LES COULEURS DE L’ANILINE
A rnoros de l’explosion de saist-denis.
L’aniline est une matière organique qui se trouve en faible proportion clans quelques goudrons de houille, et que l’on prépare actuellement en grande quantité au moyen de la nilro-beuzine. « Cette substance est la base d’une industrie florissante qui, née d’hier, est remarquable non-seulement par le chiffre de capilaux qui y sont engagés, et la multip icité des intérêts qui s’y ralta' lient, mais encore par la beauté
des produits, la variété des recherches qu’elle a amenées et l’importance des travaux scientifiques auxquels elle a donné lieu. C’est avec l’aniline que sont produites ces couleurs éblouissantes qui frappent nos yeux depuis quelques années, et qui, au mérite incontestable d’une pureté et d’un éclat inconnus jusqu’alors, joignent encore celui d’un bon marché remarquable 1 . »
Le lecteur qui n’est pas initié aux réactions de la chimie apprendra peut-être avec quelque intérêt comment ces substances tinctoriales peuvent dériver du charbon de terre que nous brûlons dans nos
Vue de l'usine de M. Poirrior, à Saint-Denis, après l’explosion du 19 novembre 1874. (D’après une photographie.)
foyers. C’est ce que nous allons essayer de lui faire comprendre.
La distillation de la bouille produit une fumée dense, épaisse, qui, convenablement purifiée dans les usines à gaz, donne le gaz de l’éclairage, puis un liquide qui renferme des sels ammoniacaux, source précieuse de la fécondité du sol; enfin un goudron noir qui pendant longtemps constituait une matière inutile, encombrant les usines, et que l’on brûlait pour s’en débarrasser.
Aujourd’hui ce goudron offre une si grande utilité, que l’on est arrivé à distiller du charbon de terre dans le seul but de l’obtenir. Ce goudron a été analysé par les chimistes; on en a extrait plus de cinquante corps particuliers, distincts les uns des autres, qui tous ont des applications différentes, et 3* aînée. — 1*' semestre.
se soumettent à des métamorphoses dont l’industrie tire profit. Que l’on distille le goudron de houille, on recueillera d’abord : des huiles légères et limpides, d’où se retirent la benzine qui bout à 80°,5, le toluène qui bout h 110°; on recueillera ensuite les huile s lourdes, d’où vont s’échapper l 'acide phénique qui bout entre 170° et 195°, la naphtaline, distillant à 220°, 1 ’anthraccne qui s’obtient de produits se dégageant au delà de oüü 0 .
Toutes ces substances fournissent des matières colorantes : Yacule pliénique, outre ses usages médicaux si précieux, donne un jaune magnifique; la naphtaline produit des substances tinctoriales diverses, Yanthracène engendre Yalizarine, principe
* Charles I.auth, Aniline, — Dictionnaire dt chimie, de M. Wurtï.
colorant do la garance, matière d’un haut intérêt, véritable conquête scientifique et industrielle, et qui peut remplacer complètement la garance naturelle. La benzine, traitée par l’acide nitrique, se transforme en nilro-benzine, qui, outre son emploi en parfumerie pour remplacer l’essence d'amandes amères dont elle a l’odeur, se transforme en aniline sous l’action rie l’acide acétique et du fer.
De tous ces produits, dérivés du goudron de houille, l’aniline est, sans contredit, 1e plus remarquable au point de vue de la fabrication des matières colorantes artificielles.
Cette industrie, vraiment digne d’admiration, a été créée en 18ôG par un chimiste distingué, W. l'erkin, qui parvint à obtenir une magnifique substance tinctoriale violette, en traitant l’aniline par des agents oxydants. La couleur nouvelle, d’une incomparable beauté, d’un prix abordable, produisit une véritable révolution dans l'art de la teinture. On comprit que cette découverte allait marquer une ère nouvelle dans l’histoire des ressources que les matières organiques artificielles sont susceptibles de fournir à l’industrie. Aussi les fabricants et les chimistes s’appliquèrent-ils à étudier le violet d’aniline, comme à en perfectionner le mode de production. A peine le brevet de Perkin est-il pris en Angleterre, que des fabriques importantes s’organisent en France, pour y produire ce violet dont l’exploitation reste libre de ce côté de la Manche; à la découverte du violet d'aniline, succèdent bientôt celles du rouge d’aniline, du bleu, du vert, du noir, etc. Toute la gamme des couleurs s’échappe de cette base, origigitiaire du goudron, et la production des matières colorantes artificielles ne tarde pas à prendre une extension extraordinaire qui va chaque jour en grandissant.
Pour donner une idée de ce développement unique dans l’histoire des substances chimiques, il nous suffira de dire que le violet d’aniline, se produit actuellement en Europe dans une proportion qui excède quatre millions de kilogrammes par an, et que, d’une valeur extrêmement élevée lors de son origine, il s’obtient aujourd’hui, à l’état de grande pureté, au prix de 4 francs environ le kilogramme.
Après le violet d’aniline obtenu par Perkin, en 1856 , Verguin, deux ans après, en chauffant l’aniline du commerce avec le bichlorure d’étain, donna naissance au rouge d'aniline ou rosaniline, connu dans le commerce sous le nom de fuchsine, solferino, magenta, etc. Plus tard, M. Ilofmaun allait dévoiler la véritable constitution chimique de cette substance, et apporter aux praticiens le concours de données théoriques qui allaient les guider dans leurs travaux.
Le rouge d'aniline s’obtient encore par la méthode de MM. Girard et de Laire, en faisant agir l’acide arsénique sur l’aniline et la toluidine. La rosaniline, chauffée avec de l’aniline, donne un bleu très-vif, qui a été désigné sous le nom de bleu de Lyon. Oxydée par l’action de diverses substances, la rosaniline donne des bruns d’aniline.
Les réactions qui président aux métamorphoses de. l’aniline sont si nombreuses que nous ne pouvons songera les énumérer; nous devons toutefois ajouter à la liste sommaire des substances précédentes les violets de Paris, (pii ont été obtenus par M. Ch. Lauth. Les violets de méthyl-aniline ont été découverts, en 1861, par M. Lauth; ils sont aujourd’hui fabriqués cii grand par M. Poirrier à l’usine de Saint-Denis, et peuvent être considérés comme la base d’un grand nombre d'autres matières colorantes.
Le violet de méthy-aniline ou violet de Paris s’obtient en chauffant à 200° dans un vase clos en fonte émaillée, muni d’un manomètre et d'une soupape de sûreté, de l’aniline, de l’acide chlorhydrique et de l’esprit de bois. Le violet de Paris est un corps solide, d’un aspect irisé et offrant une coloration verte, chatoyante ; ses dissolutions sont d’un violet très-intense. Quand on le soumet à l’action du nitrate de méthyle, il se transforme en un vert que les teinturiers emploient aujourd’hui abondamment, sous le nom de vert-lumière.
C’est précisément le nitrate de méthyle, liquide combustible, qui a fait explosion à l’usine de M. Poirricr, comme nous l’avons raconté précédemment 1 .
Aux couleurs mentionnées ci-dcssus, nous devons encore ajouter le noir d'aniline, qui se produit d’une façon industrielle, grâce aux travaux de M. Lauth. Si nous ne craignions pas de lasser nos lecteurs, nous aurions à citer l 'acide picrique, qui communique à la soie une nuance jaune vraiment remarquable, et qui a une puissance colorante extraordinaire, le bleu-noir d'aniline qui se fixe directement sur la laine et la soie, qui fournit une encre à écrire de bonne qualité. Nous aurions enfin à parler des laques qui se font avec les couleurs d’aniline, et. qui servent dans l’impression des papiers de tenture. Mais il nous paraît suffisant de donner une idée succincte d’une de nos plus merveilleuses industries modernes que la chimie a fait naître et prospérer en moins de vingt ans, et dont les résultats sont si importants, si remarquables, si utiles qu’ils doivent bien vite faire oublier le sinistre qu’elle a contribué à produire. Si nous voulons donner quelque mesure à notre pitié, comparons le nombre des victimes de l'industrie, qui fait vivre la société, à celui des cadavres amoncelés par la guerre, qui la ruine.
Gaston Tissandier.