LE VERRE « INCASSABLE
Un de nos lecteurs a bien voulu nous demander de publier des renseignements sur une étonnante découverte, dont quelques journaux quotidiens ont parlé d’une façon très-sommaire: le verre incassable. Ou nous pardonnera ce néologisme qui indique bien qu’il est question d’un verre nouveau, ayant la faculté d’être aussi solide que l’ivoire, et de ne pas se briser par le choc contre un corps dur.
Voici d'abord quelques renseignements que nous devons à M. Clémandot, ingénieur civil, dont le nom est attaché, à la suite d’une longue pratique, à la cristallerie et à la verrerie.
« L'opération qui rend le verre incassable , nous écrit M. Clémandot, consiste à plonger les pièces de verre, à une certaine température, dans un bain particulier composé de matières grasses (cire, huile, goudron fluidifiés) ; c'est en un mot un trempage que l’on opère, et le verre ainsi préparé devient d’une trèsgrande solidité ; on peut le jeter sur un objet dur sans le casser, et laisser tomber à sa surface un poids d’une certaine hauteur, sans le briser ; les verres de lampes sont aussi bien plus solides, et les vases obtenus peuvent aller au feu.
« Pour s’expliquer théoriquement cetleinvention il faut comparer l’effet obtenu à celui qui résulte d’une
massedeverrefondu, projetée dans l’eau, et qui donne pour résultat la larme batavique, d’une étonnante résistance aux chocs, mais aussi d’uue fragilité extrême dans certaines conditions; on sait, eu effet, qu’il suffit de casser une larme batavique à sa pointe pour que celle-ci éclate en poudre. Si le verre incassable dont il s’ agit jouit des propriétés solides de la larme batavique, on peut se demander si, dans certains cas, il n’offrirait pas sa fragilité. »
Dans une des dernières séances de la Société d’encouragement, M. de Lubac a donné connaissance, au nom de l’inventeur M. de la Bastie, du nouveau et remarquable produit.
« Le procédé, comme nous venons de le dire, consiste en une trempe opérée à la température à laquelle le verre se ramollit, et qui est faite dans un bain d’une température assez élevée. Lacomposition et la chaleur à donner à ce bain varient avec la nature du verre. La mise en pratique de cette idée a exigé des études longues et variées. La forme et la température du four, les appareils qui devaient s’opposer à la déformation du verre malgré sou ramollissement, la nature, la composition du bain, les températures auxquelles il devait être porté suivant les cas, les obstacles à apporter à son inflammation lors de l'immersion des pièces de verre fortement chauffées, ont donné lieu à des tâtonnements et à des essais sans nombre qui ont duré pendant plusieurs années.
« Les résultats obtenusont largement payé la persévérance de l’inventeur. M. de Lubac a fait devant la Société d’encouragement une série d’expériences qui en font connaître une partie. Une épaisse capsule de verre est mise sur un réchaud et sert à faire bouillir de l’eau. Des plaques de verre de même grosseur, non trempées et trempées, sont soumises au choc provenant de la chute d’uu poids de 100 grammes : les premières se brisent pour une hauteur de chute de 1 mètre, les secondes résistent sans altération à une chute de 5 mètres et demi de hauteur. Des plaques sont lancées avec violence au milieu de la salle et résistent à celte épreuve, tandis que celles en verre ordinaire se brisent avec éclat ; il eu est de même d’un grand nombre de bobèches, verres de montre et verres d'optique minces, qui sont jetés au loin sans qu’aucun d’eux en éprouve le moindre accident. M. de Lubac termine cet.te démonstration en brisant, à grand’peiue, à coups de marteau, une des feuilles de verre trempé qui avaient résisté aux chocs précédents. Cette brisure n’a pas lieu comme pour le verre ordinaire ; la feuille, qui n’avait été frappée qu’en un seul point, se résout en une infinité do petits fragments, dont chacun a perdu la plus grande partie de sa transparence, et présente, dans la cassure, une texture cristalline grenue, peu cohérente. »
L’heureux inventeur du verre incassable, M. de la Bastie, organise actuellement une usine à l’ont-d’Ain (Ain), oè les nouveaux procédés seront exploités. M. de la Bastie a refusé les offres les plus splendides d’un Américain qui voulait lui acheter son secret. On nous a affirmé que, lorsque la découverte du verre
incassable fut faite, l'inventeur fabriqua une caralfe, un plateau et des verres, qu'il fit apporter clans sa salle à manger en présence de quelques amis. Quelle ne fut pas la slupéfaclion des invités, quand M. de la Bastie prit le plateau des mains de son domestique et le lança violemment contre terre sans que rien absolument ne fût cassé! Gaston Tissandier.