LA PRESSE STÉNOGRAPHIQUE
La sténographie est une admirable invention, qui permet de fixer la parole d’un orateur ; mais elle n’est point sans offrir quelques inconvénients. Le plus habile sténographe ne peut réellement suivre la parole que pendant quelques minutes, non-seulement à cause de la fatigue matérielle qu’il éprouve, mais encore par ce qu’il est obligé de traduire luimême; car il n’v a point , à proprement parler, de langue sténographique universelle; chaque sténographe se sert de signes dont il est seul à comprendre le sens. Aussi le nombre des opérateurs employés dans le service de l’Assemblée nationale est-il trèsconsidérable, et leur traitement coûte fort cher.
Les Autrichiens, plus habiles et plus soigneux, sont parvenus à pallier une partie de ces inconvénients, en adoptant pour la sténographie officielle, un mode uniforme de transcription, que tous les initiés peuvent lire aussi facilement qu’une écriture ordinaire. L’Autriche possède un institut sténographique officiellement reconnu. Aussi le nombre des sténographes qui recueillent la parole est-il bien moindre que chez nous, t.eurs notes sont déchiffrées par de simples traducteurs, qui se contentent d’un traitement moins élevé.
En France, il existe également un institut sténographique, qui a fait de nombreuses publications, qui possède môme un journal spécial, mais il n’est point officiellement reconnu.
L’idée de créer [tour la sténographie une langue universelle, indépendante du caprice des opérateurs qui recueillent la parole, est très-probablement française; car il y a plus de trente ans déjà que M. IL Gensoul père s'est préoccupé de ce problème, dont la solution était indispensable à la création de la presse sténographique dont il est l’inventeur.
Depuis l’année 1845, cet appareil a reçu de nombreux perfectionnements de tout genre; il a été simplifié de toutes les manières possibles, tant par M. Gensonl que par son fils, qui a continué à améliorer le fruit des travaux de son père. Aujourd’hui, 1a presse sténographique est un appareil maniable, commode, dont le prix ne s’élève qu’à quelques centaines de francs.
Des expériences publiques ont été faites à différentes reprises, des volumes entiers de discours, de conférences, ont été recueillis à titre d’expérimenta- 3' ico't. —
tion par un seul opérateur et se trouvent actuellement dans le commerce de la librairie.
Nous avons représenté l’appareil sous la forme actuelle , qui lui permet de recueillir 200 à 250 mots par minute; c’est le nombre de vocables qui coulent des lèvres de l’orateur le plus disert et le plus intarissable. Le clavier , sur lequel nous avons figuré la main d’un opérateur, se compose de douze touches blanches et de douze touches noires , que l'on fait mouvoir avec les doigts. On voit encore dans la partie inférieure, deux touches supplémentaires, l'une à droite, l’autre à gauche, que l’on fait mouvoir avec les poignets. Ces deux touches sont destinées à donner des signes supplémentaires de nature à simplilier la lecture.
Toutes les touches , les blanches aussi bien que les noires, produisent des indications qui sont marquées à l’encre sur un rouleau de papier, commo celui qui se déroule sous le marteau des appareils Morse. La seule différence, c’est que les touches
noires donnent naissance à des traits longs, tandis que les blanches ne font que des points.
Chaque fois que l’on pose les doigts surlc clavier, le papier se déroule automatiquement d’une longueur d’un demi-millimètre.
On peut donc avoir sur chaque ligue une combinaison quelconque de douze signaux doubles. Ces signaux sont rangés par trois groupes de quatre chacun. On lit les trois groupes de gauche à droite comme l’écriture ordinaire.
Le nombre de signaux que l’on peut faire sur chaque bande de quatre est plus que suffisant pour qu’une lettre puisse être écrite d’un seul mouvement. Avec de l’habitude , trois lettres au moins peuvent s’écrire à la fois. Si l’on supprime les lettres inutiles , telles que les e muets, les doubles lettres, etc. , il est rare que chaque mouvement ne donne pas un mot complet. Quand un mot doit être continué à la ligne suivante, on le marque par un mouvement des poignets.
La manipulation du clavier demande une grande habitude ; aussi, quoiqu’il suffise d’une demi-heure pour former un lecteur habile , est-il nécessaire de cinq à six mois d’exercice pour former un opérateur susceptible de suivre la parole. Mais un bon opérateur suffirait amplement pour retracer mot à mot les débats législatifs pendant les séances les plus compliquées. Si l’on prenait deux opérateurs manipulant sans s’entendre et placés à distance l’un de
Presse sténographique destinée à écrire mécaniquement avec la vitesse de la parole.
l’autre, lccontrôle de l'exactitude delà transmission serait absolu.
La lecture des bandes est si facile, que l’on pourrait les mettre sans inconvénients entre les mains de typographes ou de secrétaires, pratiquant à mesure l’autographie.
Les bandes n'ont point une longueur exagérée, car une séance d’une heure 11 e consomme pas plus d’une vingtaine de mètres d’un rouleau ayant 0 U *,12 de largeur. Hais la presse sténographique ne saurait éviter le travail de la révision des épreuves; elle ne dispense pas non plus de la concentration, qui devient nécessaire quand les orateurs se sont laissé aller à une trop grande facilité. Il faut lui demander pour l’art oratoire ce que l’on demande à la photographie pour l'étude de la nature, ou pour les portraits. (l’est un organe tout à fait mécanique, qui ne saurait avoir d’intelligence ni d’esprit par lui-même, mais qui donne à l’intelligence et à l’esprit d'excellents moyens de s’exercer.
Cette disposition de tout retracer, de tout rendre est un éloge des plus sérieux et des plus complets que l’on puisse faire à un appareil de sténographie. C’est cependant à cause de cette qualité de trop bien reproduire le discours que la nouvelle presse doit son abandon. On en fait l’éloge, on l’admire, mais ou craint de l’employer. Cet instrument peut se comparer à un comédien à qui l’on jetterait tant de couronnes qu’il périrait étouffé sous les fleurs.
SUR Lit