle revivifie et détruit successivement l'immense assemblage des créatures 1 . N'est-ce pas indiquer, sous une l'orme pleine de grandeur et de poésie, les transformations de l'organisme, telles que peuvent les concevoir les naturalistes modernes?

Les prêtres égyptiens, d'après Hérodote, n'ignoraient pas que les couches inférieures des vallées du IS'il abondent en coquilles marines; ils savaient aussi qu'on ne manque pas d'en rencontrer à profusion quand on creuse les collines qui les environnent. Aucun peuple plus que les Egyptiens n'a remué le sol pour y élever des temples formidables, pour y découper des canaux immenses, nul plus que lui n'a dû révéler 1 évidence des phénomènes géologiques. Tous les hommes ont, en outre, entendu parler des tremblements de terre qui anéantissent des pays prospères, des inondations ou des déluges qui submergent des villes entières ; comment l'idée des révolutions du globe ne se retrouverait-elle pas dansla plupart des cosrnogonies de l'Egypte ou de l'Orient.

Eu nous rapprochant des temps modernes, nous voyons Pythagore nous parler en termes explicites des métamorphoses de la terre; et plus tard, Ovide, en ranimant cette doctrine, la complète en quelque sorte, par des propositions que ne désavouerait aucun savant moderne. Quand le grand poêle s'écrie : .« Rien ne meurt dans ce monde, les choses ne font que varier et changer de forme... Naître signifie qu'une chose commence à être différente de ce qu'elle fut auparavant ; mourir, veut dire qu'elle cesse d'être la même chose. » Quand il affirme encore que « la terre ferme a été convertie eu mer.... que la mer a été changée en terre que des coquilles marines gisent loin de l'Océan*... » ne parlc-t-il pas alors non plus en littérateur, mais en savant et en vrai philosophe?

Quand nous lisons dans le Traité des Météores d'Aristote, que « les révolutions du globe sont si lentes comparativement à la durée de notre vie, que leurs progrès sont tout à fait inappréciables 5 , » n'avons-nous pas la preuve manifeste que l'idée de créations antérieures à celle de l'homme, n'était pas inconnue des anciens ?

11 serait injuste d'oublier le nom d'un gratul savant grec, Xénophanes de Colophon, le fondateur de la philosophie éleatique; cet illustre admirateur de la nature avance en termes énergiques que les empreintes fossiles d'animaux et de plantes sont réellement les traces d'êtres ayant vécu jadis; il affirme

1 Instituiez île lu loi hindoue, ou Code de Manou, traduit du sanscrit par sir William Jo;.es, 1796.

8 Métamorphoses d'Oviic, livre XV.

3 De itelcor,, lib, II, cap, xiv, xv et xvi.

que les montagnes au sein desquelles on les rencontre, ont autrefois constitué le fond de la mer. Il ne serait pas plus juste de refuser à l'empereur Auguste le titre de précurseur de la paléontologie. Le neveu du grand César avait ressemblé une belle collection de fossiles dans sa villa de Capri. Un peu plus tard, Pline le naturaliste n'en parle pas moins dans ses écrits, d'ossements aux proportions colossales, qu'il attribue à des géants ou à des héros d'un autre âge. Malgré ces efforts ih la philosophie naturelle dans l'antiquité, malgré ces audaces d'esprits supérieurs; pendant tout le moyen âge et pendant les périodes brillantes qui lui succèdent jusqu'à la fin du dixhuitième siècle, l'opinion dominante fut que ces fossiles, que ces pierrres figurées étaient des jeux do la nature, lums naturœ, suivant l'expression des pédants de ces époques. Quelles sottises n'imaginaientils pas, ces philosophes aux abois, pour se convaincre que l'évidence était l'erreur? N'allaient-ils pas jusqu'à prétendre que les pétrifications étaient des dessins formés par l'action mystérieuse des étoiles sur les couches terrestres !

Cependant, au milieu du seizième siècle, de cette grande époque où parurent les Bacon et les Galilée, uit homme doué d'un puissant génie, Bernard Palissy, jeta les premières bases de la science des fossiles, et con-truisit les fondations du grand monument de la géologie moderne. — 11 semblerait que l'artiste ait souvent l'intuition de la nature car, cent ans avant Palissy, Léonard de Vinci avait déjà osé affirmer que la lente pétrification des débris calcaires comme les coquilles des mollusques, était le fait du, limon qui se dépose au fond des eaux et englobe peu à peu tous ces restes.

« Le nom de Bernard Palissy est empreint dans la mémoire de. la plupart des esprits cultivés; on sait qu'il vécut au seizième siècle, qu'il était potier de terre et qu'il découvrit le vernis des faïences... Mais ce que l'on sait moins généralement, c'est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de littérature, sans connaissance de l'antiquité, sans secours d'aucune espèce, à l'aide des seuls efforts de son génie et de l'observation attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines modernes sur les sciences et les arts, qu'il émit sur une foule de hautes questions scientifiques les idées les plus hardies et les mieux fondées, qu'il professa le premier en France l'histoire naturelle et la géologie, qu'il fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à renverser le culte aveugle du moyen âge pour les doctrines de l'antiquité ; que cet ouvrier sans culture et sans lettres a laissé des écrits remarquables par la clarté, l'énergie, le coloris du style; qu'enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le génie, fournit l'exemple de l'un des plus beaux caractères de sou époque, et qu'il expia par la captivité et la mort sa persévérance courageuse et sa fermeté dans ses croyances 1 . »

1 I\ A, Cap. Œuvres complètes de Bernant Palissij. Pari*, 1844.

LA NATUUE.

Palissy naquit près de la petite ville de Birou, entre le Lot et la Dordogne, dans un modeste petit village. Ou ignore les détails de sou enfance, mais on sait que dès sa jeunesse il se mit à voyager et parcourut les Pyrénées, la Flandre et les Pays-Ras, les Ardennes et les Lords du Rhin... « En ouvrier nomade, nous dit-il lui-même, exerçant à la fois la vitrerie, la pourtraicture et l'arpentage, mais observant surtout le pays et les curiosités naturelles, parcourant les montagnes, les forêts, visitant les carrières et les mines, les grottes et les cavernes. »

Après s'être établi à Saintes, après avoir consacré de longues et pénibles années à la découverte de sa belle terre émail lée, Palissy vint à Paris, où il résolut défaire la démonstration publique de ses théo-

ries sur les fossiles. Cet humble j otier de terre, qui ne savait ni grec ni latin, appela à lui les philosophes et les savants, et, « à la face de tous les docteurs, il osa dire dans Paris que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles déposées autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvaient alors, que des animaux et surtout des poissons avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures 1 . »

Palissy rassemble les objets nécessaires à ses démonstrations, il classe avec méthode les cristaux et les fossiles qu'il a recueillis dans ses voyages, et fonde ainsi le premier cabinet d'histoire naturelle. Avec de telles preuves en main, il se sent fort et inébranlable dans ses convictions; il est prêt à résister

Empreintes de. coquilles fossiles sur une roche calcaire. (Terrain silurien.)

à l'amertume des critiques, à la jalousie des envieux, à l'aveugle fureur des ignorants; aussi ne craint-il pas de s'écrier fièrement : « Vas quérir à présent tes philosophes latins pour me donner argui4ument contraire 1 . »

Comment l'illustre artiste n'aurait-il pas acquis la plqs ferme conviction, s'il avait ramassé, comme cela n'est pas douteux, quelques-unes de ces empreintes que le géologue foule du pied dans toutes

» Nous croyons intéressant rie reproduire dans sa charmante naïveté le titre textuel des œuvres de Palissy :

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