‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 31 sur 229 · AU JARDIN D "ACCLIMATATION · texte numérisé non relu

AU JARDIN D "ACCLIMATATION

On a très-rarement vu des orangs-outangs, dans «os jardms zoologiques; ces animaux ne supportent

guère, ni les fatigues d'un long voyage, ni les inquiétudes de la captivité, ni le changement de climat. On ne peut les prendre que lorsqu'ils sont jeunes ; à l'état adulte, ils se défendent avec une extraordinaire énergie contre leurs ennemis, et s'ils doivent être vaincus, ils" meurent bientôt de désespoir. L'intelligence des orangs-outangs en fait cependant des êtres d'un grand intérêt : le naturaliste et le philosophe

les deu» jeunes orangs-outangs de Bornéo, au Jardin d'acclimatation. (D'après nature.)

peuvent puiser bien des enseignements à leur observation. Les petits orangs-outangs, que tout le monde voudra voir à Paris, sont arrivés récemment au Jardin d'acclimatation, où, grâce à l'obligeance de M. A. Geoffroy Saint -Hilaire, il nous a été permis de les examiner de près. Ils ont l'allure indolente, le mouvement peu rapide, et sont très-doux. C'était vraiment un spectacle étrange de Yoir la petite femelle s'approcher de mon frère, qui dessinait le portrait

î" ica'e. — 2'scraeslre.

du mâle, s'accouder sur ses genoux, pour regardât' d'un air étonné, attentif et intelligent, les mouvements du crayon sur le papier. Ces petits êtres sont familiers, ils tendent volontiers la main aux spectateurs qui les regardent ; leur gardien nous a appris que, quoique très-jeunes, ils mangent déjà leur soupe avec une cuiller, et boivent dans des verres, beaucoup plus habilement que ne le feraient des enfants du même âge. Ce gardien qui ne les quitte jamais,

qui couche à eût»' d'eux, est un marin; il <i acheté ces orangs-outangs, originaires de Iîornéo, dans l'île Sumatra, à des marchands malais. Le mâle a environ dix mois, la femelle a quinze mois; tous deux sont à vendre, mais à un prix si élevé (8000 francs), que jusqu'ici il ne s'est pas présente d'acquéreur.

A leur passage à Marseille, où ils ont séjourné quelques jours, les deux orangs-outangs, ont été étudiés avec soin par un jeune naturaliste, M. Albert Vayssière, qui a bien voulu nous communiquer une note fort intéressante à leur sujet. Nous cédons la parole à notre correspondant.

« Je vais d'abord, dit M. Vayssière, donner nue description rapide de la femelle : ta die, en comprenant les membres postérieurs moins les mains, 00 centimètres, qui peuvent ainsi se répartir : tête 10 centimètres, tronc 29 centimètres, cuisses 10 centimètres et jambe 11 à 12 centimètres. Kilo a donc un peu plus de la moitié de la (aille d'une femelle adulte, car Drehni lui donne 5 pieds et demi (l m , 16) et au mâle adulte 4 pieds (i ra ,53). M. Gcrvais, dans son Histoire dés mammifères, cite aussi des orangs de cette taille.

« La peau de la tète est gris de fer, si ce n'est la face dont le teint est plus clair, et même en certains endroits (oreilles et lèvre supérieure) d'une couleur blanche analogue à la peau de l'homme; elle est très -finement plissée. Sur le crâne on aperçoit çà et là quelques poils presque noirs ; la face en est dépourvue, la lèvre supérieure présente seule des poils blonds dirigés de haut en bas.

« Frontbombéiiepréscntant aucune saillie ou crête. Nez gris foncé, aplati et ayant une rainure longitudinale sur le milieu ; les ouvertures des narines sont inférieures. Les yeux sont grands, vifs et d'une couleur marron. Cette femelle présente, comme denti-

tion, la formule suivante: 7,77707 c'est comme l'on

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voit sa dentition de lait, dentition qu'elle conservera encore plusieurs années ; les incisives et les canines sont très-grosses proportionnellement aux molaires.

« La lèvre inférieure avance beaucoup ; le menton est très-petit et fuyant.

« Les bras sont longs et mesurent 44 centimètres; bras 15 centimètres, avant-bras 1 S centimètres, main 14 centimètres; ils sont grêles mais musculeux. La main est longue, l'extrémité du pouce arrive à peine à l'articulation métacarpo-phalangicnnc de l'index, ce qui provient de la longueur de la paume de la main qui est égale au double de sa largeur. Les doigts sont effilés et pourvus d'ongles arrondis à leur extrémité. •

« Les poils, d'une belle couleur roussâlrc, sont assez abondants sur la partie externe du bras et de l'avant-bras, rares sur le dos de la main; les doigts ainsi que la paume en sont dépourvus. Le dessus de la main est gris-marron tandis que le dessus est blanc.

« Les mamelles, qui sont pectorales, au nombre de deux comme chez l'homme, ne sont pas développées vu le jeune âge de l'animal; le ventre est bombé.

Des poils roux comme ceux des liras recouvrent le reste du corps, mais ils sont plus longs et plus abon dants sur le dos, cependant sans l'être beaucoup.

« Le maie, qui est plus jeune de cinq à six mois, comme il a été dit plus haut, a 10 centimètres de moins. Il a le corps moins couvert de poils que la femelle, mais le duvet en est plus laineux. La den-

tition ne présente pour formule que ^7 -p, les molaires n'ont pas encore paru et les canines ne sont pas complètement développées.

« La femelle est plus vive et plus familière que le mâle. Ainsi elle joue volontiers avec toutes les personnes qui la visitent; le mâle ne veut s'approcher que de son maître, il n'est point pour cela sauvage ni méchant, mais on peut attribuer cette mélancolie à la souffrance qu'il doit ressentir par suite de la sortie des dents; aussi rcstc-t-il tranquille, s'envcloppant complètement, hormis la tête, dans une couverture, tandis que la femelle, qui est moins frileuse, ne fait que remuer à ses côtés. (Voy. la gravure.)

« Cette dernière, ennuyée de rester toujours dans sa prison, était parvenue à découvrir la pointe mobile qui servait à fermer la cage; aussi à partir de ce moment le matelot était-il constamment obligé de la surveiller. Un jour il prit le parti de relier le barreau mobile qui remplissait les fonctions déporte, aux autres barreaux, au moyeu d'une petite corde; mais à peine eut-il fini, que la femelle se mita défaire complètement la corde, s'aidant de ses mains antérieures, de sa lèvre inférieure et parfois de ses dents. Aussi depuis ce jour le matelot s'amuse souvent à relier les barreaux entre eux avec une corde, qu'elle défait immédiatement, mais toujours avec une certaine nonchalance, car cette lenteur paraît être inhérente au caractère des orangs-outangs.

« (les animaux ont assez bien supporte le voyage; à Sumatra il étaient nourris avec du riz cuit dans une sauce très-forte, mais pendant la traversée le matelot les nourrissait avec du riz simplement bouilli et de la mie de pain. Il leur faisait boirede temps en temps un peu d'eau et de vin. Ils aiment le lait, mais on a dû leur en servir le moins souvent possible car cela leur donnait une forte diarrhée.

« La femelle mange assez volontiers les bananes, mais le mâle n'en fait pas un grand cas.

«Cesorangs n'aiment pas à être placés sur le sol sans avoir à leur portée un objet où ils puissent s'accrocher, surtout le mâle qui se met tout de suite à crier sans oser remuer ; la femelle, au contraire, se dirige vers un objet quelconque et s'y accroche. Tour marcher elle se sert dé ses quatre membres, mettant à plat ses mains antérieures, mais fermant celles de derrière et les tournant en-dedans.

Les deux jeunes orangs ne s'amusaient jamais avec d'autres singes, qui étaient abord, ni avec d'autres animaux. Il est curieux de voir ces animaux, qui sont d'un caractère assez enjoué avec les hommes et les enfants, demeurer sérieux avec tous les êtres moins intelligents.

LA XA.TURE

« Brchia et M. Gervais font à leur sujet la même remarque. »

Grâce aux soins que leur prodigue leur maître, les jeunes orangs-outangs tle Bornéo sont actuellement en bonne santé; ils vont, viennent, et se livrent même avec passion à l'exercice du trapèze et de la gymnastique; mais il est peu probable qu'ils puissent vivre longtemps- Il est à craindre que le s froids de nos hivers ne soient mortels pour ces petits êtres, habitués au soleil des pays chauds. Il serait bien à désirer cependant qu'ils vécussent, car on verrait se reproduire probablement les merveilles de leur intelligence, à l'âge adulte. Les orangs-outangs ne le cèdent en rien, sous ce rapport, aux chimpanzés ; ils peuvent se rendre utiles à leur maître, servir à table et faire des commissions. Le chimpanzé de M. de Bubon a été célèbre jadis ; il pouvait être considéré* comme un excellent domestique, et comme nous l'apprend le grand naturaliste lui-même, il savait donner le bras aux visiteurs. Le savant anglais Jeffrios rapporte qu'un orang-outang apprivoisé lavait le plancher de sa cage avec un linge humecté d'eau. Urelim cite un animal de cette espèce qui, abord d'un navire, allumait le feu, surveillait la cuisson du pain, et donnait bien d'autres preuves, non moins frappantes, d'une remarquable intelligence.

Qu'on ni'aillû soutenir, après un tel récit, Que les Jujtes n'ont point d'esprit!

Gaston Tissakdif.r.

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