L'EXPRESSION DES ÉMOTIONS
CHEZ i/llOMME ET LES ASIMAL'X.
Par Chaules Uaiiwiw 1 .
Le nouvel ouvrage que l'illustre naturaliste anglais a récemment publié, et dont la librairie Reinwuld offre au public français une excellente traduction, a pour but de produire de nouveaux arguments en faveur de la théorie de l'évolution. L'auteur expose les résultats de son étude des mouvements de l'expression, et il déclare lui-même que malgré trente années d'observations assidues, il n'a pu résoudre tous les problèmes qui se rattachent à une telle entreprise. Cet aveu tout sincère qu'il soit n'est peut-être pas suffisant, car parmi les solutions que M. Darwin
1 1 vol. iu-8", traduit de l'anglais par les docteurs S. Poz/.i et II. Benoit. — Ouvrage contenant '21 gravures 6ur bois et 7 planches photographiées. — C. Ilcinwald et Ç*. Paris, 18 "4., — 2ious devons à l'obligeance des éditeurs les gravures qui accompagnent notre compte rendu analytique.
offre au lecteur, il en ûst encore que tous les esprits ne voudront pas considérer comme absolument complètes, mais son œuvre n'en est pas moins, marquée au sceau d'un grand talent; elle peut être regardée comme une manifesta lion nouvelle de sa profonde sagacité, comme une preuve de sa puissance d'investigation. Il est incontestable que ce livre renferme dus affirmations audacieuses, mais dans ses parties puremement physiologiques, il abonde en vues originales, admirablement exposées, et profondément instructives. Quelle habileté dans les descriptions! Quel coup d'œil profond dans l'observation des faits ! Quelle délicatesse dans la déduction des conséquences ! Quel savoir-faire apparaît sans cesse au milieu de ces recherches, qui sembleraient ingrates à la plupart des naturalistes, et parmi les difficultés desquelles M. Darwin marche sûrement, conduit par le logique enchaînement des faits naturels !
Contrairement à sir Ch. Bell, qui dans son Anatomie et Philosophie de l'expression établit une distinction aussi profonde que possible entre l'homme et les animaux, cl. qui affirme que u chez, les créatures inférieures il n'y a pas d'autre expression que celle qu'on peut rapporter avec plus ou moins de certitude à leurs actes de volition ou à leurs instincts nécessaires, » M.Darwin prétend que les causes de l'expression sont communes chez tous les êtres. « Dans l'espèce humaine, dit le naturaliste anglais, certaines expressions, comme les cheveux qui se hérissent sous l'influence d'une terreur extrême, ou les dents qui se découvrent dans l'emportement de la r,ige, ^ont presque inexplicables si l'on n'admet pas que l'homme a vécu autrefois dans une condition très-inférieure. »
Ainsi l'expression serait une des conséquences de l'hérédité, dont SI. Darwin a défendu le principe dans ses précédents ouvrages ; et les résultats de son étude apparaîtraient comme le complément des preuves qu'il a jusqu'ici fournies à l'appui de sa doctrine.
M. Darwin, dans ce grand travail où il s'est efforcé de retracer le tableau de ce qu'on pourrait appeler {'expression comparée t pose d'abord les principes fondamentaux qui rendent compte d'après lui « de la plupart des expressions et des gestes involontaires de l'homme et des animaux, tels qu'ils se produisent sous l'empire des émotions et des sensations diverses. »
Le premier principe de M. Darwin est celui de l'association des habitudes utiles. Les mouvements les plus complexes, les plus difficiles peuvent à l'occasion être acomplis sans effort et sans que l'être vivant en ait conscience. Les chevaux, qui prennent le galop de chasse ou le galop à l'amble, les jeunes chiens d'arrêt, les pigeons au vol particulier, ont des allures qui ne leur sont point naturelles et dont l'habitude leur a été transmise par l'hérédité.
Un grand nombre d'actions, d'abord accomplies d'une manière- raisonnes, auraient été converties
d'autre part en actions réflexes par l'habitude et par l'association ; M. Darwin insiste sur la facilité avec laquelle des actes s'associent à d'autres actes et à des états d'esprit divers.' Chacun lorsqu'il tombe à terre, garantit sa chute en étendant les bras en avant, mais par l'habitude de ce mouvement on ne ! peut guère s'empêcher d'agir de ]a,mêrne façon alors même qu'on se laisserait tomber sur un lit moelleux. On remarque facilement que dans un grand nombre de cas, le trouble de notre esprit se communique aux mouvements de noire corps ; c'est ainsi qu'un homme du commun, lorsqu'il est perplexe, se frotte les yeux, ou lorsqu'il est embarrassé, tousse légèrement, comme s'il ressentait un léger malaise dans les yeux ou dans la gorge.
L'auteur, après avoir passé en revue les actions réflexes, étudie les mouvements habituels associés chez les animaux, et il en cite plusieurs exemples. « Lorsque les chiens veulent se mettre à dormir sur un tapis ou sur une autre surface dure, ils tournent en rond généralement et grattent le sol avec leurs pattes de devant d'une manière insensée, connue s'ils voulaient piétiner l'herbe et creuser un trou, ainsi que le faisaient sans doute leurs ancêtres sauvages lorsqu'ils vivaient dans de vastes plaines couvertes d'herbe, ou dans les bois. » Nous n'épuiserons pas la série des nombreux exemples qui se dégagent du principe que nous avons énoncé précédemment, et. que l'on peut résumer ainsi: « les mouvements utiles à l'accomplissement d'un désir ou au soulager ment d'une sensation pénible, finissent, s'ils se répètent fréquemment, par devenir si habituels qu'ils se. reproduisent toutes les fois qu'apparaissent ce désir ou cette sensation, même à un très-faible, degré, et alors même que leur utilité devient ou nulle ou trèscontestable- » . .
Le second principe de M. Darwin est celui de l'antithèse. Après avoir démontré que certains états d'esprit amènent certains mouvements habituels. Fauteur s'efforce de prouver, que lorsqu'un état d'esprit tout à fait inverse se produit « il se manifeste une tendance énergique et involoulaire à des mouvements également inverses, bii'ii qu'ils n'aient jamais aucune utilité. » Un chien d'humeur agressive, rencontre un homme qu'il croit étranger. On voit ses poils se hérisser, ses oreilles se dresser en avant, les yeux regardent avec fixité, l'animal se tient très-raide. Il marche en ennemi, comme lorsr qu'il se prépare à l'attaque. Supposons que ce chien reconnaît tout à coup que cet homme est sou maître, et nous verrons subitement son être se transformera Au lieu de marcher redressé, il se baisse en imprimant à son corps un mouvement fluctueux, sa queue qui tout à l'heure était droite et en l'air, tombe et s'agite, ses poils deviennent lisses, ses lèvres pendent librement, les yeux reprennent tout à coup leur aspect normal primitif. Pas un seul de ces mouvements qui expriment si bien l'affection n'est utile, Pour 11. Darwin ils s'expliquent uniquement « parce qu'ils sont en opposition complète ou en
antithèse, avec l'attitude et les mouvements très-intelligibles du chien qui se prépare au combat , lesquels par conséquent expriment la colère. »
Lechat d'humeur affectueuse caressant son maître (lig. 1) redresse le dos qu'il courbe légèrement; sa queue est tenue raidi;, et verticalement : ces mouvements ne s'expliquent-ils pas, par leur aritilhese complète, avec ceux qui sont naturels à cet animal quand il est irrité ou qu'il se prépare à saisir sa proie? Dans ce dernier cas, le chut prend une position couchée, étend son corps, la queue est repliée , les poils sont lisses. Un grand nombre d'autres faits observés chez la plupart des animaux et chez l'homme, viennent fournir des arguments en faveur du principe de l'antithèse.
Mai* il est d'autre part une multitude d'expressions qui ne 6e rattachent en aucune façon aux précédentes ; ce sont celles qui se manifestent indépendamment de la "volonté et qui souvent même aussi sont étrangères à l'habitude.
La décoloration des cheveux sous l'influence d'une terreur profonde , d'un chagrin ou d'une douleur excessives , le trem- 1j lement musculaire qui est commun à l'homme et aux animaux, et qui
Fi g, !. — (".liât d'humeur affectueuse.
Fig. 2. — Exemple d'érection das appendices cutanés. Poule protégeant ses poussins contre un chien.
est dû à un refroidissement, à la fièvre , à l'empoisonnement du sang , qui peut même être la conséquence de la colère ou de la joie , résultent de l'action directe sur l'économie, des excitations dusystème nerveux, action tout à fait indépendante de la volonté, et même en grande partie indépendante de l'habitude , Voilà le troisième et dernier principe, qui forme avec les précédents le nouveau système de l'expression des émotions.
Tour le mettre en relief, M. Darwin passe successivement en revue les moyens d 'expression chez les animaux et chez l'homme; et il se plait à les étudier d'abord isolément, pour les comparer, cherchant à y trouver des analogies qui les rapprochent, et les rattachent à une commune origine. ]N'ous prendrons quelques exemples de la façon dont procède l'émiiient naturaliste. L'érection des appendices cutanés lui apparaît entre autres, comme un mouvement d'expression commun à un grand nombre d'espèces animales, à trois des grandes classes de vertébrés. Ces appendices se hérissent en el'let, sous l'influence de la colère et delà terreur. Chez le chimpanzé qui hérisse ses poils, chez
tous les carnivores où le hérissement des poils est un caractère universel, et chez les oiseaux dont les plumes se redressent quand ils sont irrités; on
l'observe très-bien chez la poule, qui protégé ses poussins (fig. 2), ou chez le cygne qui repousse un importun. Les mâles même de quelques sauriens,
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Fig. 3. — Cyiopithecus nii/er au repos
Fig. i. — l.c même, et primant sa satisfaction.
Fig, {i. — Teneur. Expression produite sous l'action d'un courant électrique. (D'après nue photographie du D' Duohenne.)
lorsqu'ils se battent, dilatent leur poche ou sac luryu- I sion générale chez un grand nombre d'espèces difiégien, et érigent leur crête dorsale. Ces exemples, rentes.
joints à beaucoup d'autres, démontrent bien que le hérissement des appendices cutanés est une exprès-
Tout en prenant pour guide sa doctrine et ses théories, M. Darwin, cependant, s'en écarte souvent
pour n'envisager que la description des faits, et dans une série de chapitres du plus haut intérêt, il décrit les expressions spéciales, chez les animaux, chez le chien, chez le cheval, chez le singe. Il s'efforce toujours de prouver que ces expressions sont très-nombreuses, très-diverses, et qu'elles se rattachent aux principes fondamentaux dont il a jeté les hases- lï examine la physionomie du singe avec un soin particulier, et il trouve même les I races du rire dans la façon dont cet animal manifeste la joie. Chez \acynopithecus, dit l'auteur (fig. 3 et 4), les coins de la bouche sont tirés en arrière et en haut, de manière que les dents se découvrent.
Mais c'est à l'homme que le savant anglais donne la place la plus importante de son ouvrage; il décrit d'une façon complète, tous les aspects de la physionomie, sous le jeu des émotions qui peuvent s'agiter dans l'esprit de l'homme, depuis sa plus tendre enfance, jusqu'à la vieillesse. La souffrance et les pleurs, les chagrins, le découragement, le désespoir, cèdent la place à la joie, à la gaieté, à l'amour ; la haine et la colère succèdent à la réflexion, à la méditation; après le dédain, le dégoût, nous voyons la surprise, la crainte, l'horreur. Toutes ces émotions diverses de noire esprit sont marquées sur notre visage, par des mouvements que M. Darwin anal \ se avec son profond coup d'œil, en anatomiste, en philosophe et souvent même en véritable artiste. Il retrouve un grand nombre de. mouvements de l'expression chez tous les peuples, chez les nations civilisées comme chez les tribus sauvages, et il les relie à une cause commune; il affirme, en un mot, que les expressions humaines sont les mêmes dans le monde entier. Pour mieux faire ressortir les faits, M. Darwin a eu l'heureuse idée d'emprunter de puissantes ressources à la photographie instantanée, qui reproduit le portrait fidèle d'un enfant qui pleure, d'une jeune lille qui sourit, ou d'un homme en fureur. Cette expression fugitive est ainsi fixée en un dessin exact, qui sert au naturaliste à mieux apprécier le mouvement de tel ou tel muscle, dans l'expression de telle ou (elle émotion. M. Darwin emprunte encore de nombreux documents au docteur Duohennc, qui a étudié avec tant de talent les mouvements des muscles de la face au moyeu de l'électricité. La figure 5 reproduit une des photographies de M. Duclienne ; elle représente un vieillard qui à n'en pas douter exprime la terreur. Cette expression a été donnée aux muscles de la face sous l'action d'un courant électrique, et sa photographie en fixe les effets d'une façon durable. On conçoit de quel secours un tel procédé est à l'observateur.
N'oublions pas d'ajouter, en terminant notre rapide analyse, que M. Darwin sait rendre un juste hommage à ses devanciers, notamment à Herbert Spencer, l'auteur des Principes de Psychologie, et à notre regretté compatriote Pierre Gratiolet, qui, lui au>si, avait attaché son nom à l'étude de la physionomie et des mouvements de l'expression.
Gaston Tissandier.