LES CRRYSOMÈLES DES POMMES DE TERRE ET DES LUZERNES
UN NOUVEAU FLÉAU DE l’aUÉIUQUE.
L invasion du Phylloxéra provenant de l’Améri- les esprits comme une crainte instinctive des iraporque, ainsi que tout semble 1 indiquer, a excité dans tâtions d’insectes de ce pays. Aussi on s’est préoc-
Chryso mêles de la pomme de terre.
A. Adultes. — B. Larvés à divers âges. — C. Œufs. — F. Élytre grossie montrant le caractère d’où l'espcce tire son nom.
Nymphes tombées sur le sol.
cupé tout récemment d’un insecte de l’ordre des Coléoptères, qui ravage les pommes de terre dans le Nouveau-Monde, et, sur des alarmes peut-être exagérées , plusieurs gouvernements , notamment la Belgique, ont cru devoir interdire l’importation des pommes de terre d'Amérique, soit directement, soit par l’intermédiaire des pays où n’existerait pas cette prohibition.
3° anaiie. — l ,r stmeilre.
Il y a donc un véritable intérêt d’actualité à connaître la description et les mœurs de l’insecte, qui inspire des craintes assez puissantes pour mériter l’intervention des pouvoirs publics.
L’espèce paraît répandue depuis longtemps dans diverses régions dos Etats-Unis, vivant principalement des plantes de la famille des Solanées ; tout à coup des individus se sont répandus sur des champs
de pommes de terre, ils ont pris goût à la plante cultivée, et leur nombre s’est accru dans des proportions immenses, désastreuses, en raison de l’abondance de la nourriture. Le lléau s’est étendu d’année en année, et sévit maintenant sur la plus grande partie du territoire de l'Amérique du Nord.
C’est en vertu d’une cause analogue, l’extension disproportionnée d’une culture unique, qu’on voit se multiplier en France d’une façon effrayante en certaines années les Hannetons, les Noctuelles des betteraves, les Altises des colzas, etc.
En 1823, Say découvrit, sur les plantes sauvages des livcs du Rio- Colorado, un coléoptère de la tribu des Cbrysoméliens, qu’il nomma Doryphora decemlineala. Cet insecte est plus gros que 11 e le sont à l’ordinaire les Chrysoméliens de France; il est arrondi et convexe, à peu près de la dimension d’une petite fève, long de 11 à 12 millimètres. Les cultivateurs américains le nomment Scarabée de la pomme de terre du Colorado (Colorado potato Beetle). Le corps de l’insecte est d’un jaune fauve, tacheté de noir sur le dos, et le caractère le plus remarquable est donné par les élytres, dont chacune est rayée de cinq bandes longitudinales noires, ce qui nous explique le nom de l’espèce.
11 peut voler, mais d’un vol lourd, et seulement pendant la grande chaleur du jour. Les femelles déposent leurs œufs en grappe au-dessous des feuilles qu’elles dévorent. Ces œufs sont légèrement jaunes, lisses et brillants, ovales avec le bout arrondi.
Après un temps qui varie avec la température, les jeunes larves éclosent. Elles sont d’abord d’un beau rouge foncé, puis, eu changeant de peau, deviennent jaunâtres, avec une tête en sphéroïde aplatie, noire et luisante, et des taches noires sur les côtés et à la région postérieure. Elles sont comme gonflées, et s’avancent sur les feuilles ou les tiges au moyen des six petites pattes de devant, des contractions du corps, et surtout de l'appui qu’elles prennent surun disque charnu et visqueux à la partie postérieure du corps. Elles deviennent comme inertes si on les touche, mais laissent suinter par des pores unliquide âcre et collant, pouvant produire une très-légère irritation sur la peau. C’est absolument identique à ce que nous observons sur des larves connues de tout le monde, qui abondent dans les jeunes plantations de peupliers ou de trembles. Ce sont celles des Chrysomèles de ces arbres ( Linapopuli , Linn., Lina tremulœ, Fabr.), plus petites que la Chrysomèle américaine des pommes de terre, à corselet d’uu vert bronzé brillant, avec les élytres d’un beau rouge de corail pendant la vie. On prétend que les suintements âcres sont un moyen défensif pour écarter et dégoûter les oiseaux.
Parvenues â toute leur croissance, les larves se fixent par leur disque postérieur, et deviennent nymphes, période d'inaction et d’abstinence. Lcsorganes sont enveloppés d’une peau, comme d’un suaire, les antennes ramenées en dessous, ainsi que les pattes et les lourreaux des ailes. Beaucoup donnent essor à
l'adulte dans cette position, et il en est qui, détachées, tombent sur le sol avec les fanes gisantes, par suite de la dessiccation de la plante et par les coups de vent. Elles se transforment pareillement. Les adultes peuvent vivre longtemps à cet état ; il y a trois à quatre générations par an, selon la température, chaque femelle pondant de soixante à cent œufs. La génération de l’automne passe l'hiver sous terre, à l’état adulte et engourdie, ainsi que cela arrive pour beaucoup de nos Hannetons quand les hivers sont doux ; ces adultes demeurent à la surface même du sol, entre des mottes de terre, ou enfoncés de 30 à 50 centimètres, suivant les froids. Au mois de mai ils se réveillent, et reprennent l’œuvre de dévastation qui s’opère sous les deux états d’activité du Doryphore, larve et adulte. Les feuilles sont rongées complètement, et la tige alors se dessèche et se flétrit. Les tubercules n’étant pas arrivés à maturité pourrissent dans le sol, ou bien ne se développent qu’en petit nombre, la plante étant trop affaiblie. Jamais l’insecte, et ceci est très-important à constater, ne se montre à la surface des tubercules ou dans leur intérieur, bien que son instinct lui fasse creuser la terre pour l’hivernation ; ce sont les fanes seules de la plante qu’il attaque avec la plus grande voracité. 11 dévore aussi les premières pousses de la pomme de terre, alors qu’elles sortent du sol, et arrête ainsi tout développement ultérieur.
L’insecte fut longtemps confiné dans les vallées des Montagnes Rocheuses, vivant sur des Solanées sauvages. C’est en 1859 qu’on le voit commencer ses redoutables excursions dans les champs de pommes de terre, au nord de l’Etat de Nébraska. C’est en 1861 qu’il parait dans l’Etat d’iowa, et que les journaux américains commencent à jeter le premier cri d’alarme ; le nord du Missouri était également envahi. En 1864 et 1865 les dégâts avaient une gravité considérable; l’insecte s’avançait dans l’Illinois en deux colonnes séparées, et, d’après l'entomologiste Walsh, par un phénomène bizarre, semblait s’inspirer de la tactique du général Shcrmann, lors de sa marche vers la mer, la colonne du Sud restant en arrière de la colonne du Nord. En effet, la colonne du Sud n’était arrivée, en 1873, qu’aux comtés de Dent et du Texas dans le Missouri, c’est-à-dire n’avait pas dépassé 57 ü lat. N., tandis que la colonne dirigée vers le nord s’avançait avecrapidité vers l’est. En 1 868 tout l’il mois, l’Indianaet le Michigan furent ravagés. Eu 1870, un des entomologistes officiels, M. Riley, vit les Doryphores à Point-Edward, au sud du lac Iluron et eu face de Détroit, à l’angle occidental du lac Saint-Clair, et les cadavres de ces Chrysoméliens, poussés sur le lac avec une foule de corps flottants, allaient échouer sur la rive canadienne; dans la même année l’ennemi des pommes de terre apparut aussi en Canada, dans le Dominion. La rivière Détroit fourmillait de ces insectes en 1871, des masses d’individus étaient emportés sur le lac Erié ; la région comprise entre les rivières Saint-Clair et Niagara fut infestée, en même temps que les confins de
la Pensylvanie et de l’Etat de New-York. En juillet 1873 le Doryphora decemlineata apparaissait pour la première fois aux euvirons de Washington et de Baltimore dans le Maryland, et, à cette époque se produisaient de grands ravages sur plusieurs points de la Pensylvanie, et dans quatre comtés de l'Etat de New-York.
Les pertes causées par cet insecte, dans les localités atteintes, peuvent varier beaucoup d’une année à l’autre, suivant la sécheresse de l’automne qui fait périr beaucoup d’individus, et aussi surtout en raison du développement des insectes carnassiers ou parasites, qui anéantissent dans son germe la postérité ; de même ce sont surtout les Ichneumoniens parasites qui détruisent eu France les chenilles de la Pyraledc la vigne, au point qu’on est quelquefois fort en peine de se procurer, pour les collections cntomologiques, quelques spécimens de ce petit papillon, fléau des vignobles en certaines années.
On a cru longtemps que le Doryphora ne pouvait vivre que de Solanées, famille à laquelle appartiennent les nombreuses variétés de la pomme de terre, Solarium tuberosum; mais dans ces dernières années, les savants ont dû se rendre à l’évidence et reconnaître la véracité d’un grand nombre d’observateurs qui avaient trouvé l’insecte sur les végétaux les plus différents, comme les chardons, divers Chenopodium, l’avoine, le grand-soleil, les choux, etc. On comprend l’importance d’un pareil fait, et combien peut être illusoire l’interdiction. d’introduire dans un pays d Europe les pommes de terre d’Amérique, si les adultes qui hivernent enterre peuvent nous arriver par des transports de plantes en caisse ou en pots.
Dans un travail important et présenté à la Société centrale d’agriculture 1 , M. E. Blanchard dit que les insectes qui vivent fixés sur les plantes, comme les Pucerons, les Cochenilles, les Phylloxéra, etc., se naturalisent aisément et comme d’une manière forcée, si on les transporte dans un pays nouveau avec le végétal qui les nourrit. Au contraire les espèces ayant une vie plus indépendante, ne prenant leur nourriture sur les plantes que d’une manière intermittente, s’accommodent mal d’un changement de patrie, et meurent en général sans postérité, de soi te qu’une destruction naturelle atteindrait le Coléoptère des pommes de terre, s’il setrouvaitamenéenFrance, contre les plus grandes probabilités. Je regrette de 11 e pouvoir partager complètement sur ce point l’opinion un peu optimiste de l’éminent professeur. Sans parler des insectes cosmopolites des maisons et des vaisseaux, comme les Blattes, les Punaises, la Fourmi de Pharaon, les Charançons du blé et du riz, etc., on peut citer un certain nombre d’insectes introduits d’eux-mêmes ou par les soins de l’homme et qui sont bien naturalisés en France. Ainsi, nous voyons butiner en septembre, sur les Pétunia des jardins, le Sphinx du liseron, dont la cheuillc se
1 L’insecte destructeur des pommes de terre en Amérique, [Journal (l'agriculture, du Barrai, 1875, 13 février, n* 303, p. 251].
nourrit de tous nos Convolvulus indigènes. Ce puissant voilier nous arrive de l’intérieur de l’Afrique et se reproduit très-bien ; la race est renouvelée par intervalles au moyen d’immigrations de sujets qui ont traversé la Méditerranée. Le célèbre Sphinx à tête de mott ( Acherontia atropos, Linn.) est aussi un exotique introduit. 11 se nourrissait d’abord de nos Solanées sauvages, et, au dire de Réaumur, dans la première moitié du dix-huitième siècle, il jeta l’épouvante une année parmi le peuple de Bretagne, bien avant l’introduction de la pomme de terre, llfutd’une abondance extraordinaire, et sou cri sinistre, ainsi que la tète de mort grossièrement dessinée sur le corselet, parurent d’effrayants présages aux paysans crédules. Depuis, cet insecte, sans être jusqu’à présent nuisible, vit principalement dans nos champs de pommes de terre. O 11 rencontre sur leurs feuilles son énorme chenille, et le meilleur moyen de se procurer sa chrysalide, logée dans une coque de terre, c’est d’assister en octobre à l’arrachage des tubercules. Tous les entomologistes connaissent une charmante Noctuelle, aux ailes d’un rose carminé, la Chariclée du pied d’alouette. Elle est venue d’Orient, avec la plante cultivée dans les jardins, et se nourrit de nos Delphinium indigènes. 11 n’y a que peu d’années encore, et dans le but d’utiliser son cocon soyeux, le ver à soie de l’ailante ( Attacus cynlhia vera, G. Mén.), a été apporté dans notre pays. Aujourd’hui son papillon vole dans tous nos squares et promenades plantés en allantes ; on a pu voir ses cocons pendant aux ailantes du boulevard des Italiens. 11 est très-possible que cette espèce polyphage devienne nuisible un jour, alors que les ailantes, sa nourriture de prédilection, étant épuisés, les sujets faméliques seront contraints de se jeter sur d’autres arbres. Nous voyons donc qu’il n’est pas certain que le Doryphora decemlineata disparaisse de lui-même, si un accident nous l’amenait.
Maurice Girard.
— La suite prochainement. —