DES OUTILS ET DES ARMES
de l'Âge de la pierre.
Nos lecteurs savent déjà que M. Rehoux, voué depuis de longues années à l'étude de l'homme préhistorique, divise l'âge de la pierre en trois périodes successives.
La première, époque d'enfance, est celle de la pierre éclatée. Elle fournit des instruments nombreux, en silex pyromaquo, et la pointe de javelot représentée ci-contre lui appartient. Ce qui la caractérise c'est le mode opératoire par lequel les instruments sont obtenus. Elle suppose l'existence simultanée de trois pierres, savoir : \epercutenr qui remplit l'office de marteau, le nucleus ou matrice sur lequel ou frappe et Y éclat que chaque coup détache. C'est la
période la plus primitive et cependant certains peuples la Iravur sent encore. Au premier abord ce qui surprend c'est l'énorme quantité d'éclats de silex, de cette époque, que l'on trouve accumulés en certains points ; mais la chose s'explique précisément par l'observation des sauvages qui en sont encore à cette première étape de l'humanité. Ceux-ci ont-ils un animal à dépecer, une gazelle par exemple, voici comment ils s'y prennent. Ils s'asseyent à terre, le gibier entre les jambes. A leur gauche est un nuclcus, à leur droite un percuteur. Un coup du seeond sur le premier leur donne un couteau qu'ils emploient à faire une incision dans la peau du fauve. Mais le silex ne coupe bien que tant qu'il est tout frais ; après quelques coups soi» fil s'émousse. Le sauvage le jette
alors à sa droite et le percuteur lui fournit un second couteau. Kt ainsi de suite, le débit d'un animal un peu fort donnant naissance à tout un tas de couteaux émoussés. À chaque instant on retrouve de pareils tas dans les cavernes et l'ouest porté à y voir les restes d'un atelier de coutelier, quand ce sont ceux en réalité d'un étal de boucher.
La deuxième épopie de M- Hebouxest celle de la pierre taillée. Les outils et les armes qui lui appartiennent ressemblent souvent à ceux delà période précédente qui en sont comme des ébauches, mais c'est par un procédé tout autre qu'ils sont obtenus. Ici plus de nuclcus d'où les éclats sont détachés. On choisit une [lierre ayant plus ou moins la l'orme de l'objet qu'on veut tailler; puis, à petits coups de percuteur, on
Coup» fVunc cafrièj-e de sabl»
ù Lcvallois.
Pointe de javelot eu pierre cclalûc.
l'amène progressivement à l'état voulu. Le travail est donc beaucoup plus grand, mais les produits sont beaucoup plus parfaits et beaucoup plus variés.
lùifin la troisième époque, celle de la pierre polie, n'est qu'un perfectionnement de la seconde correspondant à la grande invention du polissage.
Si ces trois époques sont nettement caractérisées, comme on voit, il faut néanmoins remarquer que l'avènement de chacune d'elles n'a pas abrogé les pratiques des précédentes.
Pendant l'âge de la pierre taillée et môme pendant celui de la pierre polie, on a continué à se servir de la pierre éclatée, qui seule fournissait des couteaux suffisamment tranchants. Bien plus, cette pierre éclatée est d'usage, non-seulement chez les sauvages dont nous parlions tout à l'heure, mais même parmi certains peuples relativement civilisés qui, comme les habitants du Mexique, font remplir à des éclats "d'obsidienne l'office de nos rasoirs. De même la pierre
si m jdement taillée a coutume d'être emplovée concurremment avec la pierre polie réservée aux objets de luxe.
L'ordre de succession de ces époques ne saurait être douteux. Il résulte du gisement superposé dans les couches du diluviuui des silex qui leur appartiennent respectivement, et de l'association de ces silex avec des restes d'animaux d'âges différents. C'est ce que montre parfaitement la coupe ci-dessus relevée par M. Ueboux, dans une carrière de sable de Lcvallois. Dans les parties basses, c'est-à-dire dans les couches les plus anciennes, se rencontrent des silex éclatés en mélange avec le mammouth ( Elephas primigenius) ; plus haut, les pierres taillées se mollirent de compagnie avec les os d'animaux de l'âge du renne (Cervus tarandus) ; au-dessus Mifiu des bâches polies marquent l'horizon de l'aurochs ou bos urus.
Frappé de l'immense variété des outils de pierre
qu'il îencontrait à chaque pas, M. Reboux s'est demandé comment ces outils avaient pu être utilisés, car il est évident que les silex tenus simplement à la main sont très-peu commodes et d'un usage trèsfatigant. Dans cette recherche, d'un genre tout «nouveau , il a commencé par assigner aux diverses pierres les destinations auxquelles leurs formes semblent les rendre plus particulièrement propres.
Ceci posé et pour bien comprendre les difficultés que l'auteur eut à surmonter pour restaurer les emmanchures dont nous offrons aujourd'hui la représentation, il faut faire attention que les us et cou-
tumes de la plupart des sauvages contemporains n'étaient que d'un très-faible secours. L'homme quaternaire de la France n'avait pas à sa disposition, pour fixer la pierre dans sou manche, ces résines et ces fibres végétales dont les Australiens, par exemple, font un si fréquent emploi. Vivant au milieu du rude climat de l'époque glaciaire et réduit aux ressources dont disposaient les Esquimaux, avant l'arrivée des premiers missionnaires suédois, il devait avoir recours aux matières animales. Ceci quelquefois pour les manches eux-mêmes» qui durent être faits avec des os, faute de brandies d'arbres. Mais c'était l'ex-
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Scie et couteaux en silex de l'âge de piene, montés sur manches en Iiois et en os par 31. Reboux.
ceplion, !a France au contraire étant en général couverte de vastes forêts au moment qui nous occupe.
M. Reboux, armé de plusieurs silex, s'est rendu dans un des abattoirs de Paris. Avec un couteau il a écorché-une partie d'un bœuf, puis, à l'aide d'un grattoir, il en a enlevé le poil. La surface interne a été débarrassée, moyennant l'emploi d'un racloir, de tous les lambeaux de graisse et de chair qui y adhéraient. Une fois la peau sécbée le couteau a servi à y débiter de minces .lanières qui, enduites de moelle crue, se sont ramollies et ont ainsi acquis la plus parfaite souplesse.
C'est au point, pour le dire en passant, qu'avec les aiguilles de l'âge du renne, ces lanières se sont
comportées comme du fïl à coudre et qu'eltes auraient pu parfaitement servir à fabriquer des vêtements de peau.
Armé d'un silex tranchant, M. Reboux a abattu un jeune arbuste et en a fabriqué un manche dont une extrémité a été fendue. Dans la fente, utie hache fut introduite et fixée à l'aide des lanières de cuir, ou encore au moyen d'intestins frais de bœuf et de mouton. En se desséchant, ces matières animales se contractent et donnent à l'emmanchure une solidité à toute épreuve.
Une fois pourvu de cette hache, le reste alla tout seul. L'abattis des arbustes ne fut plus qu'un jeu, et par conséquent la fabrication des manches. L'un des plus utiles fut celui qui permit l'emploi commode
de la scie ou des couteaux. Avec ces outils bien emmanchés M. Reboux a, devant nous, enlevé de larges copeaux sur une grosse branche bientôt pourvue d'une extrémité pointue. Les intruments de chasse, comme javelots et flèches furent emmanchés de même sans difficulté, et même dos outils aratoires comme la petite herminette figurée ci-dessous, et dont la signification a été de la sorte déterminée.
Parmi les armes de chasse restituées par M. Reboux signalons le lazzo composé de deux pierres percées réunies par une longue lanière de cuir dont nous représentons la figure.
Nous pourrions prolonger beaucoup rénumération de ces restaurations d'armes, d'outils, dont M. Reboux a formé chez lui les plus instructives panoplies. « Qui a jamais vu l'entaille d'une hache de pierre sur une brandie d'arbie? » demandait, il y a dix ans, un érudit qui voulait que les habitations lacustres aient été construites par des castors. C'est une question que l'on ne se permettrait plus. Kt c'est ainsi que la science arrivera à nous dévoiler les détails les plus intimes de la vie de nos premiers ancêtres.
Stanislas Meumer.
ncrminctle, marteau et luzzo en silex, de l'âge de pierre, montés par M. Reboux.