ET I.E DÉPEUPLEMENT DES EAUX
On a beau se complaire, en Franco, dans un engourdissement séculaire, et ne pas écouter ceux qui parlent du Repeuplement des eaux, on n'en arrivera pas moins, par la force des choses, à comprendre que le pays manque à produire, chaque année, uu moins pour 200 millions de chair.
Chercher la cause de la destruction actuelle, c'est
essayer indirectement de sauver les ressources naturelles de notre pays. Nous allons donc mettre en évidence un des modes de pèche qui contribuent à détruire le poisson en France; mais avant de le décrire, nous devons parler de la pèche primitiy d'où il semble tirer son origine.
La pèche à l'hameçon marque, à n'en pas doute pour nous, un immense pas dans le perfectionnement continu de l'humanité. Dès sa découverte, elle offrit cette condition remarquable de n'être pas nuisible au peuplement d<'s cours d'eau; elle ne l'est pas encore aujourd'hui, et nous pensons qu'elle
Lu ixjclie ù la ina!u ilaus l'Aveyron.
ne peut jamais le devenir; ce sera toujours, quel qu'ell? soit, son immense avantage sur les pèches au
Met.
Ne nous y trompons donc pas ! la véritable pêche primitive, naturelle, instinctive, c'est la pêche avec la main.
Un poisson paraît à travers l'eau transparente, te sauvage européen des temps préhistoriques avance la main pour le saisir... Entre cette action, et celle de remarquer que l'animal mange certaines substances, qu'en les lui présentant on peut l'attirer, qu'en cachant dans leur épaisseur un crochet ou une aiguille on peut retenir l'animal, désormais vaincu, il faut placer tout un monde intellectuel. Que la pêche à l'hameçon soit née de l'association remarquable, de la cohabitation si curieuse de l'homme et des
î* année. — 2* semestre.
poissons pour ainsi dire dans le même élément : rien de surprenant. L'homme des Palafites a eu tout le temps, à travers les barreaux de son plancher à jour, d'étudier, au-dessous de lui, les moeurs des poissons ses voisins. Une parcelle de matière nutritive, attachée fortuitement à un fil, a pu pendra dans l'eau entre les échafaudages ; un poisson saisit cette amorce non préméditée, l'avale et, en même temps, une portion du fil qui la retient; il demeure captif... voilà laligne inventée. De là à l'hameçon la dislance sera franchie en quelques jours.
Mais l'hommo ternaire et l'homme quaternaire n'ont pas dû en savoir si long. Pour eux, le poisson a été une proie de l'eau, comme les quadrupèdes une proie de la terre, et les oiseaux une proie de l'air. In lapin fuyait, l'homme courait après lui et,
plongeant le bras dans l'excavation où il l'avait vu se cacher, il s'efforçait de l'atteindre. Une truite brillait dans les eaux peu profondes des torrents de la montagne, l'homme se précipitait à sa poursuite, enfonçait le bras sous la roche où il l'avait vue disparaître, et cherchait ainsi à s'en emparer. C'est pourquoi il ne faut point s'e tonner si l'on rencontre parmi les vestiges si curieux des habitations lacustres, — très-modernes, il est vrai, puisque d'après mon ami M. dcMortillet, elles paraissent appartenir à l'époque du bronze et à l'aurore do celle du 1er — des hameçons très-remarquables et fort bien combinés dans leur simplicité; an contraire, il nous a été impossible de rien rencontrer, parmi les vestiges de nos premiers pères de l'époque quaternaire qui, pour nous, soit certainement un hameçon.
Quelque plantureuse que l'on suppose la population ichthyoïque de nos eaux douces alors, elle ne différait pas sensiblement de celle que nous y voyons aujourd'hui, tant pour la taille que pour les mœurs. Eli bien, je le demande, quels poissons ont pu prendre, «es pauvres hommes en amorçant sur des crochets capables de retenir des êtres aussi gros que nos plus énormes esturgeons ? Ce ne pouvait être là l'outil usuel, l'hameçon de tous les jours, celui qui procure le vivre indispensable; ce pouvait être un engin de circonstance rapportant quelquefois des captures merveilleuses, inattendues, occasion de festins pantagruéliques, semblables à ceux que les sauvages actuels font encore quand ils le peuvent ; mais nulle part la nature n'était assez prodigue de chair vivante pour fournir pans relâche à une consommation semblable. C'est que, durant la période quaternaire et plus probablement pendant la précédente, l'hameçon ne fut point le pourvoyeur de l'homme, ce fut la main.
Telles étaient les réflexions qui assaillirent mon esprit un jour que je vis pratiquer, au fond d'une gorge de l'Àveyron, la pêche primitiveque nous voulons décrire dans sa simplicité.
La rivière, tarie presque entièrement par les sécheresses prolongées, emplissait, seulement par places, son lit encombré de bancs de rochers schisteux, couchés sur le côté, semblables aux capucins de cartes d'un immense jeu renversé au travers delà vallée. Sur les berges, do grands aulnes, aux feuilles arrondies, s'élevaient, trempant leurs racines dans les eaux, et laissant leurs branches étalées couvrir la moitié de la rivière.
Au milieu de l'eau, remontant le courant, une douzaine de garçons se tenaient en rang, barrant l'Aveyron. Les jambes nues, le pantalon retroussé jusqu'aux cuisses, les bras et la poitrine à l'air, la tète embuissonnée de cheveux noirs, l'œil émcrillonné, la lèvre souriante et la chanson sur la lèvre, tous ces enfants de quinze à dix-sept ans péchaient à la main, activement occupés à fouiller le dessous de chaque pierre qui se présentait sous leurs pieds.
Jusque-là rien de bien remarquable. On en voit, ou l'on en fait autant tous les jours [,.,
Mais, ce qui me frappa par-dessus tout, ce fut l'engin, d'une simplicité primitive et, en même temps, d'une ingéniosité sauvagesque, dont ils se servaient, suivant en cela, inconsciemment, la tradition des vieux Ruthèues, leurs rudes ancêtres. Et ceux-ci? de qui avaient-ils reçu l'enseignement?
Qui le sait?... Probablement do proche en proche, au milieu de leurs montagnes, des grands pères quaternaires qui durent habiter ce pays, alors que les Causses se cachaient sous de liantes et sombres futaies, alors que le Scyalas, non défriché, s'étendait eu immense savane où paissaient les ruminants amis de la race humaine et ses nourriciers privilégiés.
jN'ous assistions à la répétition simple et naïve d'une de ces pèches primitives, telles qu'il y a cinquante, cent ou mille siècles, les mêmes vallées, les mêmes roches en virent exécuter par des races d'hommes si loin disparues.
Chaque enfant poussait devant lui, dans l'eau, une sorte de paquet de branchages cueillis aux aulnes voisins fit munis de leurs feuilles. Ces faisceau* de baguettes mises bout à bout, sans ordre et grossièrement, formaient comme un rouleau vert, que la bande poussait devant elle, en le tournant sur luimême, à mesure qu'elle avançait.
Ce filtre naturel pourvoyait à maintenir, en amont de lui, l'eau parfaitement limpide, de sorte qu'un poisson qui fuyait en remontant était immédiatement signalé par la bande, qui remarquait son refuge, sûr de le retrouver tout à l'heure. En aval, le piétinement de tous ces gens dans la rivière, le soulèvement des pierres, le battement du liquide rendaient l'eau toute rouge de vase soulevée; mais le cordon vert faisait son office ; peu à peu, il avançait... les mains le roulant dans le courant sur lui-même et l'eau se maintenant calme et claire en avant!
La pêche se poursuivit ainsi, au milieu des éclats de voix et de rire, des quolibets et des refrains .dont cette jeunesse méridionale est si prodigue, et l'on arriva bientôt à un barrage naturel auquel on s'arrêta. La bande avait récolté une douzaine de livres de poissons divers : goujons, barbillons, anguilles, truites, etc..
Et c'est ainsi que sont dévastés les cours d'eau de ce beau pays! Et c'est ainsi que se dépeuplent, peu à peu et sans remède, toutes les rivières de notre France, sans fracas, sans engins, sans dépenses, par la pêche à la main, la plus meurtrière de toutes les pèches !
En effet, toutes nos rivières, grandes et petites de la propriété privée, peuvent être rangées dans deux catégories: celles qui assèchent partiellement en été, et celles qui n'assèchent point. Hélas ! les unes comme les autres sont accessibles à la pêche à la main ! Dans les rivières qui assèchent — et elles sont nombreuses, surtout dans la montagne! — nous venons d'assister à l'une des scènes qui se passent tous les jours. Il est bien évident que dans le bief où la troupe a passé, il ne reste plus rien, rien!
LA NATUUE.
Et cependant, ce n'est encore là que la moins dangereuse opération à laquelle se livre avec délice le paysan. Lorsqu'il manque de temps et de monde, il a recours à la chaux. Quelques pelletées de la terrible substance sont bientôt délayées dans un seau, un arrosoir, puis versées au milieu du trou, le long du bief du barrage dont la sécheresse a fait un lieu propice à dévaster et, au bout d'une demi -heure, les malheureux poissons affolés bondissent vers les rives et viennent expirer près d'elles. Le tour est lait !
Cette ibis encore, dans le trou, il ne reste rien. Et l'opération se répète tout le long de la rivière.
Voyons maintenant ce qui se passe dans nos petits coursd'oau, qui n'assèchent jamais; nous laisserons de côtelés fleuves, parce que la niasse de leurs eaux, l'étendue de leur ronrs, la surveillance relative de leurs rivages rendent ces pillages à fond un peu moins faciles. Dans ces eaux du domaine publie on emploie un engin aussi dévastateur que la main, c'est l'adjudicataire, ([ne connaissent la plupart des pê cheurs.
Dans les petites rivières, le pêcheur à la main se fait plus hardi, il plonge! puis va sous les roches, sous les racines, caresser de la mainlu truite qui se croit en sûreté, la saisir lestement par les ouïes et remonter bientôt — véritable loutre dévastatrice ! — avec celte proie qu'il renouvelle sans cesse.
En effet, accoutumé au frôlement des herbes le loûgde son corps, le poisson, qui .se croit en sûreté, ne s'effare point du contact ménagé de la main du pécheur: à peine se dérange-t-il un peu d'un négligent coup de nageoire, eL encore, le pêcheur sait-il user de ce stratagème, quand il est en présence d'une grosse pièce, et la faire se tourner ellemême dans la position la plus favorable à sa capture, taut simplement en la touchant avec adresse aux endroits convenables! Que l'on juge maintenant des dégâts incalculables, qu'un semblable mode de pêche cause dans le peuplement de nos eaux ouvertes! Si l'on pouvait dire du paysan: « Il pêche, cela est vrai, mais, du moins, il ne prend que les plus fortes pièces, que celles qui, parfaitement adultes, peuvent être regardées comme le fruit mûr de la rivière, » on pourrait n'y voir aucun mal, en admettant qu'il voulût bien s'arrêter à temps ! .Mais il n'eu est pas ainsi. Le paysan ne connaît point de mesure... le pêcheur encore moi us ! Il prend tout : gros, moyens, petits ! Il dévaste naïvement, sans remords, avec une incurie féroce, en vertu de ce principe du plus misérable egoïsme : Autant moi qu'un autre !
De là, dépeuplement forcé, rapide, inévitable !
Dépeuplement auquel deux modes seuls seprésenlent de mettre obstacle ! ou la répression absolue, terrible, certaine, c'est-à-dire une dépense considérable — mais, hâtons-nous de le dire, qui serait contre-balancée par d'immenses avantages ruraux, car lu campagne serait enfin gardée — ou l'association. Dans ce cas, on aurait la faculté d'amélioration, de culture, de garde et d'entretien de tout un cours
d'eau, ou même de tout un versant de cours d'eau ; on pourrait obtenir encore le droit de soumettre, sous la surveillance de l'Etat, tout un bassin fluvial et maritime à un traitement homogène et rationnel.
Celte dernière solution, Incomparablement la plus féconde et la plus productive, mais ayant besoin d'être inaugurée et assise par une administration spéciale ou même pendant une période d'années déliassant les tâtonnements, sera probablement celle de l'avenir quand notre population, devenue aussi dense que celle de la Chine, comprendra que les eaux, comme les terres, doivent concourir à la nourriture de l'homme. Alors se formeront des aquiculleurs sérieux, de même que nous avons depuis quelques aimées des agriculteurs sérieux. Alors marcheront les choses de l'eau, non pas avec une aquiculture officielle, rigoureuse, mesquine et improductive, comme toute combinaison impersonnelle; mais par l'initiative individuelle, guidée et instruite par la science, livrée à son plus large essor, c'est-àdire avec le droit de faire tout ce qui est possible chez soi sans attenter aux: droits du voisin, ce qui implique l'abolition du code de la pèche actuel et le retour pur et simple au code civil.
Alors nous verrons ce dont la France est capable pour nourrir ses enfants. Nul ne le soupçonne aujourd'hui! II. DE I.A Ih.ÀNCHÙRE.