‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 97 sur 229 · LES RAVAGES DES CHENILLES · texte numérisé non relu

LES RAVAGES DES CHENILLES

Un certain nombre d'espèces de lépidoptères nous (eront éprouver celte année un notable préjudice. Hn me rendant au mois de juin dans les Charcutes, pour l'étude du phylloxéra, je me suis arrêté à la campagne, près d'Orléuus, et j'ai été frappé aussitôt de l'aspect des pommiers, tant de verger que rie jardin. Ils éLaîent dépouillés de leurs feuilles, les pommes tombées presque toutes, les rameaux recouverts de toiles roussâlres, de sorte que de loin l'arbre semble brûlé. C'e*t un petit, papillon blanc de lait à légers points sur les ailes, l'Ypôuomente du pommier (Yponomenta malineUa) qui est la cause du mal. Ses chenilles vivent toujours sous des toiles, s'y réfugiant pendant le jour et ne sortant que la nuit pour manger; c'est sous le dernier abri qu'elles se chrysalident. Elles sont d'un vert noirâtre, se tortillent, si on les touche, comme de petits serpents, et se laissent tomber, rattachées aux branches par un fil qui sort de leur bouche. Si on avait eu soin de flamber avec une torche de paille ardente les premières toiles, le mal eût été évité. Cette petite opération devient impossible quand les toiles, successivement filées à mesure que la recherche de la nourriture l'exige, ont envahi tout l'arbre. Les paysans se coutentent de vous dire que ce sont les brouillards qui ont amené les chenilles, et se lamentent. J'ai vu la même apparence aux pommiers jusqu'à Angoulême ; en ce moment, quelques-uns seulement ont repris des feuilles de seconde pousse ; beaucoup sont morts.

Dans l'Angoumois et la Saintonge, d'autres espèces d'insectes ont causé non moins de mal. Les taillis de chêne offrent en maints endroits l'aspect dépouillé de l'hiver, et la croissance sera retardée de plusieurs années.

Les dégâts ont commencé par la chenille du Jiombyce neustrien (Bombyx neustria, Unn.). C'est elle qu'on appelle la livrée, à cause des bandes bleues et fauves qui la parcourent en longueur, pareilles aux

galons des anciens laquais. Dans leur jeune âge, ces chenilles se réunissent sous une grande toile pendant le jour; avec un peu de soin on pourrait les brûler. Cela est plus facile que de rechercher en automne les œufs pondus en bracelet autour des branches. Plus tard ces chenilles, plus furies et moins craintives, se dispersent hors de portée de notre atteinte. 1.0s bois ont été achevés par une seconde espèce, plus tardive, le Bombycc disparate (Liparis dispar, Linn.), ainsi appuie par la forte disproportion de taille que présentent les deux sexes. Ici l'insecte est toujours solitaire, mais ses œufs sont faciles à voir. Ils sont en plaques sur les troncs, et couverts de poils roux, dont la mère s'est dépouillée pour garantir du froid de l'hiver une progéniture qu'elle ne doit jamais connaître. Ou dirait un tampon d'amadou. On voit souvent ces plaques d'œufs sur les ormes, les tilleuls, etc., de nos promenades. Un coup de pinceau enduit de goudron suffit pour anéantir la funeste nichée ; ou bien on racle les œufs au couteau et on les brûle. Il y a quelques années, sur les conseils d'un habile entomologiste, M. Boroo, pareille opération fut confiée à des femmes dans la forêt de Fontainebleau, et bien des hêtres couverts de ces œufs furent préservés pour l'année suivante. Ou trouva sur un seul hêtre trente-deux paquets d'œufs. JN'ous avons encore une autre espèce bien commune et très-nuisible, le Liparis chrysorrhea, Linn. C'est la phalène blanche à cul brun de Geoffroy, qui infeste nos squares et nos vergers. Le papillon, qui vole à peine, est tout blanc, et la femelle a le bout de l'abdomen couvert d'une touffe de poils bruns, qui servira à protéger les œufs contre le froid de la nuit. Les jeunes chenilles éciosent en automne, gagnent les bouts des rameaux, et assemblent des feuilles en paquet, rapprochées par des fils de soie. Elles passent l'hiver sous la tente, et, dans la grande loge commune, les jeunes chenilles s'associent en petits groupes dans des logettes particulières, comme des amis plus intimes qui se réunissent en fractions isolées au milieu d'une grande assemblée. Je vois souvent les jardiniers de la ville ou des particuliers ' couper au sécateur ces paquets de feuilles ; mais bien des fois cette opération se fait trop tard, car dès les premiers soleils de février, les petites chenilles sont sorties et ont gagné les branches. C'est par les brouillards froids ou les neiges de décembre, en choisissant les jours sans soleil, qu'il faut faire cet échenillage, si l'on veut trouver les logis pleins. En outre, presque toujours on laisse les paquets de feuilles sur le sol, et tout devient inutile, car, au premier soleil, les chenilles ont regagné les arbres. Il faut ramasser avec soin tous les paquets de feuilles, eu remplir des paniers ou des sacs, et les livrer aux flammes vengeresses. Il est inutile de s'occuper d'une seconde espèce, plus svelte, plus élégante, et dont la femelle a l'abdomen terminé par un élégant panache de poils d'or. C'est le Liparis auriflua qui ne vit que dans les bois et n'est pas sensiblement nuisible.

Un peu de soin et d'allention suffisent, comme on le voit, dès qu'on connaît les moeurs des insectes, pour diminuer beaucoup leur désastreuse multitude ; c'est aussi l'observation des habitudes qui nous apprendra le moment le plus farcira' île pour atteindre d'une manière efficace le redoutable puceron des racines de la vigne. Maurice Cirard.

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