LETTRES DE CAMBRIDGE
UN SCAllLET DAY.
Cambridge, 20 juin 1871.
Nous venons d'avoir un Scarlet day, un jour écarlate. Cela veut dire que les docteurs en robe rouge se sont montrés aux étudiants et à l'aristocratie de Cambridge, On a nommé 17 docteurs honoraires; il y a sept ans que Ton n'en avait nommé un seul. L'occasion de ces nominations a été la libéralité du duc de Devonshire, chancelier de l'Université, qui vient de faire présent aux étudiants d'un laboratoire de physique, dans lequel il a dépensé 2ô0,000 francs, juste le prix du lingot du mètre universel ! Parmi les récipiendaires, au nombre de 17, quatre sont étrangers, deux sont Français et deux sont Américains.
Les deux Français sont M. Barrande, le précepteur du
Juc de Bordeaux, savnnt expert en études sur les fossiles, et M. Le Verrier, directeur de l'Observatoire national.
Les deux héros du la journée ont été M. Le Terrier et M. Carnet Wolseley, le vainqueur des Ashanlis.
S:r BartleFrcre a été également reçuavccbeaueoupd'enthousiasme. Les deux Américains sont M. Wentrop, le célèbre antiquaire et M. I.owell, le poète, qui appartient à l'Université de Cambridge (Jlassachusets). Parmi les autres récipiendaires nationaux, mentionnons M. Bentham, neveu du fameux Jérôme Bentham et président de !a Société Linné en ne; M. Salmon, le recteur de l'Académie rie Dublin, si connu en France par ses recherches de haute géométrie; sir Cockburne, le lord-chief justice, qui a fait preuve d'une si inépuisable éloquence dans le procès Tichborne, etc. Une particularité intéressante c'est que tous les discours ont été faits en latin, sauf ceux qui ont été prononcés en grec! L'assistance, qui était très-nombreuse et composée en partie notable de dames, est restée impassible pendant les discours grecs. Mais les discours latins ont été saisis dans tous leurs détails, avec beaucoup d'intelligence. Chose qui n'était pointarrivée depuis plus de vingt ans, les gradués se sont contentés de sifller des airs, ils n'ont sifflé aucun des récipiendaires. Ils ne se gênent pas cependant quand les docteurs leur déplaisent : comme ils payent (excepté ceux qui sont indigents), cinq mille francs par an, on peut dire qu'ds payent assez cher pour acheter le droit de sifller en entrant au collège. \V. de Foxviku.e.
ACADÉMIE DES SCIENCES
C'hncc du 29 juin 187-4. — Présidence de M. Bekthand.
Mer algérienne. — D'après un travail transmis par M. VilLrceau, le sol des régions sud de l'Algérie offre des dépressions dont l'altitude est inférieure de 20 à 40 mètres au niveau de la Méditerranée. Ainsi, au sud du golfe de Gudes l'eau couvrirait, n'était le bourrelet littoral, un espace de 60 kilomètres. Ce qu'indique la géodésie se trouve d'ailleurs confirmé par le témoignage des indigènes, d'après qui, au commencement de l'ère chrétienne, celle mer, aujourd'hui desséchée, répandait autour d'elle la vie et la prospérité. Ramener l'eau dans ce bassin nécessiterait le creusement, à travers le sable, d'un simple canal de 12 kilomètres. La dépense ne dépasserait pas deux millions et les avantages seraient inestimables. Il faut espérer que ce travail digne du percement de i'istlime de Suez sera un jour entrepris.
Calcul lithique. — Il s'agit d'un calcul intestinal, et c'est un esturgeon des environs d'Astrakan qui l'a fourni. D'après une analyse de M. Dumas, la lithine y existe pour 1 millième environ du poids total, et cette circonstance offre de l'intérêt en indiquant la présence de la lilhine dans les eaux d'une région dont l'étude chimique n'a pas encore été poussée bien loin.
Speclroscopie. — M. Norman Lockyer, poursuivant ses recherches .sur l'analyse prismatique, reconnaît qu'à diverses températures une même vapeur donne des raies, tellement inégales en nombre et en position, que si l'on chauffe assez, au spectre ordinaire succède un spectre tout à fait nouveau. Ces faits, extrêmement importants par les conséquences qu'ils ont nécessairement, avaient été contestés par M. Angstrôrn.
Télégraphe brésilien. — L'Europe est, à l'heure qu'il est, en relation télégraphique avec le Brésil. M. le général
Morin lit une dépêcl.e par laquelle don Pedro d'Alcantara annonce cette grande nouvelle et se félicite de celte victoire de la science.
Etoiles filantes. — >'os lecteurs savent que l'Académie a décidé la publication des longues et patientes observations continuées par Coulvier-Gravier, pendant de si nombreuses années. M. Chnpelas, chargé de ce travail, adresse la lellre qu'il vient de recevoir de M. Schiapparelli et dans laquelle l'astronome italien exprime sa vive satisfaction d'une décision qui rendra tant de services dans l'étude, si obscure encore, des météores cosmiques.
Destruction du phylloxéra. — L'événement de la séance est certainement la lecture, par M. Bouley, du rapport rédigé au nom de la commission dite du phylloxéra. Lorsqu'une grande contagion sévit sur nos animaux domestiques, l'autorité peut intervenir avec le plus grand succès pour la faire disparaître. C'est ce qu'on a vu, par exemple, once qui concerne la peste bovine, autrefois si redoutable, aujourd'hui complètement maîtrisée. Partant de là M. Damas s'est demandé si l'autorité ne pourrait pas de même venir à bout de l'invasion phylloxériquc dont les progrès augmentent tous les jours» et qui trouve dans la nonchalance et même dans le mauvais vouloir de certaines personnes de puissants auxiliaires. Cette invasion est, en effet, une vraie contagion, une vraie pe9te végétale.
On sait qu'il n'y a pas dix ans qu'elle éclata à Roquemaure, sur un espace si restreint que la carte l'indique par un simple point. Mais, dès l'année suivante, les localités infestées étaient nombreuses dans le Vaucluse et dans les Bouches du-Rhône; un an après, ces deux départements étaient complètement envahis et, successivement, le mal s'étendant sans cesse, il est arrivé qu'à présent la zone phvlloxérée dépasse Lyon. Dans dix ans, peut-être la Bourgogne, le Champagne seront, elles aussi, ravagées.
Ceci posé, la commission a la ferme conviction qu'on maîtrisera le mal par les mesures suivantes qu'édicterait une loi :
Tout propriétaire de vignoble serait tenu de déclarer an maire de la localité la première apparition de la maladie. Une fois prévenu, le maire donnerait avis du fait au pré'ct qui nommerait immédiatement une commission d'experts. Ceux-ci feraient un rapport destiné au ministre de l'agriculture. Si la maladie était réellement constatée on procéderait à la destruction, par le feu, des ceps contaminés ; mais auparavant estimation serait faite de la récolte perdue pour l'année, et une indemnité égale serait versée au propriétaire.
Ceci ne suffisant pas dans tous les cas, on procéderait également à la destruction des vignes saines tout à fait voisines des régions malades, de façon à isoler celles-ci des vignobles non atteints. Au centre de l'espace arraché on brûlerait toutes les vignes, bois, feuilles et écbalas, puis on soumettrait la terre à un traitement anti-phvlloxérique. Défense serait faite de replanter de vignes au même lieu avant qu'il soit bien constaté que les pièces voisines sont saines. 11 vasans dire que toute exportation de ceps, feuilles, bois, cchalas, hors des points envahis, serait complètement prohibée.
Ces dispositions paraissent fort sages et la comparaison avec la peste bovine donne grand espoir de succès. En effet l'invasion du phylloxéra a mis dix ans pour arriver de Roqucinaure à Lyon ; suivant l'expression de M. Dumas, il n'aurait pas fallu autant de mois à la peste bovine pour couvrir toute la France et même pour en déborder.
En tout cas que nos législateurs prennent une décision énergique. 11 est grand temps. Stanislas Meunier.