LES ÉCAILLES DE POISSONS
Ces plaques cornées, de formes, de grandeurs, de couleurs si différentes que l'on appelle les écailles,
revêtent, tantôt une partie tantôt la totalité du corps chez les poissons; parfois aussi elles manquent absolument ou se réunissent en une seule enveloppe articulée ou continue.
Non-seulement nous n'avons pas encore découvert les raisons de mille modifications extérieures de ces organes qui semblent si essentiels, mais la structure elle-même de ces appendices ne nous est connue que comme résultat final ; nous ignorons absolument leur mode de formation et leur mode de naissance. Nous les trouvons enfermés dans des sortes de capsules qui semblent constituées par des replis de la peau
Quelques écailles de poissons indigènes grossies (d'après les dessins do 31. IL de la Blanchcre).
1. Drochet (Esox luciua L.). 41 «î. — 2. Sardino (Clupea sardinia Y.). 14 d. — 3. Sole (Pleuronectes solea L.). 17 d. — 4. Éperlan (Osinerux eperlanus V.). 14 d. — 5. Ablette (Alburinus lucidus Heck.). 14 d. — 6. Goujon {Gobi* fîuviatilis Ag.), 10 d.
Nous les voyons enveloppés d'une ou plusieurs membranes extrêmement minces qui les couvrent en tout ou en partie, qui leur donnent une partie de leur couleur par les pigments dont ils sont revêtus.
Si nous ignorons comment naissent les écailles, au moins savons-nous comment elles croissent ? Nullement. Agassiz a pensé que l'accroissement de ces singuliers organes avait lieu par l'addition successive dé nouvelles lames se déposante l'extérieur. Lesstries admirables qui marquent la surface des écailles sembleraient, tout naturellement, devoir être les traces de ces accroissements successifs, tout comme les bourrelets festonnés de l'écaillé indiquent, chez l'huître, l'accroissement successif de l'animal . Malheureuse-
ment, si ces marques sont d'une incontestable vérité chez l'huître, qui les acquiert successivement sous nos yeux, elles sont absolument erronées dans l'écaillé, puisque chez les petits ou jeunes individus d'une même espèce, les stries des écailles ne sont pas moins considérables, comme nombre, que chez les vieux individus ; elles sont seulement un peu plus écartées, en ce sens que l'écaillé semble, dans son accroissement évident, s'être plutôt étirée sur elle-même qu'augmentée par sa circonférence.
D'un autre côté, on est forcé de chercher un mode différent d'accroissement ou même de création de ces organes extraordinaires, parce que la forme même de leurs diverses parties ne s'accorde point avec un
mode d'adjonction uniforme. A nos yeux, les stries ne sont point une marque d'accroissement, elles constituent une série de plis, d'ondulations calculées pour donner à une lame aussi mincequc l'écaillé une rigidité qu'elle n'aurait pu avoir sans cela. Tout, jusqu'à la forme générale, bombée et ombiliquée, tantôt au centre défigure et tantôt vers les bords, semble calculé dans ce but. Aussi, lorsque cet ombilic manque, et nous en donnons un exemple frappant dans la figure 2, qui représente l'écaillé delà sardine, nous sommes en face d'une des écailles les plus molles et les moins solides que l'on connaisse.
Nous ne \oulons pas toutefois affirmer que les écailles ombiliquées sont plus solidement implantées dans la peau que les autres, une telle proposition serait beaucoup trop absolue. Parmi les écailles bien ombiliquées nous en connaissons de solid.s et de fugaces. Cependant, un l'ait nous semble résulter de comparaisons successives et pourra, jusqu'à nouvel ordre, être érigé en loi. Le voici : F écaille est d'autant plus adhérente que le point symétrique, ou ombilic, est plus voisin de l'un de ses bords.
Sans aller plus loin, rappelons l'adhérence des écailles de la tanche, celles de la sole indiquée sous le n°5, celles de la perche, celles des labres, cellcsdes anguilles, etc.; signalons la facilité d'enlèvement des écailles de l'ablette (a 5), dont l'ombilic est presque central» de nos poissons blancs ou cyprins, mais, dont le n° 6 est un des exemples les plus tenaces, celle de la sardine (n° 2) qui n'a plus d'ombilic et presque pas de plis festonnés.
S'il nous était permis d'émettre notre avis, nous dirions que la formation des écailles nous apparaît d'après nos observations, comme tout à fait analogue à celles des têts chez les mollusques, quoique la matière en soit différente. Chez les mollusques, c'est le manteau qui sécrète par toute sa surface, ou par une portion limitée de celle-ci, une matière complexe qui prend la forme même de ce manteau et de ses plis. Chez le poisson, c'est la capsule dermienne qui, par la pellicule interne qui la revêt, sécrète une couche cornée qui se moule sur sa forme générale et s'empreint de chacune de ses circonvolutions. Ce n'est donc point cette membrane mince et lépidroïquc qui se moule sur l'écaillé, mais bien l'écaillé qui, suée par la membrane lépidroïque, — qu'on nous pardonne ce néologisme nécessaire, — en conseive l'empreinte et la forme générale.
Le tissu des écailles est traversé par des canaux dans lesquels l'air pénètre, et leur perméabilité au liquide dans lequel vit l'animal qui les porte est trèsgrande. Tout cela conduit à croire que le rôle des écailles n'est point étranger à une certaine respiration cutanée chez le poisson. A cet égard, rien n'est encore assez connu.
Sous le n° { nous avons représenté, à cause de sa forme toute particulière, une écaille du brochet, lequel appartient à une petite famille toute voisine des cyprinoïdes et semble destiné, en habitant les mêmes eaux, à contenir leur exubérauce. Le brochet
porte une écaille trilobée, très-élégante, et assez éloignée des précédentes pour caractériser parfaitement les animaux du genre Esoce, tout en les éloignant, hélas ! de la plupart des espèces qu'on lui a réunies dans la même famille. ."Vous avons placé au n" 2 l'écaillé de la sardine, encore une de ces mannes que la mer nous distribue avec une si prodigieuse fécondité 1
Parmi les Salmonidés, nous avons pris le petit éperlan pour nous donner une écaille. Tous les pécheurs connaissent l'aspect des salmonidés les plus communs: les étoiles noires, jaunes ou rouge sanglant qui marquettent la robe de la truite et du saumon. Mais, s'il est aisé de se rendre compte que les truites doivent leurs colorations différentes au pigment qui enveloppe leurs écailles, il est beaucoup moins facile d'expliquer par quel singulier mécanisme ces poissons ont le pouvoir d'accorder la couleur de leur pigment avec celle des lieux qu'ils habitent. Pourquoi la truite noire vit-elle sous les arbres épais et parmi les roches sombres? Pourquoi la truite étoilée habile-t-elle lesruis.'-eaux- rapides et criblai lins des montagnes? Pourquoi la truite argentée vit-elle seulement sous les nappes étinceluntes du lac de Constance !
Laissons encore ce curieux sujet que nous ne pouvons qu'effleurer, empêché par ses milles conséquences inattendues. C'est dans la famille des Salmonidés, qui toute est caractérisée par une nageoire adipeuse, sorte d'excroissance placée sur la région caudale, et dont on ignore absolument l'emploi et l'utilité, que se trouve, au point de vue des écailles, le poissou le plus curieux, celui qui possède proportionnellement les plus grandes écailles connues, le biycin, poisson africain du Nil et du Sénégal.
Si nous avons fait dessiner, sous le n° 3, une écaille de la sole, poisson qui appartient également aux malacoptérygiens, mais à une subdivision particulière, c'est parce que nous voulions donner un exemple d'une autre forme d'écaillé dite eténoïde ou ccaide terminée en peigne. Cela prouve que, même dans une subdivision à part, une écaille si dissemblable des autres ne peut demeurer englobée dans le même ordre.
Nombre de poissons portent des écailles à peigne ou à épines. Passons la main sur le liane d'une sole nous serons surpris de le trouver rude, âpre, comme une râpe. Ce sont les pointes microscopiques qui terminent chaque écaille qui nous procurent ce toucher spécial. La perche d'eau douce est douée d'un revêtement semblable, ainsi que beaucoup de poissons de mer.