AUX ILES SANDWICH
Le volcan de Kilanéa, à Ilawaï, présente l'aspect d'un vaste abîme noirâtre ayant 12 milles de circonférence et i ,000 pieds de profondeur. La plus grande partie du cratère est un lac de pierre formé par des couches de lave antique ayant d'innombrables crevasses desquelles s'échappent des nuages de fumée, et dont le centre ressemble à un énorme remblai ayant 1 mille 1/5 de tour et à peu près 200 pieds de haut, lequel lance à tout instant des colonnes de fumée, ce qui le fait regarder comme la chaudière du lac du Sud.
Voici, d'après le Times, le récit d'une descente dans le cratère, récemment opérée par des explorateurs :
Le chemin, ou mieux, le sentier nous fit d'abord sillonner une pente rapide, couverte de fougères, de fraisiers, d'ohelas et de buissons d'o/u'a. Et cela sur les bords de ravins profonds ou entre deux abîmes bordés d'énormes rocs de lave tombés du sommet du cratère. Ensuite nous descendîmes une rampe d'escaliers formes par des perches et de la terre et qui se développaient au-dessus et autour d'arêtes rocailleuses et sablonneuses se prolongeant eu forme de caps et de promontoires jusqu'à la mer de lave noiràlre qui se trouvait au fond.
Là, nous nous arrêtâmes, écoutant avec soin les échos que nous renvoyaient les gorges supérieures quand nous frappions les rochers de no» bâtons.
Nous fîmes alors l'expérience de frapper sur le sol ; le son produit nous parut si creux et si vide, que nous nous hâtâmes de nous lendre sur un terrain plus solide ; mais le guide nous fit observer que nous aurions à marcher pendant trois ou quatre heures sur une croûte peu épaisse au-dessus du feu et de la lave. Il nous fut aisé de vérifier le fait, car en avançant nous rencontrâmes des crevasses formées de pierres blanches et jaunâtres que nous ne pouvions toucher, tant elles étaient brûlantes, et d'où s'échappaient des nuages de fumée, des masses gazeuses enflammées et des torrents d'acide sulfureux.
La lave, à ce moment, se montrait sous les formes les plus fantastiques. En quelques endroits d'épaisses
1 Yoy. Table du i" semestre 4874 : les Iles Sandwich. Le récit que nous publions aujourd'hui 8 été publié parle Times il traduit par le Journal officiel.
vagues de love récente étaient venues se superposer aux vieilles couches, pénétrant dans toutes les crevasses et dans tous les ravins, se répandant sur les faces des rochers en forme de cascades de goudron, et se suspendant en festons pétrifiés et en stalactites le long des fissures laissées ouvertes par le tremblement de terre de 1868.
La lave la plus récente a un lustre métallique à sa surface, tandis que la plus ancienne est noire ou d'un gris épais, tel qu'on ne le rencontre pas ailleurs dans le monde.
Nous nous assîmes un instant pour bien examiner cet étrange spectacle, mais nous éprouvâmes bientôt une chaleur qui nous obligea à changer dû place. En regardant au fond du trou qui était très-large et tapissé de pierres rouges et brûlantes, nous vîmes le loyer des flammes, et nous entendîmes ce grondement particulier qui caractérise la rage sourde des feux souterrains.
Le guide commença alors à tracer le chemin avec une grande attention, car nous nous trouvions près des bords de la chaudière, et nous marchions sur l'étroite surface des fournaises en cbullition. Enfin, nous arrivâmes au centre même du cratère.
Nous étions sur les bords d'un lac irrc'gulier d'un feu liquide tout bouillonnant, roulant, se mouvant en roulis d'un bord à l'autre, répandant une chaleur constamment croissante, et lançant de vastes colonnes de fumée.
Le fond des ravins était frangé de flammes et il semblait à tout instant que les rochers allaient se précipiter dans le lac enflammé. La lave qui en formait le rivage ressemblait à du sang, comparée avec les rochers noirâtres qui se trouvaient au-dessus. Une cascade de feu semblait se livrer, au fond du lac, aux ébats les plus étranges; elle bouillonnait, se roulait sur elle-même, laissant échapper des jets de lave ardente, dispersant autour d'elle des rayons enflammés.
Alors elle sembla s'affaisser pour un instant et le lac parut laisser refroidir à la surface une épaisse croûte grise et noirâtre ; mais bientôt il se souleva de nouveau vers le centre et fit jaillir une colonne de feu à trente à quarante pieds de haut, qui joua pendant quelques minutes comme une fontaine colossale, lançant de tous côtés des blocs de iave, poussant ses vagues enflammées contre les rochers avec un bruit qui ressemblait à celui du ressac sur un rivage rocailleux, bruit indescriptible et diabolique. C'était le bruit d'une merde feu en fureur.
Pendant ce temps une partie de la falaise rocheuse s'était précipitée dans le lac, qu'elle avait partagé en deux, la partie méridionale, plus éloignée de nous, étant restée la plus remuante.
De temps en temps, le vent qui soufflait avec une certaine force, portait la fumée jusqu'à notre visage, ce qui nous obligeait à tousser et à subir les symptômes de l'étranglement.
L'endroit où nous nous trouvions était tellement échauffé, que nous étions obligés de nous mouvoir
continuellement, pour ne pas exposer nos pieds à être brûlés, et la chaleur était partout si intense qu'il fut impossible de tenir nos mains sur le rebord d'une crevasse pendant plus de quelques secondes.
Au-dessous de nous Li scène changeait à tout intant ; tantôt une vague enflammée se roulait sous la falaise et brisait contre les rochers sa croûte rougeàtre; tantôt elle revenait sur elle-même et roulait de nouveau dans le lac, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue une masse de feu liquide, bouillonnant en cascades sans cesse agitées, ou rejetant an dehors des rayons de feu épais de trente à quarante pieds de liant. Il n'y avait pas de flammes, c'était une matière liquide chauffée à rouge ou à blanc, ressemblant au fer fondu de nos fonderies.
D'ailleurs, ce lac change constamment; au moment de notre visite, il avait à peu près une étendue de trois à quatre arpents, sa surface étant de cent vingt pieds au-dessous du sommet de la falaise.
Des masses énormes de rochers tombent sans cesse dans le fond du cratère, et il y a un danger réel et constant pour les visiteurs qui se tiennent trop près de ses bords. Quelques jours avant notre visite, d'autres curieux avaient eu tout juste le temps d'éviter, en courant, d'être écrasés on précipités dans l'abîme par des rochers échappés du sommet et roulant avec fracas dans les profondeurs.
Nous restâmes à peu près trois heures en face de ce lac brûlant, examinant toutes ses évolutions enflammées, ses éclairs bouillonnants et ses cascades de lave, puis, après ramassé une quantité de débris, nous revînmes péniblement sur nos pas.