NUMÉRATION DES GLOBULES DU SANG
On répète souvent dans les cours et dans les laboratoires une expérience facile à reproduire, c’est la suivante : Placez sous le champ du microscope cette membrane fine et ténue qui réunit entre eux les doigts d’une patte de grenouille. Au lieu d'une surface lisse et unie, vous aurez sous les yeux les plus petits détails de la structure intime de cette membrane ; elle se montre parcourue par de petits canaux, dans lesquels circule un liquide charriant d’innombrables corpuscules ovoïdes ou brillants.' Les petits canaux sont des vaisseaux capillaires, vaisseaux intermédiaires établissant une insensible transition entre les artères et les veines; les petits corpuscules sont les globules du sang. Un examen plus attentif montre que tous ces corpuscules n’ont pas le meme aspect. Le plus grand nombre est jaune pâle, d’un diamètre très-petit, et chemine au centre même des vaisseaux; d’autres, moins nombreux, plus gros, brillants, rappelant un peu l’aspect de l’argent mat, avancent plus lentement, ils roulent en quelque sorte le long des parois auxquels ils semblent adhérer. Les premiers sont les globules rouges du sang ou hématies, les seconds ont reçu le nom de Leucocytes ou globules blancs.
Telles sont, en peu de mots, les notions que peut fournir cet examen rapide ; elles suffisent pour donner une idée assez exacle de la nature et de la constilulion physique du sang, cette chair coulante , comme l’appelait Bordeu. Insister sur l’importance de ce fluide, eu ce qui regarde l’accomplissement régulier des actes dont l’ensemble constitue la vie, est aujourd’hui chose inutile. C’est devenu une vérité banale à force d’èlre évidente, et le langage de tous les jours s’en est même emparé pour en faire la source de métamorphoses usuelles. Les termes de sang et de vie ou de sanLé sont devenus presque synonymes, et ce n’est pas là une «impie fantaisie de poètes ou d’écrivains ; c’est l’expression exacte, d’une vérité admise sans contcsle par les médecins et les physio’ogisles.
11 était donc naturel que l’attention des observateurs se portât de ce côté; aussi, de tout temps le sang fut-il un. des grands sujets d’étude des naturalistes et des médecins. Mais, comme il arrive trop souvent en pareil cas, les progrès furent lents à venir et, même de nos jours, malgré le chemin parcouru, bien des doutes restent eucoie à lever, bien des points obscurs à éclaircir. L’expérience et l’observation ont démontré que toutes les parties constituantes du sang n’étaient pas appelées à jouer le même rôle dans l’économie, et que toutes ne présentaient pas h même importance fonctionnelle. Nous ne nous occuperons ici que des recherches relatives aux globules sanguins, et même dans ce champ encore trop vaste, nous nous restreindrons à l’exposé
de faits intéressants et relatifs à l’évaluation numérique des globules.
On sait qu’après sa sortie de la veine, le sang se sépare en deux parties, Elire liquide, de couleur jaunecitron : c’est le sérum; l’autre solide, rouge, le •caillot, formé de fibrine coagulée entraînant avec elle les globules sanguins, d’où la couleur plus ou moins foncée de ce coagulum. — Il est facile de comprendre comment on a été amené par ce fait à déterminer la proportion des globules rouges, contenus dans une quantité connue de sang. Vient-on à battre avec de petites baguettes de bois, le sang, au moment où il sort des vaisseaux, on voit celles-ci se recouvrir de petits filaments tranchants, résistants : | c’est de la fibrine. 11 reste alors un liquide, le sérum, coloré en rouge par la présence des globules; ce liquide, abandonné à lui-même, laisse déposer une couche solide rougeâtre, formée par les hématies. Cette masse solide desséchée et pesée peut indiquer les proportions relatives du sérum et des globules sanguins.
Un autre mode d’évaluation indirecte est fondé sur ce fuit que les globules rouges contiennent normalement une certaine quantité de fer. On eu a conclu que si, à l’aide de procédés chimiques, on dosait ce fer, on en pourrait déduire la proportion des hématies. De nombreux savants se sont servi de ces procédés; pour ne citer que les principaux, il suffit de rappeler les noms de Denis (de Commcrey), d’Andral et Gavanet, de Poggialc, en France; de Nasse, de llering, en Allemagne; de John Davy, en Angleterre. Malgré la grande habileté de pareils observateurs, les défectuosités de leur méthode ont forcément influé sur l’exactitude des résultats. Et à supposer même que les données en poids fussent exactes, restaient encore à déterminer le nombre, la forme, les dimensions des globules sanguins, toutes notions que la mensuration indirecte était impuissante à fournir.
Restait donc la seule méthode applicable, celle de la numération directe des globules. Mais ici de nouvelles difficultés surgissent; si, en effet, dans une gouttelette de sang il ne se trouvait qu'un petit nombre de globules, rien n’eût été plus facile que de les compter directement. 11 n’en est pas ainsi, et dans une masse de sang des plus minimes, on trouve des chiffres considérables d’hématies; c’est ainsi que, chez l’homme, pour un millimètre cube de sang on trouve, en moyenne, quatre millions de globules rouges, et ce n’est pas là le chiffre le plus élevé qu’on puisse a! teindre, puisque chez la chèvre on ne rencontre pas moins de dix-huit millions de globules pour un millimètre cube de sang.
Qu’on ne s'étonne pas de ces chiffres considérables; pour se les expliquer, il suffit de se rappeler les proportions si petites des hématies. Dans le sang de l’homme, que nous prendrons volontiers comme exemple, car il a été le mieux étudié, les globules rouges, de forme discoïde, ont un diamètre qui varie entre six et sept millièmes de millimètre et une
épaisseur de deux millièmes de millimètre. Il faudrait aligner bout à bout ICO de ces petits corps pour atteindre une longueur d’un millimètre, et sur une surface d’un millimètre carré on en pourrait juxtaposer 27,550. Si on les empilait à la façon des pièces de monnaie, de manière à en former un petit cube d'un millimètre de côté, on arriverait à obtenir sous ce petit volume le nombre de 13,778,000 de globules. On comprend que dans . un millimètre cube de sang, bien que le sérum occupe un certain volume, il reste encore 4 millions de globules rouges.
On ne pouvait donc songer à porter purement et simplement une gouttelette de sang sous le champ du microscope et à compter les globules. Outre leur nombre considérable, leur agglomération, leur déformation au contact de l’air, rendaient ce procédé impraticable. Il a fallu recourir à des artifices et imaginer des moyens d’étude qui pussent remédier aux obstacles, nés de la nature meme des choses. Tout d’abord il fallait empêcher la coagulation du sang et l’agglomération des globules. On y parvient assez facilement en mêlant au liquide sanguin des solutions de certains sels alcalins, tels que le sulfate de soude ou le sel marin. Par l’adjonction à ces produits d’une petite quantité de sucre ou de gomme arabique, on obtient un liquide dont la densité, l’aspect cl quelques propriétés rappellent le sérum du sang, aus-i désigne-t-on généralement ces solutions sous le nom de sérums artificiels.
Dès 1847, M. Piorry émit l’idée d’étendre une petite quantité de sang avec un de ces liquides, et dans le sang ainsi délayé, de compter les globules sanguins; malheureusement il s’eu tint là et ne chercha pas à réaliser son idée. Ce n’est que plus tard, en 1852, que Vierordt imagina un procédé de numération directe, dont l’analogie est donnée par M. Milne-Edwards dans ses leçons sur l’anatomie et la physiologie. Voici, en quelques mots, le procédé mis en usage. Dans un tube capillaire, de diamètre connu, on aspire une petite colonne de sang, dont on mesure la hauteur, on connaît donc le volume du sang employé. On délaye ce sang dans du sérum artificiel, puis avec une pointe fine, trempée dans le mélange, on étend sur le porte-objet du microscope une petite quantité du liquide, sous forme de stries fines et parallèles. Après que ces petites stries sont sèches, on compte avec un micromètre les globules contenus dans un espace donné, et on les rapporte à la masse de sang employé. Mais c’est là un procédé délicat qui demande, de la part de l’observateur, autant d’habileté que de patience, car il faut compter de 2 à 3,000 globules, ce qui ne prend pas moins d’une heure, et enfin, malgré les soins qu’on y peut apporter, l’exactitude du résultat est loin d’être suffisante. Aussi les modifications à ce procédé ne sa firent pas longtemps attendre. MM. Kranier en 1855, Mantegazza eu 1865, Polain en 1867 y apportèrent d’heureux perfectionnements. Toutefois la difficulté principale subsistait toujours. On arrive assez facile-
ment à faire un mélange homogène et à volumes connus de sang et de sérum artificiel, mais le véri table obstacle réside en ceci : obtenir un volume de ce mélange, qui soit très-petit et que l’on puisse exactement mesurer, de telle sorte que le nombre des globules y étant déterminé, on en puisse déduire le nombre des globules contenus dans la masse totale.
L’un des derniers observateurs qui se soient occupés de cette question, M. Malassez, a inauguré un heureux perfectionnement. Au lieu de placer librement le mélange sous le microscope, il l’introduit dans un tube capillaire de calibre connu. Puis on regarde ce capillaire avec un microscope muni d’un oculaire quadrillé. Il y a donc sous l’œil de l’observateur une certaine longueur de capillaire limitée par les petits carrés de l'oculaire. Or, ou a déterminé au préalable que la portion du capillaire ainsi délimitée, par un des petits carrés, correspond à une certaine fraction du millimètre cube; il faudra, par exemple, 1 50 fois cette longueur du tube capillaire, pour que la cavité ainsi formée représente un millimètre cube. Si donc, dans un des carrés visibles, on a compté un certain nombre de globules sanguins, pour avoir le nombre de ces mêmes globules dans un millimètre cube, il faudra multiplier par 150. Gomme on n’opère pas sur du sang, mais sur un mélange de sang et de sérum, on devra multiplier ce dernier résultat par le taux du mélange pour avoir le vrai nombre des globules contenus dans un millimètre cube de sang.
Avec une certaine habitude des instruments, une observation faite avec soin ne demande pas plus do dix minutes, on comprend donc que ce procédé de numération ait oblenu, auprès des médecins et des physiologistes qui ont besoin d’observations fréquemment répétées, une faveur dont n’avaient pas joui ses devanciers.
Les observations que l’on peut faire à l’aide de ce moyen d’investigation sont d’ailleurs nombreuses et intéressantes, quelques-unes inattendues et venant contredire certaines assertions anciennes. 11 était curieux de comparer entre elles les diverses classes d'animaux et de voir quel rapport existait entre la composition de leur sang et l’activité de leurs fonctions. Ici les notions de divers ordres ont été concordantes et, commeon pouvait le prévoir, c’est chez les animaux les plus élevés de la série animale qu’on trouve le plus de globules. Chez certains mammifères la chèvre, par exemple, il n’y a pas moins de 18 millions de globules par millimètre cube de sang. Ajoutons que le grand nombre de ces corpuscules est compensé par leur petit volume. Chez d’autres, au contraire, ce nombre peut tomber à 3,600,000, comme on le voit dans le sang du marsouin.
On a peine à se rendre compte du nombre considérable qu’atteindraient les globules contenus dans toute la masse du sang d’un animal. Un amateur du statistique l'a essayé pour le lapin. Le nombre total de ses globules ne s’élèverait pas à moins de 919
milliards, de telle sorte que si l’on plaçait bout à bout les globules du sang d’une demi-douzaine de lapins on arriverait presque à faire le tour du monde.
Un autre fait intéressant à noter, c’est le nombre relativement pePt des globules sanguins chez les oiseaux dont la respiration est si active; ils n’ont, en moyenne, que 3,000,000 de globules par millimètres cubes. Mais si les globules sont moins nombreux chez les oiseaux, en revanche, leur taille est beaucoup plus considérable qu’elle n’était chez lesjnammifères, de telle sorte que la mas-e active des globules reste encore plus considérable chez les oiseaux que chez les mammifères, toutes proportions gardées. C’est d'ailleurs un lait général que, à mesure qu’on descend l'échelle animale et qu’on voit diminuer le nombre des globules sanguins, on voit leur volume suivre une progression inverse et augmenter à mesure que l'on étudie des animaux de plus en plus inférieurs.
11 est aisé de comprendre tout ce que de pareilles recherches, entreprises sur le sang de l'homme pendant l’état de santé et de maladie, peuvent avoir d’important pour le médecin. Elles lui permettent, en effet, de suivre pas à pas la marche de certains agents thérapeutiques, et de se faire une idée juste et précise de certaines affections vagues et encore mal déterminées. G. Boddi.x