NOUVELLES CAVERNES A OSSEMENTS
DE I.’aGE DU HENNE , DÉCOUVERTES EX SUISSE.
Avec les animaux d’espèces depuis longtemps éteintes (E le plias pri m igen i u s , Rhinocéros tichorhinus, Ursus spelœus, llyœna spelœa, Megaceros hilernicus, etc.), que l'on trouve dans les cavernes ossifères de l’Europe, vivaient deux grands cerfs, remarquables tous deux par l'énorme développement de leur armure frontale. L’un, le cerf à bois gigantesques (Cervus megaceros ou Megaceros hibernicus des naturalistes) a lui-même cessé d’exister; mais scs débris fossiles se trouvent en abondance au fond des tourbières de l’Irlande, en Angleterre, dans l’ile de Han, en Allemagne, dans la France septentrionale et meme au pied des Pyrénées; l’autre, le
; renne ( Cervus tarandus), aujourd’hui relégué vers [ les régions polaires boréales, vivait jadis dans nos 1 contrées et servait concurremment avec le cheval, le j mammouth, peut-être même avec le rhinocéros, à l'alimentation des habitants primitifs du Languedoc et du Périgord.
Pendant longtemps on a cru que ce beau ruminant n'avait jamais franchi les Alpes, mais il y a quelques années à peine, on en a découvert les débris dans deux grottes ossifères de la Suisse, celle de Veyrier, près de Genève, et celle de Scé, près de Villeneuve, à l'autre extrémité du lac.
Enfin, tout récemment (en 1874) deux autres grottes de l'âge du llcnne, c’est-à-dire contemporaines des précédentes, ont été signalées en Suisse. Elles sont ouvertes toutes deux dans un calcaire jurassique, renfermant de nombreux nodules de silex, et ne se
Renne au pillurage de la caverne de Thayingen (Suisse).
distinguent en rien d'essentiel de celles du même âge et de la même contrée, qui ont été décrites par MM. de Saussure et de Taillefer (grotte du Veyrier et grotte du Scé) .
L’une d’elles, celle de Thayingen, près de Schaffouse, a reçu le nom de Iiesslerlocli (trou du Chaudronnier) et s’ouvre au niveau de la vallée qui longe le chemin de fer.
L’autre grotte, située non loin de la première, est celle du Rosenhalle (salle des Roses) dans la l'rendenthal , ou vallée des Plaisirs.
Là, comme dans les grottes ossifères de la France, appartenant à l’âge du Renne, outre de nombreux silex taillés eu forme de couteau, l’on trouve des ossements d’hommes et d’animaux, le plus souvent brisés, mais dont les épiphyses ne sont jamais rongées. Les débris osseux les plus fréquents dans le Kesslerloch sont ceux du lièvre, si rares dans les grottes ossifères explorées par M. Ed. Larlet, que cet éminent paléontologiste avait d’abord pensé que les habitants primitifs de notre pays, guidés par des idées superstitieuses ou par une répugnance invincible,
s’abstenaient de manger la chair de ce rongeur*.
Après les os du lièvre, les plus abondants sont ceux du renne et du cerf, puis viennent ceux du cheval. Quelques fragments osseux ont été rapportés à l'aurochs, qui vit encore dans les forêts de la Lithuanie. La couche la plus inférieure de la caverne renfermait une mâchoire de mammouth (Elephas primigenius). Enfin on a trouvé queelques débris d'oiseaux.
Les poinçons, et autres outils en os, les instruments en bois de renne semblables à ceux que MM. Ed. Lartet et Christy ont désignés, avec de sages réserves, sous le nom de bâton de commandement, les flèches et les harpons barbelés du Kesslerloch rappellent tout à fait les objets du même genre trouvés dans les cavernes du sud-ouest et du midi de la France. Aucune trace de l’art céramique, aucun silex poli n’ont été observés jusqu'à présent dans la grotte de Thayingen.
11 n’en a pas été de même dans celle du Rosen -
* César nous apprend que les habitants de la Grande-Bretagne s’abstenaient aussi de manger la chair du lièvre. Il en est de même des Lapons actuels.
3“ année. — 1°' semestre.
halle. Là on a trouvé, dans les couches supérieures, de la poterie presque moderne ; un peu plus bas, u fie poterie grossière non fabriquée à l’aide du tour et comparée, par le docteur Relier, à celle des habitations lacustres de l’Ilelvétie ou même à celle de l’époque Gallo-Celtique. S’appuyant sur des indices qui, selon nous, peuvent être trompeurs, le docteur Karslen pense que les troglodytes de la caverne du Rosenhalle étaient anthropophages. Cette grave accusation portée contre l’homme des cavernes n’est pas nouvelle en Suisse, ni même en France et en Belgique. Mais ce n’est pas ici le lieu de discuter cette question fort controversée, sur laquelle nous reviendrons peut-être un jour. Contentons-nous de dire aujourd’hui que les preuves invoquées par Karstcn ne nous semblent pas suffisamment probantes pour étayer son assertion.
Rappelons-nous, d’ailleurs, que notre savant collègue, le docteur Noulet, vient de prouver que les prétendues empreintes de dents humaines observées sur des os humains de la caverne de YBerm (Ariége), sont l’oeuvre de nos rongeurs les plus incommodes, les rats et les souris.
Un des objets les plus intéressants qui aient été découverts dans les nouvelles cavernes suisses, c’est le fragment de bois de renne, trouvé à Thayingen , sur lequel un ancien artiste de l’Helvétic a gravé, à la pointe du silex le portrait de l’un des animaux qu’il avait sous les yeux. Le professeur Ueim a fait remarquer, avec raison, l’exactitude et même la hardiesse de ce dessin préhistorique. Très-certainement, dit-il, l’artiste n’en était pas à son coup d’essai, et son œuvre peut soutenir la comparaison avec celles de ses émules du Languedoc et du Périgord, dont nous avons reproduit, ici même 1 , quelques esquisses gravées au trait.
Seulement le professeur Ileim estime que la tête de l’animal est trop largeet ses oreilles trop petites. 11 est tenté de voir dans ces deux particularités un elle t des conditions misérables au milieu desquelles vivait ce renne au pâturage. Le ventre efflanqué de la pauvre bêle semblerait indiquer, en effet, que sa faim n’était pas toujours satisfaite, et donnerait ainsi un certain poids à l’opinion du professeur de Zurich *.
D r N. Joly (de Toulouse),
Correspondant de 1’Inslüut.