AU PÔLE NORD
L’expédition, dont nous allons donner le récit, était approvisionnée pour environ trois ans ; elle avait quitté Bremcrhaven le 13 juin 1872, à bord du Tegetthoff, vapeur à hélice d’environ 220 tonneaux, avec 24 hommes d’équipage, et était arrivée à Trornsoe après vingt et un jours de traversée. A Trornsoe, l’expédition prit à bord le capitaine norvégien Carlscn en qualité de harponneur et de guide à travers les glaces, bien connu à ce titre, familiarisé qu’il est avec les difficultés de la navigation dans les régions arctiques. Ayant complété son armement, le Tegetthoff quitta Trornsoe le 14 juillet et prit la direction de la Nouvelle-Zemble. Quelques jours après, nous doublions le cap Nord, et vers la fin de juillet, la limite des glaces était en vue par environ 74° 15' lat. N.
De ce moment commencèrent pour nous des difficultés inattendués. Enfermés quelques jours dans les glaces (première semaine d’août) , nous parvînmes à nous dégager, et, nous rapprochant de la côte de la Nouvelle-Zemble (75° lat. nord), nous fûmes à meme de constater, en raison des températures constamment basses et de l’énorme accumulation des glaces, que l’été de 1872 formait un contraste complet avec celui de l’année précédente. Nous longeâmes péniblement la côte, et c’est seulement à la hauteur des îles Guillaume que nous rencontrâmes un passage libre. Un peu au sud de ces îles, nous avions été rejoints par le yacht norvégien Isbjœrn, qui avait à son bord le comte Wilczek et le coinmo-
1 Yoy. table des matières de la 2* année. — 2* semestre.
dore baron de Sterneck. Le yacht avait fait la pénible traversée du Spitzberg afin d’établir, à notre intention, un dépôt de provisions au cap Nassau.
Les deux navires voguèrent de conserve jusqu'aux îles basses de Barentz , où des masses de glaces compactes nous barrèrent le passage une semaine durant.
Le 16 août, le comte Wilczek installa le dépôt à l’intérieur d’une étroite crevasse de rocher, inaccessible aux ours blancs, et, le 18, nous célébrâmes tous ensemble la fête nationale 1 à bord du Tegetthoff.
Le 21 août, quelques changements favorables s’étant produits dans l’état des glaces, nous prîmes congé de l 'Isbjœrn et, par un temps sombre, nous nous lançâmes vers le nord, à la poursuite de notre but, distant de 2,000 milles... Mais de quel vain espoir nous nous bercions ! Le même soir nous étions pris dans les glaces et captifs pour deux longues années! Nos destins semblaient s’etre accomplis ; au lieu d’explorateurs à la découverte, nous n’étions plus que les passagers d’une banquise!
Le froid excessif de l’automne 1872 aggloméra bientôt en une seule masse compacte les glaçons qui nous entouraient, masse où ni la scie ni la mine ne pouvaient nous ouvrir un passage. C’est ainsi que pendant les mois de septembre et d’octobre, nous fûmes poussés vers le nord-est, au gré do notre banquise. Toute terre avait disparu.
Si cette situation était déjà assez triste en ellemême, elle devint affreuse à partir du 13 octobre, lorsque les forces dont nous étions le jouet sortirent tout à coup de leur léthargie et que notre navire se vit en butte à l’elfroyable pres>ion des glaces, qui dura tout l'hiver. Que de fois on nous appela sur le pont pour nous préparer à quitter le navire s’il venait à sombrer, — et à nous lancer dans l’inconnu, au milieu de la nuit polaire! Mais le vaisseau, loin de sombrer, s’élevait de plus en plus au-dessus de sa ligne de flottaison, ce qui ne l’empêchait pas, vu son dangereux entourage, d’être l’objet de nos constantes inquiétudes.
Tous nos préparatifs en prévision d’un hivernage avaient été faits d'avance. Le navire n’était dépouillé que d’une partie de son gréement. Bientôt le pont fut encombré de neige, tandis que le corps du bâtiment, enserré dans un rempart de glace, exigeait des réparations continuelles. Une tente formée de voiles fut dressée à l’avant du Tegetthoff et une autre à l’arrière, un espace suffisant restant libre pour les travaux toujours nécessaires, au milieu d'une alerte de toutes les heures... Ce fut encore un bonheur pour nous de ne pas être affligés de ces terribles bourrasques de neige dont nous avions tant souffert en 1869 et 1870, sur les côtes du Groenland, lors de la seconde expédition allemande au pôle Nord. Les chiens — nous en avions sept à bord — avaient été installés sur le pont dans de grandes caisses munies de paille.
1 Le 18 août est le jour anniversaire de la naissance do S, M. l’empereur François-Joseph,
Un service régulier de quart, ainsi que d’observa tiens météorologiques, fut organisé, sous la direction de MM. le lieutenant de vaisseau Brosch, l’enseigne Orel, le capitaine Carlsen, le contre-maître Lusina et le machiniste Krisch. Les hommes de quait étaient relevés toutes les deux heures. L’incertitude de notre situation exigeait la présence constante d’une garde sur le pont, — chargée aussi de nous signaler l’approche des ours blancs, dont soixantesept furent abattus et mangés dans le cours de l’expédition. Malgré cette source d'alimentation bienvenue, l’état sanitaire laissa cependant, à désirer durant ce premier hiver et donna beaucoup de besogne à notre excellent docteur, le médecin de régiment Kepesy. .Malgré une sollicitude ne se démentant jamais, il y cul. des cas de scorbut et de bronchite. Le scorbut, dû en partie à la dépression morale résultant de notre situation, ne disparut qu’au moment où les choses s’améliorèrent un peu, et surtout lorsque commencèrent, en été, les pénibles travaux des glaces.
Le soleil avait disparu le 28 octobre pour cent neuf jours. Nous nous étions construit près du navire une hutte en charbon, afin de disposer d’un premier abri si notre navire devait succomber aux assauts presque quotidiens des glaces. Mais la veille de Noël, un mouvement des glaces détruisit cet abri éventuel, et nous nous estimâmes heureux de voir l’accident se borner là et de pouvoir, tous sains et saufs, passer ensemble ces heures qui, sur quelque point du globe que l'on se trouve, sont consacrées au souvenir de la patrie.
Le premier jour de 1873 arriva, mais c’est sans espoir que nous attendions le cours de celte nouvelle année. Nous étions toujours poussés plus avant vers le nord et vers l’est et avions presque atteint le 78° lat. N., après avoir franchi le 73° longitude E. Nous en étions déjà à supposer que nous irions dériver sur la côte septentrionale de la Sibérie.
Il devait cependant en être autrement, car les vents commencèrent à nous pousser vers le nordouest.
Le 16 février, le soleil reparut pour la première fois à l’horizon, et le 25 du même mois la torture de la pression des glaces diminua tout à coup et alla toujours faiblissant, après avoir formé un véritable rempart circulaire de récifs autour de notre navire, considérablement soulevé et incliné à bâbord. Le froid augmentait toujours et n’atteignit son maximum ( — 37“ R.) qu’à la fin de février. Les aurores boréales, qui nous avaient éclairés jusque-là avec une incomparable splendeur , diminuèrent peu à peu d’intensité au fur et à mesure que les jours allaient grandissant.
Les premiers jours de l’été de 1873, nous eûmes enfin bon espoir que notre banquise allait se dissoudre et que notre libération était imminente. Nous mîmes tout en œuvre pour hâter cet événement ; mais les mois de juillet et d’août se passèrent au dur
travail du sciage de la glace autour de notre navire. Hélas! tous nos efforts furent vains! La glace avait jusqu’à 40 pieds d’épaisseur, et le milieu du navire gisait immobile et inébranlable sur sa couche de glace. Le niveau de la neige et de la glace avant baissé de 2 à 3 toises dans le courant de l’été, le Tegetthoff se trouvait à 7 pieds au-dessus de sa flottaison normale, et courait risque de chavirer, ce que nous cherchâmes à prévenir en étayant solidement les mâts.
Les vents du nord qui régnèrent en juillet nous avaient quelque peu ramené vers le sud (au-dessous de 70" lat. N.), mais les vents du sud qui se mirent à souffler pendant le mois d’août nous reportèrent vers le nord. Chaque jour s’évanouissait davantage notre espoir d'une débâcle des glaces, bien que nous entendissions souvent, à peu de distance de notre banquise, les craquements caractéristiques précurseurs de la débâcle, et que nous pussions apercevoir au loin des lignes bleuâtres qui nous décélaient la présence de crevasses et de flaques d’eau. Mais nous étions destinés à ne pas pouvoir les atteindre !
Tristement résignés, nous nous préparions déjà à affronter les horreurs d’un second hivernage, avec les terribles pressions des glaces et sans oser espérer un résultat plus heureux pour la fin de ce second hiver, — lorsque notre situation se modifia subitement du tout au tout eu notre faveur. Depuis longtemps nous flottions avec notre banquise dans des parages où jamais homme n’avait pénétré, mais c’était toujours en vain que nos regards avaient cherché la trace de quelque terre inconnue. Aussi fut-ce une extrême surprise et un événement important pour l’expédition, lorsque, le 31 août, nous aperçûmes soudain, à environ 14 milles marins de distance, des terres émergeant au nord au-dessus d’une couche de brouillard. La limite sud de la principale agglomération de terres paraissait se trouver par 80°. Eu même, temps nous vîmes pour la première fois autour de nous de nombreuses montagnes de glaces flottantes.
Nous nous précipitâmes tous involontairement au-devant de ce pays inconnu, — mais notre ardeur devait déjà avoir un frein à la limite même de notre banquise, à un seul mille marin du navire, car d’innombrables crevasses nous coupaient la route de la terre promise. C’était un supplice de Tantale d’avoir devant les yeux pendant des mois un vaste pays inconnu ; d’être parvenu à faire une découverte rare dans les annales des explorations arctiques, et de ne point pouvoir atteindre le but si ardemment désiré! Notre navire continuait à flotter çà et là au gré de la banquise, et quiconque eût quitté celle-ci aurait été coupé de ses compagnons — et probablement perdu pour toujours.
Enfin, dans les derniers jours d’octobre, nous nous étions approchés à trois milles marins de distance d’une île située en avant de notre terre inconnue. Alors, toute hésitation cessa. Nous nous élançons sur la glace crevassée en mille endroits, franchissons
.ses amas de blocs el mettons le pied sur la terre terme, 79" 54' lat. N.
Une couche de glace d’un seul pied d’épaisseur, près de la côte, nous indique la présence d’eau venant de la terre. Mais impossible de rêver une île plus triste, plus désolée que celle où nous venons d’aborder ! La neige et la glace couvrent seules d’immenses amoncellements de ruines. Cependant, telle qu’elle est, 1 île n’en a pas moins pour nous une grande importance, en raison de laquelle nous lui donnons, en attendant des découvertes ultérieures, le nom du comte Wilczek, promoteur de notre expédition...