EN ANGLETERRE
On sait que les rivières et les ruisseaux qui traversent les grandes villes, sont souillés par les eaux d’égout, à tel point qu’il devient impossible d’en faire usage pour la boisson et que souvent même le poisson n’y peut plus vivre. L’exemple le plus remarquable qu’il y en ait en France se trouve au débouché de l’égout collecteur d’Asnières, par lequel toutes les impuretés de Paris se déversent dans la Seine. On sait aussi que les ingénieurs de la ville poursuivent avec succès les expériences, qu’ils ont commencécsdcpuis plusieurs années, pour l’emploi de ces eaux en irrigations fertilisantes. Ce sont surtout des matières organiques qu’elles contiennent. Les détritus, s’ils sont réunis en masse, deviennent un foyer de pestilence. S’il sont disséminés sur des terres eu culture, ils se brûlent peu à peu au contact de Pair atmosphérique et ne sont pas plus nuisibles que le fumier ordinaire des cultivateurs.
On viendrait donc à bout de purifier les rivières si 1 lies n’étaient empoisonnées que jar les égouts des villes; mais les usines industrielles établies sur leurs bords les infectent quelquefois d’une autre façon. En France, ce n’est pas encore trop sensible, d’autant plus que l’industrie est soumise, sous ce rapport, à un coulrôle et à des restrictions fort utiles pour le bien-être des populations cil général. En Angleterre,
1 Nous avons été p’us long que nous n’aurions voulu dans l’exposé des questions relatives aux travaux publics, qui nous ont frappé en Hollande, unis nous sommes loin cependant d’avoir dit tout ce qu’il y avait à signaler ; nous ne terminerons pas d’ailleurs sans signaler aux personnes que ccs questions intéresseraient spécialement, un ouvrage dans lequel nous avons pris quelques-uns des renseignements numériques que nous avons donnés et qui contient sur la plupart des travaux importants de Hollande. des détails de tous genres : c’est le Algemeen \erslag (1er Werkzaamheden y an hel .kçninglijk InçtituiU van Ingénieurs , publication périodique très-intéressante., On peut aussi consulter sur ces questions l’ouvrage aie M. Croizcttc Dcsnqycrs, ingénieur en chef des ponté et chaussées, les Travaux publics en Hollande. — Paris, 1874.
au contraire, les manufacturiers sont longtemps restés libres de salir les cours d’eau autant que bon leur semblait. Le mal est devenu si grand que le Parlement s’en est ému. Des enquêtes ont été prescrites. Il est probable qu’une loi sera votée bientôt pour proléger les riverains contre les abus qui ont été révélés. Montrons, par quelques exemples, en quoi consistent les dommages de cette nature et quelle en peut être la gravité.
Le minerai d’étain que l’on extrait dans la Cornouailles est associé avec du peroxyde de fer; on le réduit en poudre, puis on le délaye dans de l’eau courante qui laisse se déposer les particules métalliques pesantes et entraîne la gangue plus légère. 11 en résulte que les ruisseaux sont teints en rouge en aval des mines d’étain. Cette eau ne contient pas que du peroxyde de fer ; il y reste une quantité notable de minerai que l’on tâche d’arrêter au passage ; il en arrive cependant jusqu’à la mer, car les sables du littoral eux-mêmes deviennent à la longue assez riches en étain pour qu’il y ait avantage à les traiter comme minerai. Les rivières de la Cornouailles, ainsi colorées en rouge, ne sont pas précisément empoisonnées; les détritus qu’elles contiennent ne sont pas nuisibles à la santé comme les boucs des égouts ; cependant le poisson s’en éloigne, les troupeaux refusent de s’y abreuver. Lorsqu’elles débordent, elles recouvrent les prairies du voisinage d’un dépôt stérile qui tue l’herbe fine et ne laisse subsister que les plantes grossières dont le bétail ne veut pas se nourrir. Après tout les mines d’étain sont une si grande richesse pour la Cornouailles que l’on en viendra peut-être à leur sacrifier tout le reste ; les cultivateurs s’en iront ailleurs, et les mineurs conserveront seuls la jouissance des rivières dont ils ont besoin pour laver leurs minerais.
Dans cette meme province, une autre exploitation colore les ruisseaux en blanc. Les fragments de granité que l’on retirait de la mine d’étain de Saint- Auslcll, étaient empilés au dehors comme matière de rebut. On s’aperçut que cette roche, en se décomposant, formait du kaolin. Aujourd'hui, on la réduit en poudre que l’on met en suspension dans l’eau, puis le dépôt qui se forme est recueilli avec soin et vendu pour les fabriques de porcelaines, les fabriques de papier et d’autres industries chimiques. Mais l’eau emmène ce qu’il y a de plus fin, si bien que les ruisseaux prennent une apparence laiteuse eu aval de l’usine. Quoiqu’il paraisse que cela n’a rien de nuisible pour la santé, c’est assurément d’un aspect assez désagréable pour les propriétaires riverains.
Près des houillères c’est une autre affaire ; l’eau devient noire. Autrefois, on brûlait le poussier do charbon de terre pour s’en débarrasser, maintenant on le vend après l’avoir lavé pour le purger de schistes ou autres matières étrangères qu’il contient. On imagine ce que doit être un ruisseau chargé de parcelles de houille, surtout lorsqu’il déborde et qu’il laisse déposer 6ur les prairies les matières qu’il tenait en suspension. Là aussi, les bonnes herbes périssent;
les vaches ne donnent plus qu’un lait gris ; souvent elles meurent, et l’on trouve alors dans leur estomac un amas de poussier de charbon. Le mal est d’autant plus grave que la houille contient parfois des pyrites arsenicales.
Que dire encore des teintureries et de tant d’autres industries qui rejettent, dans le cours d’eau le plus voisin, leurs liquides diversement colorés? Peu à peu tous les ruisseaux de l’Angleterre deviennent impropres à la boisson, aux usages de la vie domestique. Il est temps d’y porter remède. Mais y parviendra-t-on par un texte de loi, et si l’on atteint le but , l’industrie ne s’en trouvera-t-elle pas trop gênée? Telles sont les questions que l’on se pose en ce moment. Elles sont, sans contredit, de première importance pour une contrée où les manufactures ont acquis un si grand développement.