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ELLES ÉTAIENT CONSACRÉES

Nous avons dit que des pipes sculptées ont été retrouvées par centaines sur les autels destinés aux sacrifices. De ces pipes, les unes sont en stéatite rouge ; les autres en terre cuite. Elles représentent, pour la plupart, des figures d’animaux, souvent aussi celle de l’homme ou sa caricature. Le travail en est des plus délicats, et l’imitation est souvent si parfaite, que l’on reconnaît, au premier coup d’œil, les animaux mis en scène, et même leurs habitudes et leurs mœurs. C’est ainsi, par exemple, que dans l’un des spécimens recueillis par MM.Squier et Davis, nous voyons un héron qui, monté sur ses longues échasscs, frappe de son long bec un poisson dont les écailles et les nageoires sont sculptées, comme l’oiseau lui-même, avec une rare perfection.

Nous voyons ailleurs une tète d’oie, sur la région occipitale de laquelle est sculptée une tète de mort. Dans un autre spécimen, l’artistea figuré le Toucan, oiseau propre aux contrées tropicales de l’Amérique du sud, et parfaitement reconnaissable à son énorme bec, et aux belles plumes qui ornent sa poitrine. La main humaine qui est représentée au-dessous de son bec, indiquerait-elle que l’animal reçoit d’elle sa nourriture, et qu’il était apprivoisé, sinon réduit à l’état domestique? Eu notre qualité de zoologiste, signalons, en passant, une faute grave de l’artiste : les pieds du Toucan ont deux doigts en arrière, deux en avant et non pas trois, comme on le voit dans le dessin, car le Toucan appartient à l’ordre des grimpeurs.

Beaucoup d’autres animaux (aigle, hibou, faucon, corbeau, canard, perroquet, etc.) figurent sur les pipes des Mounds-Builders . Aussi, quoi qu’en disent MM. Squier et Davis, il n’est pas toujours facile de les rapporter exactement au genre et à l’espèce dont ils font partie. Nous en dirons autant de certains mammifères et de quelques reptiles ou poissons.

Enfin, il y a des pipes-portraits, ou supposées telles, non sans raison ; car on conçoit que la fidrllité avec laquelle les sculpteurs de ces temps préhistoriques ont reproduit les animaux qu’ils avaient sous les yeux, soit un sûr garant de l’exactitude qu’ils ont apportée dans la reproduction des traits do leurs contemporains, en sorte que, par un singulier ha-

sard, ces pipes nous donnent tout à la fois une idée île la faune connue des Mounds-Builders, un portrait probablement fidèle de leurs caractères ethniques, enfin, do nombreux spécimens d’un art pratiqué depuis sur une moindre échelle et avec moins de talent et d’originalité.

De nos jours, cette faune familière aux Mounds- Builders était non-seulement celle de la région où ils s’étaient fixés, mais encore celle des régions plus méridionales avec lesquelles ils avaient, selon toute probabilité, des relations commerciales plus ou moins étendues, comme ils en avaient avec les contrées septentrionales (Lac Supérieur) d’où ils tirent le cuivre destiné à fabriquer leurs armes et leurs outils habituels. Ce qui le prouve, c’est qu’ils ont représenté le toucan, le perroquet, le Lamantin (Manate des Espagnols) et d'autres animaux des régions tropicales, aussi bien que l’ours, le loup, le raton, la loutre, le castor, la grenouille, le serpent à sonnettes, etc., qu’ils avaient habituellement sous les yeux. Quant aux animaux exotiques, par eux si fidèlement représentés, ils donneraient à penser que le peuple qui nous a retracé leur image a, jadis, partagé ieur habitation, et qu’il s’en est éloigné, depuis, peu à peu pour venir établir sa demeure dans la Grande Vallée.

A quel usage servaient ces pipes ? Evidemment à des rites religieux, puisqu’on les retrouve en grand nombre sur les autels, probablement aussi à des cérémonies relatives aux traités de paix, aux déclarations de guerre, et même à des pratiques divinatoires. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Indiens de nos jours s’imaginent encore que le grand Manitou se délecte à respirer la fumée du tabac, qu’il l'unie lui-même, et qu’il a enseigné aux hommes les vertus merveilleuses de VÜppawoc (nom indien du tabac); c’est encore lui qui leur a indiqué la place de la redpipe stone-quarry, d’où il leur commande d’extraire la pierre rouge destinée à la fabrication de leurs calumets 1 , et en présence de laquelle les tribus les plus ennemies doivent se traiter en sœurs. La pierre à pipes leur appartient à tous; car elle n’est rien autre chose que la chair pétrifiée de leurs ancêtres antédiluviens. Enfin, la pipe et la fumée du tabac qui s’en exhale, joue chez certaines tribus le rôle que remplissaient chez les Grecs les vapeurs qui enivraient la prêtresse placée sur le trépied de Delphes et attendant la venue d’Apollon. Je ne parle pas des vertus médicales que les Indiens attribuent au tabac et qui opèrent, à fes en croire, de vrais prodiges thérapeutiques. Quoi qu’il en soit, tout semble prouver que le tabac figurait, chez les Mounds-Builders, parmi les offrandes destinées aux dieux : la pipe était la cassolette où l'on brûlait la feuille séchée et réduite en poudre, et la fumée était l’encens.

Notez que les pipes des Mounds-Builders n’avaient point de tuyaux et que, pour en tirer la fumée, on

* Les Indiens actuels donnent à la stéatite ronge, du Coteau des prairies, le nom de mislcopwabunah-beck, c’est-à-dire pierre rouge dont on fait les pipes.

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