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LA MORT DE L'HOME VOLANT

Quoique tous les journaux politiques aient raconté à leur manière les uns après les autres cette catastrophe, qu'il n'était que trop facile de prévoir, la vérité n'en est pas moins difficile à établir et importante à faire connaître.

M. de Groof était un ancien ouvrier cordonnier doué d'une vigueur corporelle très-grande et d'une habile! é manuelle remarquable. Le malheureux était animé de la foi la plus vive dans la réussite d'un système dont il poursuivait l'exécution depuis un grand nombre d'uunées.

Il était déjà venu à Paris il y a longtemps pour chercher de l'assistance, afin de terminer la construction d'un appareil destiné à réaliser le vol mécanique en se décrochant d'un aérostat. II avait trouvé de l'appui auprès des adeptes du plus lourd que l'air, qui avaient mis à sa disposilion une somme de quatre mille francs, à l'aide de laquelle il avait construit une lourde machine. L'impossibilité de la terminer, conformément à ses exigences, mit fin à ses travaux, et i! partit pour Bruxelles emportant les matériaux de ses constructions incomplètes.

Si l'on met de cùfé la terrible instabilité de sou appareil, on doit reconnaître qu'il était arrivé, à force de travail, .î construire une machine fort ingénieuse. 11 est à regretter que sa persévérance et sa hardiesse n'aient point été employées à un objet plus utile.

Les deux ailes possédaient chacune un longueur de \ mètres sur une largeur moyenne d'un peu plus de 1 mètre, ce qui donne une surface totale de 20 à 30 mètres carrés, bien loin d'être équivalente à celle d'un parachute ordinaire.

Il est impossible de ne pas admirer le courage avec lequel le malheureux de Groof s'est lancé dans les airs pour faire mouvoir un pareil équipage, mais en même temps l'on ne peut que condamner l'absence absolue de notions mécanques qui ont conduit à supposer que de pareils organes pouvaient exercer un propulsion dans l'air.

La première expérience de M. de Groof devait avoir lieu à Bruxelles, l'an dernier; mais le ballon destiné à l'enlever ne paraît point avoir été pourvu d'une force ascensionnelle suffisante. L'inventeur est donc tombé d'une très-faible hauteur au milieu d'une foule irritée, qui s'est comportée avec la brutalité ordinaire en pareille circonstance.

IL avait tenté de s'élever à Lyon, comme on l'a rappelé dans ces derniers temps, mais la police

s'étant opposée à son dessein, il fut obligé de se borner à une exhibition des appareils et à des explications ondes en présence d'un public désappointé.

Les expériences dont nous nous occupons en ce moment ont eu heu à Londres avec un ballon do petit volume et monté par l'aéronaute Simmons.

La première tentative fut exécutée le 27 juin à huit heures. Le ballon, parti de Gremorne, s'enleva à une hauteur de 5,000 pieds et redescendit rapidement à la hauteur de 1,000 pieds. De G roof se détacha hn-mème après avoir donné le signal Loose! Le but de ce signal était de prévenir l'aérouaute Simmons, afin qu'il ait le temps d'ouvrir la soupape et de laisser dégager une quantité de gaz correspondant à une perte de poids de 425 livres.

De Groof arriva à terre avant M. Simmons, qui effectua sa descente dans la forêt d'Epping. 1 1 ne se fit aucun mal et son appareil n'éprouva d'autre dommage (juc la rupture de quelques baleines. Simmons raconte, dans l'enquête, qu'il le vit eu tête des gens qui travaillaient aux cables pour arrêter l'aérostat.

D'après ce que nous savons du poids de la machine et de la surface des ailes, il est permis de croire que de Groof est parvenu à les mouvoir si- | non de manière à diminuer la rapidité de sa chute, I du moins assez pour se donner de la stabilité, sans cola il ne serait point arrivé à terre sans accident. [/enquête ne nous a pas fourni de lumière à cet ! égard. Nous en sommes encore réduits à des conjectures. ;

Quoi qu'il en soit, il parait que de Groof fut nié- ! content de la manière dont il s'était décroché. Il changea la forme du nœud qu'il avait à défaire, afin de pouvoir se détacher en se poussant avec l'épaule. H est probable que le malheureux sentait la nécessité do commencer à mettre les ailes en marche au moment où i I se décrochait pour ne pas laisser à la pesanteur le temps d'agir, et à l'inégalité de la pression de l'air le loisir de le renverser.

L'aérouaute Simmons fut effrayé en voyant la facilité avec laquelle le nrud, ainsi modifié, se défaisait, et refusa de prendre de Groof. Il partit tout seul le laissant cette fois à terre.

Quelques-unes des baleines avaient été brisées dans l'expérience du 27 et n'avaient point été réparées entièrement. Cette circonstance fut, en outre, mise en avant par M. Simmons pour ne pas recommencer l'expérience.

C'est seulement le 9 juillet qu'eut lieu la troisième ascension. De Groof avait réparé son aile et rétabli le nœud comme il se trouvait avant la première expérience.

L'ascension fut exécutée le 9 juillet, «à 7 heures 50, en présence d'un très-petit nombre de spectateurs. Malgré les affiches pompeuses, qui portaient en tête le dessin de l'homme volant dans L'exercice de ses fonctions et le bruit que les tentatives précédentes avaient fait, le nombre des entrées payantes ne dépassa pas 400. La moitié de cette maigre recette fut acquise à l'homme volant et ne fut sans

doute pas suffisante pour lu faire enterrer. De Groof ne parlait pas anglais, et son aéronaute ne parlait pas français. Ils ne pouvaient se parler qu'en mauvais allemand, que chacun d'eux écorchait à sa manière. Aussi se bornaient-ils à se donner leurs lectures do baromètre. De Groof en avait un dans sa machine afin de se rendre rendre compte du moment favorable pour se décrocher, ce qui, suivait les calculs, ne devait pas se faire à plus de 500 pieds de terre. Comme il était hou nageur, il préféi ait tenter l'expérience au-dessus de la Tamise, et avait exprimé à Simmons ce désir avant son départ.

Le ballon se trouva bien un instant au-dessus du fleuve au moment de la plus grande altitude. La distance à parcourir était de 4,000 pieds, c'est-àdire quatre fois et demie plus grande que celle que de Groof avait choisie comme limite extrême. Il fallut donc attendre. '

L'aérostat ne tarda point à descendre par suite de la condensation et à dépasser l'altitude de 900 pieds. li n'était plus qu'à 300 pieds lorsque de Groof se décrocha sans avoir, pirait-il, prononcé son signal. A ce moment, Simulons préteu.l avoir senti un choc comme si de Groof était tombé et avait heurté la machine de côté. Lue seconde plus tard, il le vit se précipiter la tète la première. On entendait, à ce moment, des voix d; terre criant : Lâchez donc! allez donc ! Ce sont peut-être ces voix et la perspective d'une réception pareille à celle de Bruxelles qui ont dé;idé de Groof à lairc promptement son expérience.

Peut-être en se décrochant précipitamment aurat-il perdu son équilibre d'une façon définitive.

Le ballon subitement délesté ne tarda pas à s'enlever avec une rapidité telle que Simmons perdit connaissance. Quand il revint à lui, il était eu pleine descente. 11 loucha terre sur un railway près de Springford, de l'autre coté de Yictoria-Park, au moment où un train arrivait à toute vapeur. Grâce au dévouement die quelques passants et à la hardiesse avec laquelle le mécanicien fit jouer la contrevapeur, le malheureux aéronaute échappa à la plus cruelle des morts.

La tragédie de Cremoriie-Garden met eu lumière d'une façon bien étrange la brutalité de la foule, l'ignorance des journaux, les préjugés contre la navigation aérienne et l'impertinence de certains témoins. De Groof tomba sur le milieu de la chaussée, à Robert-Street (Chelsca), près de la boutique d'un épicier. La foule se précipita sur l'appareil et se partagea les débris des ailes, avec une audace et un cynisme que n'auraient pas montrée des sauvages, lors du pillage d'un navire naufragé sur leurs côtes. On entendait les cris de joie de la multitude jusque dans l'hôpital où l'on avait porté le cadavre.

Le malheureux respirait encore quand on le ramassa ; mais il n'avait pas la force de (aire un mouvement, et il expira pendant le transport.

W. DE FoaVItiLLE.

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