ET DES CRÂHF.S PERFORÉS
Jusqu’à présent, on ne connaissait rien qui indiquât l’existence d’une religion chez les hommes de l’âge de pierre. 11 n’y a guère plus d’un an qu’on a trouvé des vestiges manifestes d’un culte, le plus ancien dont nous ayons notion. Voici comment se sont révélées les superstitions grossières et souvent féroces de nos premiers pères.
C’est M. le docteur Prunières (deMarvejols) qui fit cette importante découverte. Comme il nettoyait et déblayait des crânes provenant des dolmens de la Lozère, il trouva dans l'intérieur de l’un d’eux une rondelle osseuse, à bords soigneusement polis, fabriquée évidemment avec un fragment de tête humaine, sans doute avec l’os pariétal.
Le crâne dans lequel était cette rondelle osseuse, présentait lui-même un grand trou, par lequel elle avait probablement pénétré; mais on voyait aisément qu’elle ne provenait pas de la partie détruite, car elle était notablement plus épaisse que les autres os de la tête, et d’ailleurs n’avait pas la même couleur.
Quand on examinait ce crâne dans l’endroit où il avait été mutilé, on voyait que les bords de l’ouverture étaient soigneusement polis, et taillés en biseau aux dépens de la surface externe, et l’on ne pouvait douter que le large trou présenté par ce crâne ne lût, comme la rondelle osseuse trouvée à son intérieur, l’œuvre du travail de l’homme.
Etait-ce aussi l’homme qui avait fait pénétrer cette rondelle osseuse dans cette tête? Ou pouvait admettre d’abord que c’était l’effet d’un hasard semblable à celui qui introduit parfois des grains de collier dans l’intérieur du crâne ; mais, lorsqu’on eût découvert plusieurs pièces semblables à celle que j’ai décrite, il fallut bien reconnaître que c’était la main humaine qui plaçait une rondelle osseuse dans la tête de certains morts. Dans quelle intention ? c’est ce qu’il est impossible de dire avec certitude, mais il est difficile de ne pas croire qu’on attachait une idée religieuse à cette pratique.
Un certain nombre de crânes trouvés également par M. Prunières, présentent une ouverture plus ou moins large, sans contenir aucune rondelle osseuse. Ces perles de substance sont, le plus souvent, grandes comme une pièce de a francs en argent, de forme variable, mais généralement circulaire.
Maiscc qui excita un grand étonnement, c’est qu’on reconnut que, chez plusieurs crânes, ces perforations
a\ aient été pratiquées pendant la vie, car leurs bords amincis avaient évidemment commencé à se cicatriser; souvent même la perte de substance était entièrement réparée.
Les savants auxquels M. Prunières communiqua sa découverte, se rappelèrent alors que, sur beaucoup de crânes, ils avaient remarqué des trous analogues, plus ou moins cicatrisés. Jusqu’à présent, ils avaient dû admettre, pour les expliquer, qu’ils résultaient de coups de hache portés par un bras athlétique, de même que l’on voit nos sabres de cavalerie enlever quelquefois des portions du crâne. Mais quelle force ne fallait-il pas supposer aux hommes de ces temps éloignés, pour penser qu’ils pussent porter de si terribles blessures avec de simples haches de pierre? L’explication ne paraissait donc pas très-satisfaisante. Les trouvailles précieuses de M. Prunières, et sa sagacité plus précieuse encore, levèrent tous les doutes. Si, en effet, les crânes qu’il trouvait à Marvejols étaient souvent percés d’un large trou, était-il possible d’admettre que ces blessures résultaient toutes d’un accident aussi extraordinaire qu’un formidable coup de hache. Pourquoi Marvejols aurait-il été le rendez-vous de tant de blessés?
Il est évident., qu’au contraire, c’était volontairement et de dessein prémédité que ces hommes s'enlevaient une partie du crâne, ou, pour parler plus convenablement, se trépanaient les uns les autres. Dans quel but pratiquaient-ils cette opération douloureuse et souvent dangereuse? C’est sur cette question que de nombreuses hypothèses sont émises.
Les uns admettent, avec assez de vraisemblance, ipie c’était dans un but thérapeutique. Le trépan, en effet, est connu et pratiqué depuis l’antiquité la plus reculée. Hippocrate eu parle comme d’une opération très-répandue, et, quoique le père de la médecine ait l’habitude de citer ses auteurs, et de nommer les inventeurs des opérations et des remèdes qu’il recommande, il ne nous apprend pas quel est l’inventeur du trépan; ce qui fait penser qu’il ne le connaissait pas, sans doute parce que son nom s’était perdu dans la nuit des temps.
11 est vrai que le nom même de la trépanation (rpin w, je tourne) indique que, lorsqu’elle fut admise dans la chirurgie grecque, elle était déjà pratiquée comme elle l’est aujourd’hui : à l’aide d’un vilebrequin mis eu mouvement par rotation et muni d’une couronne qui ne pouvait être que métallique. Cette méthode est donc postérieure à la découverte des métaux. .Mais rien n’oblige à croire qu’elle ait été la première mise en usage.
Le trépan est donc une opération extrêmement ancienne, et qui, dans la médecine grecque, jouissait d’un assez grand crédit. Pendant le moyen âge, on posait, chez nous, la couronne de trépan dans un grand nombre de maladies Nous voyons cette même operation très-répandue aussi chez les peuples barbares de noire époque.
M. le baron Larrey, dans une note communiquée à l’Académie de Médecine, raconte en effet que les
Kabyles de certaines tribus pratiquent encore l’opération du trépan à l’aide de quatre traits de scie qui sc croisent de façon à circonscrire un carré. 11 paraît (pie ces peuples ont souvent recours à cette opération. M. le général faidherbe a donné au laboratoire des hautes études, deux crânes qui présentent les traces de cette opération, et qu’il a rapportés de Roknia (Algérie).
M. Squier a fait présentera la Société d’anthropologie un crâne extrait d'un ancien tombeau péruvien, et sur lequel on voit distinctement les huit extrémités des traits de scie dont j’ai parlé. Les traces d’inflammation que l’os présentait tout autour, prouvaient que l’opération avait été pratiquée une semaine environ avant la mort. Si le sujet avait survécu plusieurs années, les traces des incisions se seraient effacées, les quatre angles de la perte de substance se seraient arrondis, et le trou résultant du trépan aurait ressemblé à ceux que nous voyons sur les crânes de la Lozère.
M. Chil a raconte, au Congrès de Lille, qu’on avait trouvé un crâne perforé analogue à ceux de M. Prunières dans les îles Canaries ; fait d’une haute importance, s’il était vérifié, car il indiquerait que ces îles furent autrefois colonisées par des nègres africains.
Le Medical Times 1 nous apprend que les sages des îles de la mer du Sud pratiquent, avec un fragment de verre, la trépanation, pour une foule de souffrances du côté de la tête, vertiges, névralgies, etc.
« Le remède consiste à faire, dans le cuir chevelu, une incision en T, et à racler le crâne lui-même avec un morceau de verre cassé, jusqu’à ce que lu duremère soit atteinte, et qu’un trou grand comme une pièce de 2 francs soit ouvert. »
La thérapeutique de ces sauvages se mêle à des idées religieuses bizarres. A leurs yeux, les souffrances que l’homme ressent sont causées par un démon malin qui. s’est glissé dans son corps. Dès lors, quand on souffre de la tète n’est-il pas logique d'ouvrir à ce mauvais esprit uuc porte de sortie, en faisant au crâne une ouverture, par où il puisse s’échapper? C’est de cette manière que Jupiter, souffrant d’un violent mal de tête, se fit énergiquement trépaner par Vulcain, et fit sortir de son cerveau, Minerve, déesse de la sagesse.
On peut donc admettre que c’était aussi dans un but thérapeutique, que les hommes de l’âge de pierre se trépanaient le crâne. Mais cette explication est loin de rendre compte de tous les faits. Pourquoi trépanait-on des morts? Pourquoi introduisait-on dans le crâne de quelques-uns des rondelles osseuses? 11 est clair que la médecine n’a rien à voir à ces opérations post mortem, et que nos aïeux n’obéissaient ici qu’à des idées religieuses difficiles à deviner.
Disons d’abord qu’il paraît certain que ces hommes avaient une religion. M. Joseph de Baye a com muuiqué à la Société d’anthropologie, la découverte
‘ Voy. Gazelle hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 10 avril 1874.
qu’il a faite à Baye (Marne), île grottes artificielles creusées dans la craie du temps de la pierre polie.
11 a vu sur les parois de ces cavernes des dessins grossiers et presque informes de divinités à forme liumaine. Or, dans ces mêmes grottes, on a trouvé des crânes perforés tout semblables à ceux de M.I’runières.
Partant de ces données, on a pu supposer avec assez de vraisemblance, tout un système de religion. On a remarqué que toutes les opérations de trépan avaient été pratiquées dans la première jeunesse ou même pendant l’enfance des opérés. C’est ce qui résulte de l’examen des bords de la perte de substance.
« D’après cela, je me demande pourquoi ces opérations étaient sinon toujours , du moins presque , toujours , pratiquées sur des sujets jeunes ou j même sur des enfants , et je hasarde la conjec- I ture qu’elles pouvaient être en rapport avec quelque sujierstition ; qu'elles faisaient peut être partie de quelque cérémonie d’initiation à je ne sais quel sacerdoce. Cela suppose, il est vrai , l’existence d’une caste religieuse ; mais il n’est pas douteux que les peuples néolithiques n’eussent un culte organisé. Ces sculptures grossières, mais toujours les mêmes, qui' représentent une divinité féminine sur les parois des grottes de Baye prouvent même que le culte des temps néolithiques s’était déjà élevé jusqu’à l'anthropomorphisme.
Orundieubiendélini,un dieu à forme humaine, doit avoir nécessairement des prêtres initiés, et l’initiation chirurgicale se retrouve, ou le sait, chez un très-grand nombre de peuples, même civilisés. Objectera-t-on que les mutilations crâniennes dont nous retrouvons les cicatrices, étaient trop graves pour être acceptées dans des cérémonies religieuses? Mais il ne faut pas croire que la trépanation soit, par elle-même, une opération bien dangereuse. Si elle est très-souvent mortelle aujourd’hui, c’est parce qu’elle est presque toujours pratiquée dans des cas déjà désespérés. Ce qui fait périr tant d'opérés, ce n’est pas la trépanation, ce sont les blessures cérébrales dont on cherche à conjurer les accidents par cette opération. En dehors de ces complications, la trépanation n’a qu’une gravité très-modérée. D’ailleurs l’exaltation religieuse ne connaît pas délimités; et si certains dieux exigent des sacrifices humains, ceux qui ne demanderaient à l’homme qu’un morceau de son crâne, pourraient passer pour indulgents. Qu’esl-ceque l’ouverture méthodique du crâne au-
près de l’éventration? O 11 sait cependant que chez les nègres de l'Afrique occidentale, certains individus pour s’initier à la sainteté et pour éprouver les vertus de leurs amulettes (ou gris-gris), s’ouvrent le ventre de leurs propres mains, dévident leurs entraillcs en dehors, puis les remettent en place, et recousent eux-mêmes leur plaie. Beaucoup de ces malheureux succombent, mais quelques-uns en réchappent, et deviennent des saints dans leur tribu*. »
Sans doute ceux qui survivaient à la trépanation, devenaient également des personnages vénérables, honorés pendant leur vie, et après leur mort. On détachait de leur crâne sacré des plaques osseuses semblables à celle que représente notre gravure. Puis ou les gardait comme des reliques saintes, ou même on les portait comme des amulettes; car plusieurs de
ces plaques osseuses sont percées d’un trou qui étaitévidemment un anneau de suspension.
Le crâne, que représente notre figure, a subi trois mutilations successives, D, E, F, sans doute pour fabriquer des amulettes. On remarquera avec quelle régularité et quel soin elles ont été taillées. Ne nous moquons pas de cette superstition qui attache à un os de la tète des vertus surnaturelles. Nous n’avons pas droit de rire à ce sujet; encore au siècle dernier, on ordonnait contre l’épilepsie , une poudre faite avec certains os du crâne.
On a remarqué que les seuls crânes dans lesquels ou ait trouvé des rondelles osseuses, étaient des crânes d’individus trépanés pendant leur vie. Si l’on adopte l’hypothèse que nous exposons, on aurait seulement honoré de cette pieuse pratique les saints qui s’étaient consacrés au culte des dieux.
Si l’on cherche à pénétrer les raisons qui commandaient cette singulière façon d’honorer un mort, on sera conduit naturellement à croire que ces hommes grossiers avaient déjà foi en l’immortalité de l’âuie; un personnage qui a subi la trépanation vient à mourir, ou le dépouille d’une partie plus ou moins considérable de son crâne sacré, soit pour en faire des reliques, soit pour tout autre motif; mais, comme il ne peut vivre ainsi mutilé dans le monde nouveau où il se rend, on lui remet un fragment crânien pour se compléter, quand il arrivera dans le séjour des heureux. J. Bertii.lom.
* Bull, de la Société d'anthropologie. ~2‘ série , tome IX, I page 11)9.
Crâne perforé antéhistorique.