‹ La Nature 1875 S1Chapitre 123 sur 224 · DE TOUS I.ES PAYS · texte numérisé non relu

DE TOUS I.ES PAYS

M. J. Fergusson a récemment publié, en Angleterre, sur les monuments de pierre brute, un magnifique ouvrage certainement le plus complet et le plus considérable qui ait jamais été écrit sur ce sujet. Ce vaste travail se distingue par le nombre des renseignements que l’auteur a puisés dans les ouvrages anglais et étrangers qui en embellissent le texte.

L’auteur, dans une introduction, passe d'abord en revue les groupes de monuments les plus remarquables du monde. Il observe que tous ont livré plus ou moins les secrets de leur origine ou de leur histoire ; seuls les mégalithes gardent le silence.

Tliey stand, but stand in silent and uncomniunicalive majesly.

M. Fergusson énumère les opinions des auteurs,

• James Fergusson, Rude donc monuments in ail ci.un- Irics. London, 1872. — Matériaux ]>our l'histoire primitive et naturelle de l'homme jiarM.É. CarLaillue. X" année, t. V .

s rtout celles qui visent Stonehenge, Avebury, Carnac. 11 discute les questions d 'époques et d’ancienneté, il rapporte les textes qui parlent du culte des pierres transformé par le christianisme et conclut ainsi :

« 11 n’y a probablement aucune exagération à dire que les trois quarts des monuments mégalithiques — y compris naturellement les dolmens — ont fourni à l’explorateur des dépôts sépulcraux, et, si l’on y comprend lestumuli, les neuf dixièmes de ces monuments ont été reconnus comme ayant servi de sépultures. Quelques-uns ont pu servir de cénotaphes, ou être de simples monuments, tels que nous en érigeons à nos hommes illustres et qui ne couvrent pas toujours l’emplacement où repose leur corps. Quelques-unes de ces pierres, quelques tumuli ont pu être élevés en commémoration d’événements ; des monticules factices ont pu servir de lieu de réunion pour des assemblées populaires. De même, quelques cercles ont pu à l’origine, ou seulement postérieurement, servir de lieu d’assemblée, ou être considérés comme des temples dédiés aux morts plutôt que comme de simples tombes : mais néanmoins, cela n’a jamais dû être que par exception. L’idée dominante est toujours celle d'une sépulture, avec quelques exceptions. A quelle époque ces monuments ont-ils été élevés ? Telle est la thèse que nous nous proposons d’approfondir.

« Nous nedonnonsen ce moment nos conclusions que comme simples assertions et dans le seul but d’énoncer les propositions que nous espérons arriver à résoudre dans les cours de notre travail. Etablissons donc :

1" Que les monuments en pierre brutequi nous occupent sont généralement sépulcraux ou se rattachent directement ou indirectement aux rites funéraires; 2° Que ce ne sont pas des temples dans le sens usuel ou approprié du terme; 3° Qu’ils ont été, pour la généralité, érigés pardes races partiellement civilisées par suite de leur contact avec les Romains, et que la plupart d’entre eux peuvent être considérés comme appartenant aux dix premiers siècles de l’ère chrétienne. »

La question de l’usage des monuments mégalithiques parait à M. Fergusson parfaitement résolue et ne peut, à son idée, soulever aucune objection sérieuse : ces monuments sont tous du genre funéraire, sépulcraux ou commémoratifs. «Mais, ajoute-t-il, la question de leur âge ne peut être aussi facilement tranchée. A l’exception de quelques monuments tels que ceux de Gorn et Thyra (dans le Jutland), et d’un ou deux autres, il en est peu qui puissent fournir une preuve irréfutable de leur âge. Mais lorsque toutes les traditions, .toutes les analogies et toutes les probabilités ont été examinées, elles sembleut se réunir pour former une irrésistible accumulation d’évidences ; le tout apparaît comme une succession claire et ininterrompue qui explique chaque chose, (le résultat ne repose pas seulement sur l'évidence fournie par deux ou trois, ou mèn e une douzaine

de cas, mais est basé sur la multiplication d’un grand nombre de coïncidences dérivées d’une multitude de cas, qui, mises ensemble, forment une agrégation de preuves plus solides que celles que l’on pourrait obtenir du témoignage direct d’un ou deux cas isolés.

« 11 me semble, en tous cas, qu'il y aura peu de difficulté à prouver que l’ensemble forme un groupe continu, s’étendant sur une série ininterrompue, depuis le type le plus ancien jusqu'au plus moderne. 11 n’y existe aucun hiatus, aucune interruption, et si l’on peut prouver que quelques-uns de ces monuments appartiennent au dixième siècle, il ne reste plus qu’à savoir jusqu’à quel point en arrière on peut reporter l’extrémité de la filière. 11 est peu probable (pie ce soit bien au-delà de l’ère chrétienne. Cette date me paraît satisfaire toutes les conditions connues du problème, en ce qui concerne toutefois les monuments en pierre brute. Il n’existe à présent, autant que je puis le savoir, aucune évidence dans un sens contraire, excepté ce qui repose sur le système danois des trois âges: si cela est établi comme une loi irrélutable, cadit quœstio, il n’y a plus rien à dire sur le su jet. .Mais c’est précisément ce qui ne me paraît pas avoir été établi jusqu’ici sur une base suffisante ou satisfaisante. II n’y a aucune difficulté à admettre que les hommes employèrent des instruments de pierre ou d’os avant d’avoir acquis la connaissance de l’usage des métaux. Ou peut aussi admettre qu’ils firent usage du bronze avant de savoir extraire le 1er du minerai. Mais ce qu’il faut rejeter, c’est l’idée qu’ils abandonnèrent l'usage de ces instruments primitifs dès que les métaux leur furent connus; il est à supposer qu’ils continuèrent à employer la pierre et l’os simultanément avec le bronze et leferpendant un temps encore très-long. L’hypothèse la plus vraisemblable paraît être que les peuples des r ives de la Balliqueetdela mer du Nord étaient aussi éloignés du centre de la civilisation, situé alors sur les rives et à l'est do la Méditerranée, et étaient aussipeu influencés par elle que les habitants des îles du Pacifique et de l'Amérique arctique ne l’étaient parla civilisation européenne au siècle dernier. Dans certaines parties éloignées du monde, il existe encore aujourd'hui un âge de la pierre et de l’os, à peine modifié par l’usage dos instruments de inétal obtenus par la voie d’échanges ; et tel parait avoir été l’état de l’Europe septentrionale jusqu’au moment où, par leur conversion au christianisme, la nouvelle civilisation s’implanta parmi scs habitants. »

Ces conclusions du premier chapitre sont développées dans le volume entier. Dans le deuxième chapitre, il s’agit d’observations préliminaires, et d’abord voici la classification admise par M. Fergusson: — I. Tumuli, a monticule de terre, b avec petite chambre en pierre ou cist, c avec chambre mégalithique ou dolmen, d avec une galerie d’entrée. — II. Dolmens, a sans tumulus, b avec tumulus. — 111. Cercles, a surmontant le tumulus, b entourant le dolmen, c sans tumulus ni dolmen. — IV. Avenues, a aboutissant au cercle, b avec ou sans cercles ou dol-

mens. — V. Menhir, a isolés ou en groupes, b avec ogliams, runes ou autres sculptures.

Le chapitre 1(1 est consauréà Stoneheiige et Avebury. Ce dernier n'est, pourM. Fergusson, ni un temple, ni un lieu d’assemblée, mais un lieu de sépulture, l’espèee de monument qu’une armée victorieuse (10,000 hommes), aidée de ses prisonniers, pourrait clever en une semaine. La date serait 520 après J.-C , l’année de la dernière grande bataille d’Arthur à Badou-

Dans le quatrième chapitre, M. Fergusson étudie les autres cercles moins importants, ceux d’Aylesford, Ashdown, Rollright, Penriih Derbyshire, Stanlon Drew, etc., qui lui semblent postérieurs au départ des Romains, et l’œuvre ou des Bretons ronianisés avant l’introduction du christianisme ou des Saxons ou Danois.

Les dolmens, rares dans l’Angleterre proprement dite, sont un peu plus nombreux dans le pays de Galles et surtout dans Anglesea et l'ile de Mau. M. Fergusson cherchedans Tacite des renseignements sur les pcuplesdeces régions, et attribue les dolmens aux Silures qui, chassés des fertiles districts de la Sévern, qu’ils occupaient du temps d’Agricola, ne firent que reproduire en pierre, dans les montagnes qui leur avaient servi de refuge, ce qu’ils avaient exécuté avec de la terre au milieu des plaines.

Le chapitre V s’occupe des cercles et dolmens de l’Irlande, de Moytura et principalement de la célèbre allée couverte sous tumulus, avec menhirs, de New- Granve; ce monument, si remarquable par scs pierres sculptées, serait du troisième siècle de notre ère.

Eu Ecosse, les dolmens sont aussi rares que les cercles sont communs ; le groupe principal de ceuxci est dans les îles Orkneys. C’est là, en effet, qu’arrivèrent d’abord leurs constructeurs, qui se divisèrent au nord de l’Irlande en deux branches. La première vint s’établir sur la côte occidentale de cette île, et la seconde, débarquant dans le Cumberland, pénétra eu Angleterre, en suivant uqe direction sudest. De même, nous trouvons une race de constructeurs de dolmens qui, venant du sud, débarqua eu Cornouailles, se répandit de là vers le nord, s’établissant sur les deux rives du canal Saint-Georges et laissant des traces de son existence dans le sud et sur les deux côtes de l’Irlande, aussi bien que dans le pays de Galles et eu général dans tout l’ouest de l’Angleterre. »

M. Fergusson, après avoir décrit les monuments de Sleunis (Ecosse), les attribue aux Northmans venus deNorwégeen 876-920.

A partir du chapitre VU, il s’agit des niomimenlj étrangers à la Grande-Bretagne; ceux de la ScandL uavie sont étudiés avec la préoccupation constante de prouver qu’ils sont postérieurs à l’époque romaine, et que la théorie des trois âges ne repose sur aucun fondement solide. En Germanie, l’auteur cite enlr’autres le dolmen dTleri'cslrup(Zeeland), comme portant des sculptures du vi e au x“ siècle.

« Il me paraît non-seulement possible, mais encore probable, que le contact îles Romains ait inspiré aux habitants de la Bretagne le désir de donner plus de durée, plus de magnificence à leurs monuments en employant la pierre au lieu de la terre et du bois. Ils ont pu faire cela sans chercher à copier les formes ou les institutions romaines ; bien au contraire, les Romains devaient être liais dans ces districts reculés et leurs coutumes et leur religion ablioirées. Quoi qu’il en soit, la comparaison de ces monuments avec ceux de l’Irlande réduit la question relative aux dates, à d’étroites limites. Ou ces monuments furent érigés immédiatement avant ou pendant l’occupation ro-

maine, ou bien immédiatement après le départ des Romains, mais avant l'introduction du christianisme. Nous ne sommes pasencore en état de décider positivement l’une ou l’autre hypothèse, mais la présence des médailles et des tuiles romaines dans quelques tertres et l’aspect général de l’argumentation me semblent devoir faire pencher la balance en faveur de l’époque romaine. Un certain nombre peut être antérieur au christianisme, mais je me trompe fort, ou l'on arrivera à reconnaître que le plus grand nombre de ces monuments est postérieur à cette époque. » Quant aux monuments de Carnac, M. Fergusson croit pouvoir les rattacher au genre commémoratif

Monolithes de Stennis, dans les îles Orkneys.

d'Avebury, et les considère comme les trophées de quelque grande bataille livrée pendant l’époque arthurienne, c’est-à-dire entre 580 et 550.

Pour la France, M. Fergusson est convaincu que les constructeurs des dolmens y sont les descendants I des hommes des cavernes de l’àge du renue. 11 attache une importance capitale au dolmen de Confolens, | dans le Poitou; il n’admet pas que les piliers de cette construction aient été sculptés dans les supports j primitifs au moyen-âge. Pour lui le monument a été • fait tel quel, ce qui établirait qu’il y a des dolmens modernes.

Le savant archéologue attaque les explorateurs français qui attribuent toujours à des remaniements la présence des vestiges d’époques relativement ré- , cenles et surtout romaines mêlés aux objets en j

pierre. C’est une supposition gratuite, d’après lui, que de prétendre que, parce qu’une sépulture ne renferme pas de métaux, elle est préhistorique.

Il expose ensuite en ces termes son opinion résumée :

« On peut affirmer sans trop de prétention qu'il n’y a pas de véritables monuments en pierre brute dans les vallées du Rhiu et de l’Escaut ou de leurs tributaires, ou en fait dans aucun des pays habités par les Germains et les Belges. Les races de constructeurs de dolmens furent, en un mut, coupées en deux par la marche de ces deux races se dirigeant vers la Grande-Bretagne. Nous n’avons aucun moyen d'établir à quelle époque cet événement eut lieu. Selon César, un peu avant son temps, Divitiacus régnait sur les Belges de la Gaule et de la Grande-Bretagne,

réunies en un seul royaume ; et l’on peut en inférer que l’émigration des Belges dans cette île était encore à cette époque un fait récent. Mais, se serait-il même écoulé mille ans ou dix mille ans depuis ce fait, la seule chose qui nous intéresse est qu’il eutlieu avant l’âge des monuments de pierre brute. Si nous admettons que les peuples qui , de Cadix à la Chcrsonèse cimbrique, érigèrent ces dolmens , formaient une race — ou tout au moins avaient une mémo religion — et étaient animés des mêmes sentiments de respect pour les morts, il nous paraît impossible d'échapper à laeonclusion que, soient-ils venus directement de l’Est, ou aientils émigré du Sud vers le Nord ou à l’opposé, ils constituaient à une certaine époque une communauté

continue de nations s’étendant le long des côtes occidentales de l’Europe. Cette ligne ne fut coupée qu'en un seul point , entre Drenthe et la Normandie , et cela par les Belges, peuple comparativement moderne. S’il en est ainsi , cette scission eut lieu dans la période antérieure à l'érection des dolmens, quelle qu’ait pu être , du reste , cette période. Si les races primitives de la Belgique avaient eu la coutume d'élever des dolmens, nous devrions en découvrir au moins quelques restes, comme dans les autres pays, au nord et au sud de ce district. De ce que nous venons d’établir, il nous semble inévitable de conclure, que ce fut après leur séparation complète, que les familles sep'eutriouales et méridionales, n’étant plus en

Dolmen à Pullicondah, près Ma.lras (Inde),

Dolmen de Castle Wellan , en Irlande.

contact , adoptèrent , chacune à sa façon , ces formes i mégalithiques , possédant ce ■ caractère de permanence et de solidité que le contact avec une civilisation plus éle\ée leur avait appris à connaître, sans toutefois abandonner les distinctions qui les séparaient des Celtes plus progressistes et des Romains complètement civilisés. »

Abordant l’étude des dolmens de la péninsule ibérique, M. Fergusson combat la théorie que MM. Alex.

Bertrand et Bonstetten ont soutenue il y a quelques années. 11 croit que les Carthaginois vinrent les premiers troubler les habitants de l’ibérie en occupant j les côtes de Murcie et de Valence et en les refoulant vers l’intérieur. Les Romains achevèrent l’œuvre et les opprimés, surtout;» l’époque des premières missions chrétiennes, cherchèrent un refuge dans les îles de l’Océan. Ces populations, rejetées dans le Portugal et les Asturies, l'Angleterre, l’Irlande, adoptèrent à

LA NATÜHE.

ce moment la pierre pour assurer le respect de leurs tombeaux.

Au sujet des dolmens de l'Afrique du nord, M. Fergusson ne serait pas surpris si quelques-uns étaient contemporains des Croisade». 11 écarte de la question les monuments des îles de la Méditerranée et arrive enfin à l’Asie qu’il connaît admirablement.

11 assure que les premières tentatives des Indiens dans l’architecture lithique ne furent que la copie exacte des structures qu’ils avaient auparavant élevées en bois, on la copie grossière et dégénérée des monuments ou pierre taillée. Et la date ne serait pas reculée, puisque les Grecs de la Bactriane ont appris aux Indiens l’usage de la pierre dans l’architecture. On pourrait la fixer à partir du deuxième ou troisième siècle après Jésus-Christ. L’usage de la pierre brute s’est perpétué depuis ce moment jusqu’à nos jours, puisque les Khasias ne l’ont pas abandonné, malgré leur civilisation assez avancée.

L'n court chapitre est, enfin, consacré à l’Amérique.

Voilà donc tout un livre, un ouvrage considérable, en désaccord avec presque tous les auteurs qui se sont occupés des monuments préhistoriques! Mais il nous paraît impossible que M. Fergusson puisse convertir à toutes ses opinions les personnes spécialeset surtout celles qui étudient ccs questions d’archéologie avecla méthode admirable des sciences naturelles. Les propositions du savant anglais reposent en réalité sur un très-petit nombre de faits. Si ces bases sont fragiles, le système entier s’écroule. Nous croyons fermement qu’il en est ainsi.

Voilà déjà longtemps que les monuments mégalithiques préoccupent les Sociétés savantes et les Congrès. On ne semble pas avoir fait un pas depuis dix ans. Cela provient de ce que nous n’avons pas encore entre les mains les éléments nécessaires à une étude complète. Tous les jours on découvre des dolmens dausdes régionsqui en paraissaient privées; mais nue faible partie de ces tombeaux est fouillée avec soin ; en Afrique, dans l’Asie occidentale, tout est à faire.

Page 1