I.ES F.AUX DE ROME
Les travaux entrepris à Paris, depuis plusieurs années, pour alimenter d’eau notre grande métropole, nous autorisent à décrire, plus complètement qu’on ne l’a fait habituellement, les procédés d'un art dans lesquels les Iîomains ont été nos maîtres et nos initiateurs. De nombreux ouvrages ont été publiés sur les eaux de Rome ancienne. Pline a laissé une histoire de ces eaux. Erontin, curateur des eaux sous les empereurs Nerva et Trajan, a décrit complètement les aqueducs.
Ces documents originaux ont eu de nombreux commentateurs, notamment Piranèse, Rondelet, Prony et M. Belgrand. Petit-Radel, en 1803, Dezobry, en 1854, ont publié également des détails circonstanciés sur cette question ; nous empruntons à cet ensemble d’informations les éléments de cette étude.
Décrivons avec Petit-Radel « le tableau des splendeurs offertes au visiteur de Rome par la multiplicité des fontaines, l’abondance des eaux qui portent jusqu’au sommet des sept collines la gaieté, la frai cheur et la salubrité.
• Trois cents pouces d’eau s’élancent jour et nuit do chacune des deux fontaines dont la place Saint- Pierre est ornée. Un luxe proportionné se reproduit dans toutes les fontaines qu’on rencontre à chaque
pas dans cette capitale. Quand on revient, en quittant cette ville, dans les lieux où l’eau s’achète à la mesure comme le vin, on se rappelle le Lon mot de cet ancien qui disait plaisamment, en parlant de Ravenne : « Là il vaut mieux être propriétaire d’une « citerne que d’une vigne. »
Rome moderne est alimentée avec surabondance par trois aqueducs, dont les eaux portent le nom de Felice, de Vavolina et de Virgo (la Verginé).
, Dans Rome ancienne on en comptait jusqu’à quatorze, mais dans ce nombre on comprenait ceux qui furent destinés aux thermes privés de quelques em-
pereurs. Frontin 1 cite neuf aqueducs dans l’ordre d’ancienneté :
Aqueduc de l’eau Appia,
— - — Anio (Vêtus),
— — Marcia,
— — Tépula,
— — Julia,
— — Virgo,
— — Alsietina,
— — Claudia,
— — Anio (novus).
Avant l’époque de l’an 442 de Rome, 312 avant
L’aqueduc Claudia. (D’après une gravure de l’iranèse.)
l'ère vulgaire, où Appius Claudius conduisit l’eau I Appia, la ville s’était contentée de l’eau des puits, des fontaines et de celle du Tibre. A cette époque, la population était concentrée dans les vallées basses qui se trouvent entre les sept collines dont les sommets étaient occupés par des temples.
Les aqueducs sont de véritables monuments ; pour les établir, les Romains ont percé des montagnes, comblé des vallées, établi des canaux suspendus aux endroits où la terre manquait (Pline). Lorsqu’on se promène dans Rome ou aux environs, on rencontre de longues fdes d’arcades portant une rivière, et quelquefois deux ou trois, l’une au-dessus de l’autre, à une hauteur prodigieuse.
M. Relgrand a donné une excellente monographie
des sources qui alimentaient les aqueducs; nous en reproduisons les principaux traits.
Les sources les plus rapprochées de Rome se trouvent sur la plaine ondulée, appelée la Campagne de Home, terrain d’origine volcanique. Elles alimentaient les aqueducs Virgo et Appia.
Il reste aujourd'hui peu de traces d’Appia ; la source Virgo alimente encore l’aqueduc la Vergine. Frontin rapporte l’anecdote à laquelle cette eau célèbre doit son nom. Ce fut une jeune fille qui lit connaître une des veines de la source à des soldats qui cherchaient de l’eau. Une peinture commémora-
* Le manuscrit du traité de Frontin fut retrouvé par te l’oggio dans la bibliothèque du mont Cassin
live du fait existait encore du temps de Fronlin dans un petit temple éiigé près de la source.
Les sources les plus importantes de toutes, sont situées sur la rive droite de l’Anio, en amont de Tivoli ; elles sortent des roches calcaires de l’Apennin. Elles alimentaient les aqueducs les plus célèbres de Rome : Marcia et Claudia. L’eau de Marcia jaillit à l’altitude de 318 mètres, à 258 mètres du point d’arrivée à Rome. Pour donner une idée de l’infériorité de Paris relativement aux sources, il suffit de dire que la source de la Dlmis, située à 131 kilomètres de la ville, n’est qu’à 128 mètres d’altitude; que la Vanne, située à 160 kilomètres de Montrouge, jaillit à l’altitude de 112 mètres, que les points les plus élevés de Paris sont à 130 mètres au-dessus du niveau de la mer; c’est-à-dire au-dessus du niveau des sources à dériver.
La qualité des eaux de Rome répond à leur abondance. Les Romains, dépourvus de tout procédé d'analyse, savaient cependant sc rendre compte aussi bien que nous de la bonté de l’eau dont ils faisaient usage. Il fallait qu’elle cui-ît les légumes, que par le repos il ne s’y formât pas de dépôt vaseux ; que par l’ébullition elle ne produisît pas d’incrustations sur les parois des vases ; elle devait être sans saveur ni odeur.
11 ne paraît pas que les Romains aient connu l’art de filtrer l’eau, c’est sans doute une des raisons qui leur faisait repousser de la consommation les eaux troubles et, eu général, les eaux de rivières. Ils cherchaient à obtenir une sorte de clarilicalion en laissant l'eau au repos dans des piscines; six des aqueducs traversaient des piscines épuratoires. C etaient de vastes puisards à deux étages, dans lesquels l’eau entrait par le fond et ressortait par la partie supérieure.
La quantité totale des principes fixes en dissolution dans les eaux sortant des terrains volcaniques ne dif; ère pas très-sensiblement de celle qu’on trouve dans les bonnes eaux de Paris, Seine, Dliuis, Vanne. Mais la proportion de ces sels est essentiellement différente. Les sels alcalins et terreux s’y trouvent en quantités presque égales, tandis qu’à Paris les sels terreux sont très-dominants, et les sels alcalins sont presque négligeables.
M. Belgrand pense que la composition des eaux de la Campagne de Rome leur donne un très-léger arrière-goût d'amertume, qui serait sensible, pour des Parisiens, habitués à des eaux complètement douces. 11 a constaté cet arrière-goût dans les eaux des terrains volcaniques de l'Auvergne, à Clermont et au Mont-Dore. Quoique ce défaut soit léger et qu’on s’y habitue vite, il fait comprendre pourquoi on donnait si hautement à Rome la préférence aux eaux du groupe des sources de l’Apennin, et notamment de Marcia, qui, sortant d’un sol calcaire, étaient certainement moins chargées de sels alcalins que Yirgo.
Ces eaux de l’Apennin sont cependant assez dures ; Marcia serait difficilement acceptée par nos indus-
triels, mais les eaux de Rome n’alimentaient pas de machines à vapeur.
Nous entrerons maintenant dans quelques détails sur les principaux aqueducs décrits par Frontiu.
L’aqueduc Marcia fut construit par 0. Murcius, préteur, l’an 609 de la fondation de Rome. 11 a pour longueur 90 kilomètres. La partie en canal souterrain est de 79 kilomètres, celle sur terre de 11 kilomètres, dont 680 mètres pour les parties en arcades. La source Marcia semble partir du lac Fusain par un conduit naturel souterrain. C’est l’opinion de Strabon. Pline et Fronlin assignent une autre origine à cette eau ; la divergence des auteurs disparait si l'on admet une communication souterraine entre le lac Fusain et le cours de l’Auio.
Alberto Cassio a retrouvé lui-même une conduite souterraine dirigée vers le lac Fusain, qui a appartenu, suivant lui, à la direction primitive de la partie supérieure de l’eau Marcia. On suppose qu’il remonte au siècle d’Ancus Martius, auquel Pline semble attribuer les premiers travaux de cet aqueduc.
Cette explication est confirmée par l’ii istorien qui rapporte au règne de 23 ans d’Ancus Martius divers travaux : le port d’Ostie, la prison Mamertine, qui subsiste aujourd’hui, plusieurs villes entourant le lac Fusain, et dont les ruines attestent qu’à celle époque les constructions les plus hardies étaient déjà anciennes dans cette contrée, et qu’elles datent de la même époque que celles des villes les plus antiques de la Grèce.
L’aqueduc Marcia se terminait au Capitole, il arrivait sur un long édifice en arcades. Quintus Marcius exécuta celte entreprise en quatre ans.
L’eau Tepula fournissait aux délices de la maison où Cicéron écrivit ses Tusculanes, dans le site occupé aujourd’hui par l’abhayc de Grolla Ferrata (près de Frascati). La réunion de ces eaux formait' ce que Cicéron appelle son Nil, dans ses lettres à Pomponius Atticus.
C’est M. Agrippa qui conduisit à Rome l’eau Julia et l’eau Virgo, qu’il prit dans le champ de Lucullus, enfin l’eau Alsietina.
L’empereur Claude termina l’aqueduc Claudia, commencé par Caligula.
Quant à la hauteur des divers aqueducs, en exceptant Veau Yirgo et l’eau Alsietina, qui devaient desservir les points bas de Rome, le Champ de Mars et le Transtcvcre, il y a lieu de considérer que cette hauteur est en raison inverse de leur ancienneté :
Claudia, 50 de Père vulgaire ;
Marcia, 115 avant l’ère vulgaire;
Appiu, 312 id.
La longueur totale de tous les aqueducs s'élève à 117 kilomètres.
C’est à Nerva que sont dus les plus grands perfectionnements dans la gestion des aqueducs. Avant cette époque, les eaux de diverses qualités se fournissaient mutuellement, et sans distinction ni mesure, un supplément mal réglé. L’eau Marcia et
L’eau Claudia, ces eaux si pures, qui avaient une couleur azurée à leur source, se trouvaient souvent troublées par le mélange du nouvel Anio, qui charriait toujours de l’argile délayée. Sous Nerva elles furent toutes séparées, chacune eut sa destination lise, suivant la qualité qu’on lui reconnut. L’eau Marcia fut entièrement destinée à la boisson. On donna plus de rapidité même à leur cours, en abrégeant le circuit quelles faisaient précédemment pour suivre leur pente de colline en colline, et l'on édifia ce nombre infini d’arcades dont les ruines semblent aujourd’hui celles d’une autre ville.
On reconnaît encore avec assez de probabilité à quelles eaux servaient les aqueducs interrompus qui se rencontrent dans la campagne de Rome, à la seule inspection du dépôt qu’elles ont formé sur les parois. Lorsqu’on trouve une incrustation noire et spongieuse, on peut conclure que c’est l’eau Appia qui l’a formée, comme au pied de la Porle-Maj euve. Mais sous les jardins du couvent de S. Cosimato, près Vicovaro, à trois milles au-dessus de Tivoli, on reconnaît l’aqueduc de l’eau Marcia, à la blancheur transparente d’une incrustation de cinq pouces d'épaisseur, composée de vingt-quatre couches d’un albâtre très-beau.
La formation de cet albâtre dans les canaux de Rome était si considérable, qu’une fuite de l’eau Claudia est encore aujourd’hui marquée sur .la portion des arcades qu’on voit dans les jardins du couvent de Sainte-Croix en Jérusalem, par une stalactite d’ulbàtie, tirée des aqueducs.
Dans l'aqueduc d’Aix, en Provence, on a trouvé aussi des tables d’albâtre d’une grande épaisseur.
On peut estimer la dépense des aqueducs de Rome d’après ce qu’ont coûté Claudia et le nouvel Anio. Vigenère porte la dépense des deux travaux à 57 millions de francs. Ils comprenaient une longueur de 99 milles en conduits souterrains et canaux, et 1 C milles en arcades élevées.
Claudia et T Anio représentent ensemble près du tiers du développement total des aqueducs romains. Dans cette somme, le prix des matériaux et la grosse main-d’œuvre ne sont pas comptés; l’esclavage en faisait les frais. Une poignée de pois chiches, emplovés à la nourriture d’un esclave faisait mouvoir des bras qui coûtent 2 francs par jour, là où l'artisan est libre (Petit-Radel).
L’entretien des aqueducs cessa au moment de la division de l’empire. Théodoric en prit soin l’an 502. Sous scs successeurs et jusqu’en 776 les aqueducs manquèrent successivement. Adrien I er entreprit de les rétablir avec l’eau Claudia; Léon III continua cette œuvre en 795; enfin l’eau Felice fut conduite par Sixte Y, l'an 1587.
Le luxe des eaux ne fut pas réservé exclusivement à la capitale du monde ; il n’est presque point de grande ville en Italie qui n’en jouisse encore aujourd’hui, à l’aide des canaux encore subsistants qui sont dus aux travaux des anciens. La Gaule fut également bien traitée. Pendant près de 500 ans qui
s’écoulèrent depuis la fondation d’Aix eu Provence, par Sextius, consul, l’an 12 V avant notre ère, jusqu’à l’empire de Julien, qui finit l’an 364 après l’ère vulgaire, c’est-à-dire pendant près de cinq siècles qu’ils établirent et maintinrent leur domination chez les Gaulois, les Romains ont édifié des aqueducs sur presque tous les points de ce pays : Aix, Arles, Autun, Besançon, Béziers, Blois, Bourges, Bordeaux, Coutances, Douai en Anjou, Fréjus, Joui près Metz, Lyon, Narbonne, Nîmes, Orange, Paris, Poitiers, Vienne, Saintes, Sens, Toulouse, etc., offrent encore aujourd’hui les ruines magnifiques de ces grands ouvrages.
Selon Deparcieux, l’aqueduc de Fréjus avait 10 lieues de long, et 1 lieue d’arcades élevées dont quelques-unes avaient 3 étages ; alors Fréjus était ville maritime. L’ancien aqueduc d’Arcueil doit son origine primitive à Julien, qui conduisit celte eau aux Thermes qu’il fit bâtir au lieu qui est occupé aujourd’hui par le musée de Cluny.
D’après Frontin, les 9 aqueducs amenaient par jour 14,018 quinaires 1 ou pouces d’eau ainsi distribués :
Hors J | 1718 Eaux concédées au nom du prince,
de la ville I j 2345 Eaux vendues aux particuliers.
1707 Eaux concédées au nom du prince.
3817 Eaux vendues aux particuliers.
1 2401 aux 95 ateliers de travaux pubïcs.
279 aux 18 casernes.
580 aux 59 jeux publ es.
1535 aux 591 lacs ou bassins.
Cette quantité semblerait dépasser de beaucoup les besoins journaliers de chaque individu, si on ne réfléchissait pas à toute l’eau qui se consommait en pur luxe pour les spectacles, les arrosages, les naumaehics, et surtout pour les bains. Agrippa, dans son édilité, fit établir 700 lacs ou bassins, et 150 jets d’eau. Il orna ces grands ouvrages de 300 statues. Parmi ces statues on en remarquait une, de Lysippe de Sicvone, représentant un citoyen qui se donnait la mort. Tibère la trouva si belle qu’il voulut en orner son palais. Il la fit enlever et remplacer par une autre, mais il dut céder aux cris du peuple qui lui redemanda cette statue en plein théâtre.
Nous avons joint au texte la reproduction d’une des célèbres gravures de Piranèse, représentant l’aqueduc Claudia. Ch. BoiYtemps.
— La suite prochainement. —
LES y KO GRÈS