‹ La Nature 1875 S1Chapitre 167 sur 224 · LES EAUX DE ROME · texte numérisé non relu

LES EAUX DE ROME

(Suite. — Voy. p. 280.)

Nous reprendrons avec M. Belgrand l'étude de la répartition de l’eau entre les divers consommateurs.

Les appareils de jauge des Romains ne donnaient pas une quantité d’eau déterminée. Les eaux de chaque aqueduc, en arrivant à Rome, se répartissaient entre un certain nombre de cuvettes de distribution, qu’on nommait châteauv d’eau publics. Des

calices ou orifices de jauge traversaient les murs do chaque château d’eau public, en nombre égal à celui des concessions, et se prolongeaient, par une conduite de plomb ou de poterie, jusqu’à l’établissement à desservir.

Si cet établissement était un château d’eau privé, autre genre de cuvette de distribution où les concessionnaires recevaient en commun l’eau qui leur était destinée, d’autres calices étaient fichés dans la paroi de cette cuvette, en nombre égal à celui des concessionnaires, et se prolongeaient par une conduite de plomb ou de poterie jusqu’à l’orifice de sortie de l’eau, chez l’usager.

Les calices de jauge ou modules étaient des tubes ronds eu bronze d’un di mètre déterminé, traversant la paroi des châteaux d’eau à un niveau connu audessous du plan d’eau.

Il s’en faut que cette condition fût suffisante pour assurer un jaugeage réel. Les personnes les plus étrangères à la science de l’hydraulique, dit M. Belgrand, le comprendront aisément. Si un concessionnaire maladroit avait placé l’orifice de sortie de sa conduite au niveau du château d'eau, il ne serait pas arrivé une goutte d’eau chez lui ; celui chez lequel l’eau arrivait à 1 mètre au-dessous du château d’eau en recevait évidemment moins que celui qui, à la même distance et avec une conduite de même diamètre, se trouvait placé à 2, 3 et 4 mètres plus bas.

Le produit de chaque module pouvait varier dans de larges limites à partir de zéro. Les débits attribués à chaque module par la connaissance des seuls éléments indiqués plus haut ne sont donc pas exacts.

Nous examinerons maintenant les débits attribués aux aqueducs romains. D’après les jaugeages de Frontin, les aqueducs romains débitaient 1,500,000 mètres cubes environ par vingt-quatre heures. 11 résulte au contraire des comptes qui nous ont été conservés sur les registres de l’État, que la distribution officielle n’est évaluée qu’à la moitié do ce chiffre.

Tour établir que la dernière supputation est la plus exacte, M. lîelgrand entre dans une discussion technique que nous ne reproduirons pas; nous eu indiquerons seulement les points principaux. Pièces en main, il est facile d’établir que les jaugeages de Frontin ne supportent pas l’examen, parce qu’il ne tient pas compte du niveau de l’orifice chez l’usager, ou, si l’on veut encore, il apprécie exactement la section d’écoulement et attribue à la vitesse de l’eau une valeur arbitraire, qu’il conserve dans toutes ses déterminations. Enfin, le débit des sources est trèsvariable suivant les saisons, et même change dans la même saison d’eau d’une année à la suivante; il y a encore de ce chef une cause d’inexactitude.

M. Belgrand se tire habilement de cette difficulté : il prend chez Frontin les renseignements inattaquables, les données concernant les sections; il ajoute les résultats des nivellements qui donnent les pen-

tes, et il calcule, d’après la règle de Prouy, les débits pour chaque aqueduc. Chose remarquable, il arrive à retrouver ainsi le chiffre consigné dans les registres de l’Ëlat, avec l’approxim.itiou que comportent encore aujourd’hui les procédés imparfaits de jaugeage.

Passons à la description des châteaux d'eau. Les Romains, on l’a vu, étaient conduits à multiplier le nombre de leurs cuvettes de distribution, non-seulement pour diminuer le diamètre des conduites eu diminuant la surface à desservir, mais aussi pour étager ces cuvettes, de manière à atténuer l'effet de la pression de l’eau sur les joints défectueux.

Au temps de Frontin, il y avait 247 châteaux d’eau publics ou privés. Cette distribution par château d’eau a survécu à Paris jusqu’à ces derniers temps.

Aujourd’hui il existe dans chaque rue une conduite publique', sur laquelle les particuliers piquent leurs branchements de prise d’eau, qui sont ainsi très-courts et peu dispendieux. La prise d’eau antique coûtait au contraire fort cher à l’usager, qui devait payer sa part du château d’eau privé, et, de plus, toute la conduite souvent très-longue qui reliait le château d’eau à son domaine.

Les concessions ne pouvaient donc être annuelles ou à courts termes, comme dans les distributions modernes; il fallait, pour que l’usager put amortir les dépenses d’installation, accorder dos concessions à vie ou perpétuelles, c’est-à-dire aliéner les eaux publiques.

L’eau coulant nuit et jour était perdue presque en totalité. Avec un volume d’eau énorme, tel qu’on n’en a jamais distribué dans aucune ville, on ne pouvait accorder des concessions à tous ceux qui en voulaient.

On avait cherché des palliatifs pour corriger la défectuosité du mode de jaugeage. D’abord le curateur fixait l’emplacement du château d’eau; il corrigeait ainsi les trop grandes inégalités d’altitude et de distance des points à desservir. Pour diminuer l’influence du diamètre de la conduite, adoptée sur le calice et prolongée jusqu’au domaine de l’usager, ou exigeait que cette conduite fût établie à partir du calice et sur une longueur de 50 pieds (14 m ,85) avec le même diamètre que le calice.

Nous avons dit que le mode de distribution par châteaux d’eau avait survécu dans beaucoup de canalisations modernes. Voici le correctif inconnu des Romains qui avait été adopté en dernier lieu L’orifice de jauge, soumis à une charge constante, débouche à l’air libre. Les figures d et 2 représentent le château d’eau de la fontaine Gaillon à Paris. La cuvette de distribution est composée de trois parties a, b, c, séparées par des cloisons. L’eau portée par la conduite D tombe d’abord dans le compartiment

a, où se produisent toutes les grandes fluctuations dues à la chute qui fausseraient la jauge. Douze ori-' fices circulaires jettent l’eau dans le compartiment

b, et les petites fluctuations produites par la chute sont détruites par une cloison qui est percée d’un

nombre suffisant de trous. L’eau, dans les deux parties du compartiment b, est maintenue par un tuyau de trop plein e, à un niveau constant, à 7 lignes au-dessus des orifices de jauge, percés dans la cloison qui sépare b de c; chacun de ces orilices a le diamètre voulu pour débiter l’eau attiibuce à la concession. Le compartiment c est divisé eu autant de petits bassins qu’il y a d’orifices de jauge et de concessionnaires. La conduite particulière part du fond de chacun des bassins. Cet appareil de jaugeage est rigoureusement exact.

Les Romains corrigeaient les vices de leurs jauges par l’exagération de la distribution, par le gaspillage. O 11 donnait à l’usager beaucoup plus d’eau qu’il ne lui en fallait. Dans les meilleurs temps du service des eaux de Rome, sous les premiers enipe- j rems, les plus petits usagers 11 e recevaient pas moins de 27 mètres cubes d’eau par vingt-quatre, heures, el, dans les temps de la décadence, 011 leur

! en donnait encore 12 à 15. Le volume d’eau distribué aux abonnés de Paris est à peine de 3 mètres cubes par maison, et les maisons sont certainement plus grandes que n’étaient celles de Home. Le mode de jaugeage donnait lieu à une multitude de fraudes énumérées par Frontiu. La plus ordinaire consistait à poser des calices, et surtout à la suite du calice, des conduites d’un diamètre plus grand que celui accordé par le titre de la concession.

Lorsqu’une concession passait dans d’autres mains, on perçait un nouveau trou dans le château d'eau; mais on 11 e vendait pas l’ancien, et les fontainiers I vendaient à leur profit l’eau détournée. Dans les premiers temps où les aqueducs furent en usage à Rome, on fut. obligé de veiller à la distribution des eaux avec beaucoup d'économie. Les champs qui avaient été arrosés d'une eau furtive étaient vendus au profit du fisc. La surveillance était très-sévère : celui qui était convaincu d'avoir corrompu les eaux

Château d'eau de la Fontaine Caillou, à Paris.

des aqueducs payait une amende équivalente à 5,000 francs.

Nous continuerons cet exposé par quelques détails sur l’administration des eaux de Rome. Aux temps de l’ancienne république, cetle administration était confiée aux Censeurs, et quand il n’y avait pas de Censeurs, aux Ediles curules. Mais depuis la première édilité d’Agrippa, pendant laquelle il fit réparer à ses frais tous les aqueducs, ces monuments peuvent à bon droit passer pour ses ouvrages, puisque la plupart tombaient en ruines, et qu’il les restaura avec une magnificence extraordinaire. L’empereur Auguste créa, en faveur de son généreux ministre, la place de Curateur perpétuel des eaux. Revêtu de cette nouvelle magistrature, Agrippa introduisit dans l’administration un ordre admirable. Il fit ouvrir des registres sur lesquels on inscrivait le compte général des eaux amenées à Rome, et le détail de leur distribution, tant aux ouvrages publics que dans les propriétés particulières. Do plus, il établit, à ses frais, une troupe ou famille d’esclaves pour veiller à la conduite des eaux et aux divers monuments où elles se distribuaient. A sa mort, la famille d’esclaves, léguée par lui à Auguste, fit partie du domaine public.

Elle se composait de différentes sortes d'ouvriers et d’agents au nombre de 230 environ. Il y avait les contrôleurs aux sources, Villici; les gardiens des bassins où les eaux sont recueillies, Castcllarii; les inspecteurs, Circitores; les paveurs, Silicarii; les faiseurs d’enduits, Fectores; les fontainiers, A(/uarii, chargés d’établir les prises d’eau dans les réservoirs de la ville; les niveleurs, Libralores, qui posent les calices et les tuyaux pour ces prises d’eau ; les jaugeurs, Metilores, réglant la distribution dans chaque quartier; les pointeurs, établissant sur les petits tuyaux, enfoncés sous le sol, les petits tuyaux d’embranchement, appelés points, devant chaque maison qui achetait une concession 1 .

Après Agrippa, divers sénatus-consultes et une loi furent promulguées sur l’administration des eaux, qui jusqu’alors avait été abandonnée à l’autorité particulière du Curateur. L’empereur Auguste confirma, par un édit, le droit de ceux qu’Agrippa avait fait jouir d’une concession, et établit les pro-

1 Après l'incendie de Rome, sous Néron, on créa des -ardus des eaux. Custodes, pour veiller à ce qu’elles ne soient point interceptées par les particuliers, et à ce qu'elles circulassent plus abondamment et en pl is do lieux, pour le service public.

(Tacitb )

portions des modules, il nomma Messala Corvinus Curateur des eaux et lui donna deux adjoints. Un sénatus-consulte leur accorda à tous les mômes insignes qu’aux magistrats; lorsqu'ils sortaient de la ville pour cause de leurs fonctions, deux licteurs, trois esclaves publics, un architecte les accompagnaient. Ils avaient de plus des scribes, des expéditionnaires, des accensi, des hérauts. Le meme cortège, à l’exception des licteurs, les suivait dans la ville. Le trésor public payait tout ce monde, ainsi que les fournitures relatives à la comptabilité et à l'administration.

Toutes les eaux appartenaient à la république, l 'Empereur et les Curateurs seuls pouvaient en faire des concessions ; le premier, à titre gratuit, sur certaines quantités qu’il se réserve pour ses libéralités; le second, à titre onéreux, et avec la permi-sion du prince. Le Curateur devait tenir le compte de toutes les fontaines publiques, et veiller à ce qu'elles coulassent très-exactement , jour et nuit, pour l’usage du peuple.

Les concessions réclamaient particuliè renient sa surveillance , parce qu’il y eu avait souvent de frauduleuses.

La pureté et la salubrité des eauxétaientaussi l'objet d’une surveillance particulière. Il existait des lois qui, en défendant à qui que ce fût de corrompre l’eau qui coulait pour le public, condamnaient les coupables à dix mille sesterces d’amende (1,948 fr.). Les fontaines étaient sacrées ; elles avaient leur culte comme les divinités. Tous les ans, le troisième jour des Ides d’octobre, on célébrait une fête appelée- Fontinalia, pendant laquelle ou déposait des couronnes autour des puits et des fontaines.

Ch. Coktf.mps.

— La fin prochainement. —

Page 1