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DANS L’ÉTAT DE MAINE ( ÊT AT S -UNIS

A une époque qui ne remonte guère au-delà de mémoire d’homme, le saumon abondait dans toutes les rivières de la Nouvelle Angleterre, au nord du Connecticut. Sous une administration prévoyante, la pèche du saumon eut pu donner indéfiniment de bons résultats et fournir sans cesse une alimentation précieuse, mais l’appât exagéré du gain, de la part de quelques pêcheurs, jointe à l’indilférence de presque tous, ont amené la disparition du poisson dans des eaux naguère très-peuplées. De tous les tributaires du Saint-Laurent, dans les limites des États- Unis, le Salmon-River (rivière du Saumon), dans l'État de New-York, est le seul que fréquente actuellement le saumon; sur les côtes de l’Atlantique, ce poisson visite constamment, mais exclusivement, le Kennebee, le Penosbcot, le M useongus, l’East-Machias, le Dennys et la rivière de Sainte-Croix. De tous ces fleuves, c’est le Penobscot qui fournit plus que tous les autres à la fois: il donne encore par an une moyenne de dix mille pièces. Mais ce n’est pas la vingtième partie de ce qu’il devrait donner, de ce qu’il donnait jadis.

Lorsque le gouvernement américain résolut de ramener les poissons migrateurs vers les barrages des rivières qu’ils avaient abandonnés, l’attention se porta d’abord sur le saumon.

Ou sait que l’alose et le saumon adultes quittent la mer pour prendre le chemin des rivières où ils sont nés, et où ils viennent déposer leur frai. Par conséquent, pour repeupler une rivière épuisée, il suffit de peupler son cours supérieur de très-jeunes saumons, en nombre assez considérable pour assurer la croissance de la plupart d’entre eux. L’unique moyen pratique d’obtenir un tel résultat est de recueillir des œufs de saumon, de les cultiver et de les faire éclore.

Après des premières tentatives, couronnées d’un succès complet, un grand établissement de culture du saumon fut organisé à Bucksport. Les résultats obtenus deviennent de jour en jour plus importants, les procédés employés s'améliorent sans cesse, aussi avons-nous cru devoir décrire cette curieuse exploitation, d’après les documents que nous empruntons au Harper' s new Monthly Magazine, de New-York.

C’est dans la première partie du mois de juin que l'on recueille dos saumons vivants, à l’aide de petites embarcations qui, non loin de Bucksport, s’avancent en mer en profilant de la marée. L’embarcation a les dimensions d’un bateau pêcheur ordinaire, et rapporte douze, vingt et quelquefois trente saumons, conservés dans l’eau au-dessous de laligne de flottaison.

Les saumons, placés dansdescaisscs remplies d’eau, sont expédiés à un mille environ, vers le grand bassin (pond), où ils sont emprisonnés.

Ce bassin occupe une grande surface ; il a 5 mè. très de profondeur en printemps et 10 au milieu de l’été. Il reçoit les eaux d’une grande étendue de marais et de terre marécageuse, ce qui a rendu le fond vaseux et d’une couleur noirâtre. De nombreu ses plantes aquatiques, des nénuphars, plongent leurs racines dans cette vase.

Personne n’eût imaginé d’abord de choisir pour le saumon un tel fond, mais de nombreuses expériences ont démontré qu'il était de beaucoup le plus favorable.

Dans les premiers jours de leur emprisonnement dans le pond, on voit souvent les saumons nager par bandes. Quand l’été s’avance, ils deviennent plus tranquilles, ils se retirent dans les eaux profondes.

On croit généralement que le saumon 11 e saute pas sur une mouche, lorsqu’il est dans une eau tranquille. Le contraire a été démontré à Bucksport. Plusieurs fois, en mai, en septembre, en octobre, on a vu le saumon attraper, en sautant, des mouches, avec autant de promptitude que dans les anses les plus fréquentées des eaux canadiennes.

Les saumons ne peuvent pas se répandre dans toute l’étendue du bassin. On les confine dans une crique limitée qu’entoure un solide filet (fig. 4). Le haut de ce filet est assujetti à des perches, le fond est maintenu abaissé par une chaîne. C’est de cette crique que s’écoule le ruisseau sur le bord duquel se trouvent l’établissement d’incubation, le hangar du frai et leurs dépendances. Aux approches d’octobre, lorsque la saison du frai est proche, ou rétrécit peu à peu l’espace où vivent les saumons, jusqu'à les obliger de pénétrer dans un étroit chenal où il est facile de les saisir.

Dans ces conditions, rien n’est plus simple que de recueillir le frai. Chaque femelle peut en Être délivrée aussitôt le moment venu. On reconnaît très-facilement les saumons mâles et femelles (fig. 1 et 2). Celui-ci, à partir du mois de juin a des couleurs brillantes, de longues mâchoires, dont l’inférieure est armée d’un croc qui vient s’appliquer contre une cavité à l’avant de la bouche.

La récolte des œufs constitue une rude besogne. Il s’agit, en effet, de recueillir six cent mille œuls dans un seul jour! La moindre femelle pèse, à cette époque, six livres et fournit environ six mille œufs. Les plus grosses pèsent vingt-deux livres, et fournissent seize mille œufs, qui forment un volume de quatre litres environ.

Dès que le poisson est délivré de tous ses œufs, il est pesé, mesuré, marqué par une petite pièce métallique à la nageoire du dos, et remis dans une caisse pleine d’eau où il ne tarde pas à revenir de son état d’épuisement, puis il est retourné dans le ruisseau qu’il se met à descendre. On pèse .aussi les œufs et on les replace devant l’opérateur, qui, tenant entre les mains un saumon mâle, en presse la laitance dans le même baquet où les œufs ont été rassemblés précédemment.

On a observé que si l’on mettait les œufs à l’abri

du contact de l’eau jusqu’à ce que la laitance fraîche les ait touchés, ils étaient presque tous fécondés. Cette méthode a été pratiquée à Bucksport avec un tel succès, qu’il n’y a guère plus de 2 ou 3 pour 100 d’œufs qui restent stériles.

Les œufs recueillis et fécondés sont placés dans la maison d’éclosion, principal bâtiment de rétablissement. Il est à quelques pas du hangar où l’on recueille le frai. La salle d’éclosion a soixante-dix pieds de long sur vingt-huit de large ; son plancher est recouvert d’auges en bois (fig. 2). Une auge de

distribution longe la muraille et reçoit l’eau de source, l’eau filtrée et non filtrée du ruisseau ; cette I dernière eau est en plus grande quantité que les | précédentes. Quarante auges d’incubation, chacune | large d’un pied, remplissent cet espace ; leur somj met est tourné du côté de l’auge de distribution,

1 dont elles reçoivent une alimentation continue d’eau 1 (la quantité d’eau est d’environ dix mille gallons par heure). Les œufs sont déposés dans les auges sur des plateaux placés les uns au-dessus des autres; ces plateaux sont en treillis de fer revêtus d'un vernis

Fig 1- — Saumon mûl«‘, en novembre.

imperméable, et retenus par do légers supports en bois. Un treillis de un pied de largeur sur deux jiieds de longueur contient 4,000 œufs. 11 y a dans chaque auge de 2 à 3 rangées de ces treillis, entre lesquels l’eau peut circuler librement. Les œufs ont la grosseur d’un pois. L’œuf est semi-transparent. Sa couleur varie du rose au rouge saumon, et quelquefois à l'orange foncé.

Depuis le moment où les œufs sont déposés

dans l’eau, leur développement est continu. Leur enveloppe extérieure se détend quand l’œuf sort du poisson, et l'œuf lui-même reste mou au toucher. Après la fécondation il grossit rapidement dans l'eau qu’il absorbe en partie, et l’enveloppe, en se dilatant, devient coquille. A un certain degré de développement, la dimension de l'œuf ne change plus, mais l’embryon continue de grossir.

Le jeune saumon éclos dans l'établissement, ne

Fig. î. — Saumon femelle, apres le frai.

sort de la coque qu’en avril et mai, c’est-à-dire six mois après que les œufs ont été déposés.

L’eau (jue l'on emploie, pour cette iucubalion, est très-froide, moins toutefois que celle qu’emploie M. Léonard dans l'établissement de Sebec, où l’eau est à 33 ' Falir. depuis le 15 novembre. A l’établissement de Bucksport, la température varie de 32 1/2 à 34° F., pendant presque tout l’hiver. Quand les premiers œufs sont déposés, l’eau est à 44° F., et, avant l’éclosion des derniers œufs, au commencement de mai, l’eau revient à cette dernière température. Lu température la plus basse de toute la saison est

en avril, époque de la foute des neiges et de la glace.

Le développement se poursuit lentement, et, avant février, époque du partage des œufs entre les actionnaires, les œufs ne sont guère transportables, d’après i les signes ordinaires, — la coloration des yeux. — ! Parmi les œufs échus dans le partage au Maine, en I 1873, une portion fut conservée à Bucksport pourl’é- ! closion. L’œuf’le plus avancé fut éclos en mars ; il ne donna pas toujours du poisson ; la température s’étant abaissée, suspendit la croissance. Cette situation fâcheuse persista jusqu’à la dernière semaine d’avril

où la glace fondit dans le pond aliracnteur, et quand la température commença de remonter. Je ne sache pas qu’il y ait un inconvénient dans cette température basse. Je crois, au contraire, que le retard de l’éclo-

sion jusqu’en avril et mai, est plutôt avantageux au jeune poisson forcé de chercher sa propre nourriture. Le poisson éclos en janvier et grossi au point de chercher sa nourriture, est obligé de retourner

aux lleuves, si froids qu’ils arrêtent son développe- j faible quantité d’œufs sont éclos dansl’établissemenl: ment, le laissent faible et petit, manquant d’ali- tous les œufs qui appartiennent à d’autres Etats, et ment, ou bien il faut le nourrir artificiellement. Une une partie de ceux qui appartiennent au Maine, sont

Fig. \ — Opération destinée à rassembler le saumon dans une partie du bassin (pond).

renvoyés durant l’hiver, et soumis ailleurs à l’incubation.

Les entrepreneurs actuels sont les commissaires des pêcheries de tous les États de la Nouvelle Angleterre, et du Michigan, et le commissaire des États-

Unis pour le poisson et les pêcheries. Ce dernier, outre qu’il distribue un grand nombre d’œufs entre les rivières réputées pour avoir autrefois été fréquentées par le saumon, cherche à introduire aussi ce poisson dans les rivières des États du Milieu, et dans

les tributaires des grands lacs. Les œufs recueillis en 1872 ont été distribués vers le midi jusqu’en Pensylvanie, et vers l’ouest jusque dans le Witcousin. Ces œufs, en février, se trouvaient en état de supporter un embarquement, car ils étaient parvenus au degré de développement dans lequel ils peuvent être maniés sans danger. Ils sont empaquetés pour le transport dans une mousse tourbeuse humide que contiennent des boîtes garanties du froid par une enve loppede sciure de bois ou de quelque autre substance non conductrice de la chaleur. Les œufs se conservent ainsi des semaines entières, pour être envoyés à des centaines de milles de distance.

Bien que le but de l’établissement de Bucksport soit la collection d’œufs de saumon sur le plus grand développement possible, on est loin pour cela de négliger les occasions qui s’offrent souvent d’étudier l’histoire naturelle des espèces. On ne laisse passer aucun sujet instructif et intéressant. Quel-, ques-uns des faits nouvellement observés peuvent être d'une importance immense pour l’avenir de la pisciculture. L’histoire naturelle du saumon est actuellement enveloppée dans l’obscurité; on espère epic les observations nouvelles y jetteront la lu- I mière. C’est à ce point de vue que l’on fait des efforts, que l’on marque le poisson après le frai, avant de le remettre en liberté, de façon à pouvoir, s’il est repêché, constater son identité. Le mode de marquer que l’on a adopté consiste eu une petite aiguillette en aluminium qui porta un nombre enregistré, et donne en même temps le sexe, la longueur, le poids du poisson, la date de sa délivrance, et autres circonstances. Lors donc que l’un de ces poissons est rattrapé, il suffit de se reporter à la marque pour reconnaître le temps écoulé jusqu’à la capture, sa quantité de croissance, et divers autres faits. Une récompense est accordée à tout pêcheur de la baie du Penobscot et de la rivière, des eaux adjacentes pour la remise d’un saumon marqué.

Dans la dernière session de l’Association de pisciculture américaine, tenue à New-York, le 10 février, M. Samuel Wilmot, directeur de la pisciculture de Newcastle, sur l’Ontario, constata qu’à différentes époquesil avait marqué lessaumonsde différentes manières, surtout en découpant leurs nageoires, et que quelques-uns de ces poissons étaient revenus considérablement augmentés en poids. M. Seth Green confirma cette assertion: « J’ai vu, dit-il, quelques-uns de ces poissons marqués. Je me rappelle qu’en 1855, j’ai grimpé dans un arbre pour guetter durant des heures entières, et pendant plusieurs jours deux saumons qui frayaient. Ils pénétraient dans une rigole qu’ils avaient élargie, y avançaient côte à côte, et y déposaient leur frai. Quand ils eurent fini, ils recouvrirent les œufs et se retirèrent. »

Que le saumon adulte revienno dans les eaux de sa naissance, cela est attesté par un grand nombre d’observateurs; l’on sait aussi qu’il revient, à chaque saison, dans los eaux où il a frayé. Jl. de Lande, as-

sujettit un anneau à la queue d’un saumon, et le reconnut à trois reprises. Dans quelques-unes des rivières des îles anglaises, les saumons sont marqués chaque année. Certains spécimens y sont si bien connus qu’ils y ont un nom.

Le nombre des œufs recueillis à Bucksport durant la première saison fut de quinze cent mille. La seconde saison fut encore plus abondante; l’on obtint deux millions deux cent cinquante mille œufs, au prix de dix-sept francs cinquante centimes. C'était là une réduction considérable sur la valeur passée. Si l’on considère que dans le prix de ces œufs il faut faire la part des frais de premier établissement, l’on conçoit que dans la suite, le prix de revient du frai diminuera plus encore. Dans de bonnes conditions, avec les facilités d’incubation actuelles, le saumon peut se débiter vivant dans les rivières à raison de deux pourcent. Si tous les jeunes pouvaient arriver à croissance, la paire arriverait en quatre ans au prix de cinq dollars (25 ou 26 francs, selon le cours).

Quoique l’établissement de Bucksport soit aujourd’hui plus important que tout autre, sauf celui de M. Stone en Californie, le directeur de l’établissement veut l’agrandir, et porter à des dizaines de millions, le nombre d’œufs. Lorsque les commissaires voudront reconstituer le stock d’une rivière, ils pourront y mettre un million de jeunes saumons à la fois : un fleuve, ainsi renouvelé, ne tardera pas à fournir un large tribut.

Les œufs distribués en 1873, furent au nombre de 1,241,800, et partagés entre tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New-York, New-Jersey, la Pensylvanie, l’Ohio, le Michigan et le Wisconsin. Le jeune poisson était mis en liberté invariablement dès que le sac était atrophié. Le nombre total des poissons délivrés fut de 876,000. Cette saison-ci, le nombre des œufs à distribuer dépassera probablement 2,200,000, et, à moins d’imprévu, le nombre des jeunes poissons sera de plus du double du nombre de l’année précédente. La distribution est si grande qu'il est difficile que chaque rivière reçoive un stock convenable, mais il sera toujours assez productif, pour fournir des résultats d’une liante importance.

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