‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 21 sur 229 · CHUMAH ET SI SA · texte numérisé non relu

CHUMAH ET SI SA

Les deux gravures que nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs nous semblent offrir un double intérêt; elles reproduisent fidèlement, d'après des photographies, les types de certaines peuplades de l'Afrique, qui ne sont pas toujours grossières comme on le croit généralement ; elles nous donnent en outre l'image des deux serviteurs les plus dévoués de Livingstone, de deux amis de l'illustre explorateur. Ces deux nègres, à la figure énergique et expressive, viennent d'arriver à Londres, où ils sont l'objet de la curiosité générale. Chumah, encore tout enfant, fut arraché par Livingstone d'entre les mains de mar-

chands d'esclaves qui le menaient à la côte ; il s'attacha désormais au grand voyageur anglais, et lui voua une reconnaissance éternelle. Pendant dix années consécutives il suivit tous les pas de Livingstone dont il partagea les fatigues et les infortunes, il traversa des milliers de kilomètres, à travers des déserts, des marécages et des régions brûlantes, pour arriver seul à Unyanyenibe, où il annonça la mort de son maître, où il dit que ses compagnons étaient restés sur les bords du lac Bomba, pour garder le corps de l'explorateur. Susa était aussi un des favoris de Livingstone, dont il recueillit le dernier soupir. Ces deux hommes ont fini par apprendre l'anglais, au contact de leur maître, ils ont même aujourd'hui une certaine éducation; ce sont eux qui reçurent les

Chumah et Susa, les deux serviteurs de Livingstone, récemment arrivas à l.i-njr.s. (D'après des photographies. )

premiers M. Stanley à son arrivée à Ujiji. Celui-ci raconte dans ses impressions de voyage combien son étonnement fut profond quand il aperçut, au milieu des indigènes attirés par sa présence, un grand nègre, qui s'écria: « Good morning, sir! » C'était Susa « à la figure du plus beau noir, dit M. Stanley; homme robuste et d'aspect joyeux, portant une longue robe blanche, et coiffé d'un turbau de calicot, un morceau de mérikani, autour de sa tète laineuse. »

« Qui diable êtes-vous? demanda M. Stanley. — Je m'appelle Susa, le domestique du docteur Livingstone, dit-il avec un sourire qui découvrit une double rangée de dents éclatantes. — Le docteur est ici? — Oui, monsieur. — Dans le village? — Oui, monsieur.

— En êtes-vous bien sûr? — Très-sûr, je le quitte à l'instant même. — Good morning, sir, dit une autre voix. — Encore un ! m'écriai-je ! — Oui, monsieur.

— Voire nom? — Chumah. — Le docteur va bien?

î° JDDCC 2 KUItllft.

— Non, monsieur. — Où a-t-il été pendant si longtemps? — Dans le Manyéua. — Susa, allez prévenir le docteur. — Oui, monsieur. s Et il partit comme la flèche.

« Nous étions encore à deux cents pas du village, ajoute M. Stanley, la multitude nous empêchait d'avancer. Des Arabes et des Vouangouana écartaient les indigènes jiour venir me saluer.... Su?a revint bientôt, toujours courant, me priant de lui dire comment on m'appelait. Le docteur ne voulant pas lu croire, lui avait demandé mon nom, et il n'avait su que répondre... »

Chumah et Susa sont actuellement interrogés par des membres de la Société géographique de Londres et ils ont déjà fourni de très -précieux renseignements sur l'histoire des explorations entreprises par Livingstone. Ces deux serviteurs du voyageur anglais tout preuved'une grande intelligence, et ilscontribueron' \

éclairer quelques points encore indécis des expéditions récentes de l'Afrique centrale. La vue de Londres lésa remplis d'étonnement ; ils ne se doutaient pas qu'il put exister, sur la terre, une telle agglomération humaine se mouvant sur un si petit espace. La mort de Livingstone leur a causé un chagrin profond, dont ils aiment à dire qu'ils ne se consoleront jamais.

Gaston Tissahdier.

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