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L’ŒILLET DU POETE

Les horticulteurs modernes s’attachent surtout à la culture des nouveautés. C’est à qui laissera de côté nos vieilles fleurs ou les transformera de façon à les rendre méconnaissables, quitle à revenir plus tard aux vieux types, lorsqu’ils auront à peu près disparu de nos jardins. On nous permettra d’opposer quelque résistance à cette propension horticole portée jusqu’à l’ingratitude et de faire observer que l’on a tort de trop oublier les roses à cent feuilles, les roses moussues, la belle julienne blanche double, les beaux œillets d’autrefois, et dans le nombre la charmante espèce que nous connaissons sous les noms d'œillet de poète, œillet barbu, de bouquet parfait, etc.

Les variétés de cet oeillet sont nombreuses et offrent les nuances les plus riches. « L’œillet de pocte est un des plus beaux ornements de nos parterres , et ses fleurs groupées en capitules soutenues par des tiges feimes, sont précieuses pour la formation des bouquets.

Il est très-rustique, d'une culture facile, et prospère dans tous les terrains et à peu près à toutes les expositions. Ou le sème de ruai en juin en pépinière ; on repique le plan en pépinière , et ou le met eu place de septembre en octobre, en espaçant les pieds de 40 à 50 centimètres. La floraison a lieu de la fin de mai ou du commencement de juin en juillet de l'année qui suit le semis ; les variétés à fleurs doubles sont un peu plus tardives et fleurissent de juin en août. Ou peut également les multiplier d’éelats ou de boutures, que l’on fait après la floraison ou après la maturité des graines , mais ce mode n’est guère pratiqué que pour perpétuer quelques variétés hors ligne, ou pour multiplier en grande quantité certaines nuances destinées à former des bordures unicolores ou des contrastes 1 . »

1 Les Fleurs de pleine terre, par MM. Vilmorin-Andrieux.

Le Propriétaire-Gérant : G. Tissandieiî.

-78 — Coubeil. Typ. etutér. Crst4.

l a nacuiic du Zénilh dans les hautes régions ue l aunoMdiuiT.

SIVEL cnOCÉ-SPI.NELLl

coupe les cordelettes qui retiennent ù la nacelie les sacs après avoir fait les observations spectroscopiques,

de lest remplis de sable. va respirer l’oxsgène.

310HT DE CHOCE-SPIKGMjI IT DE SIVEL.

Le jeudi lu avril 1875, à 11 li. 55 minuics du matin, l’aérostat le Zénith s’élevait de terre à l’usine

3' .uuce. — 1" stinulre

à gaz de la Ville lie. Crocé-Spinelli, Sivel cl moi avions pris place dans la nacelle. Ti ois ballonnets remplis d’un mélange d’air à 70 pour 100 d’oxygène étaient attaches au cercle. A la pat tic intérieure de

chacun cl’eux , un tube de caoutchouc traversait un flacon laveur rempli d’un liquide aromatique. Cet appareil, dans les hautes régions de l’atmosphère, devait fournir aux voyageurs le gaz comburant nécessaire à l’entretien de la vie. Un aspirateur à retournement rempli d’essence de pétrole, que l’abaissement de température ne peut solidifier, était suspendu en dehors de la nacelle; il allait être arrimé verticalement à 0,000 mètres d'altitude pour faire passer de l’air dans les tubes à potasse destinés aux dosages de l’acide carbonique. Sivel avait attaché à portée de sa main quelques sacs de lest qui se vidaient d’eux-mêmes en coupant la mince cordelette qui les retenait. Il avait fixé sous la nacelle, un épais matelas de paille, pour amortir le choc à la descente. Crocé-Spinelli avait emporté son beau spectroscope si fréquemment employé dans le précédent voyage du ballon le Zénith. On avait suspendu aux cordes de la nacelle deux baromètres anéroïdes, vérifiés le matin sous la machine pneumatique, et donnant, le premier, les pressions correspondantes aux altitudes de 0 à 4,000 mètres, le secoud à celles de 4,000 à 9,000 mètres. A côté de ces instruments, pendaient : un thermomètre à alcool rougi, donnant la mesure de basses températures jusqu’à — 50°; un thermomètre à niinima et à maxima, qu’une cordelette sans fin, fixée à la soupape dans l'axe vertical de l’aérostat, pouvait faire monter et descendre au milieu de la masse de gaz. Au-dessus, dans une boite scellée, étaient enfermés les huit tubes barométriques témoins, bien emballés dans de la sciure de bois, et destinés à fournir au retour des indications précises sur le maximum de hauteur atteint par les voyageurs. L’instrument à faire le point de M. A. Pénaud, des cartes, des boussoles, des questionnaires imprimés, destinés à être lancés de la nacelle, des jumelles, etc., complétaient le matériel scientifique de l'expédition.

On part, on s’élève au milieu d’un flot de lumière, emblème de la joie, de l’espérance !...

Trois heures après le départ, Sivel et Crocé-Spinelli allaient être trouvés inanimés dans la nacelle! Au delà de 8,000 mètres d’altitude, l’asphyxie a frappé de mort ces disciples de la science et de la vérité!

11 appartient à leur compagnon de voyage, miraculeusement échappé au trépas , de fermer un instant son cœur à la douleur, de chasser les tristes souvenirs et les sombres visions, pour rapporter les faits recueillis pendant l’exploration et pour dire ce qu’il sait de la mort de ses infortunés et glorieux amis.

Dès les premiers moments de l’ascension, qui s’exécuta d’abord avec une vitesse de 2 mètres environ à la seconde, et se ralentit légèrement à 5,500 mètres pour augmenter à 5,000 mètres, sous la chute constante de lest et sous l’action d’un soleil brûlant, Sivel prend le soin prudent de descendre la corde d'ancre et de tout préparer pour l’atterrissage. A peine sommes-nous à 300 mètres au-dessus du sol, qu il s’est écrié avec joie : « Nous voilà partis,

mes amis! Je suis bien content! » Et un peu plus tard, regardant l’aérostat arrondi au-dessus de la nacelle : « Voyez le Zénith, comme il est bien gonflé ; comme il est beau ! »

Crocé-Spinelli me disait : « Allons, Tissandier, du courage. A l’aspirateur, à l’acide carbonique! » et je disposais mon expérience pour faire passer 70 litres d’air dans les tubes à potasse, de 4,000 àü,000 mètres. Mais ces tubes, que je n’ai pas eu la force au dernier moment de serrer dans leur boîte ouatée, devaient être brisés en mille fragments à la descente ! Ces expériences seront reprises ultérieurement.

A l'altitude de 5,500 mètres, le gaz s’échappait avec force de l’appendice béant au-dessus de nos têtes. L’odeur était prononcée, et sans que Sivel et moi en ayons été incommodés, je dois signaler les lignes suivantes que je trouve écrites sur le carnet de Crocé-Spinelli :

« 11 h. 57'. II. 500. — Température H- 1°. — Légère douleur dam les oreilles. Un peu oppressé. C'est le gaz. »

J’ajouterai que le Zénith n’était pas entièrement gonflé, pour laisser une large place à la dilatation.

A 4,000 mètres, le soleil est ardent, le ciel est resplendissant, de nombreux cirrhus s'étendent à l’horizon, dominant une buée opaline, qui forme un cercle immense autour de la nacelle.

A 4,300 mètres, nous commentons à respirer de l’oxygène, non pas parce que nous sentons encore le besoin d’avoir recours au mélange gazeux, mais uniquement parce que nous voulons nous convaincre que nos appareils, si bien disposés par M. Limousin, d'après les proportions indiquées par M. P. Bert, fonctionnent convenablement.

Je dois dire à ce sujvt que mon cher et regretté Crocé-Spinelli avait insisté avec énergie pour que je fasse partie de l’ascension à grande hauteur, qu’il devait d’abord accomplir seul avec Sivel. M. Ilervé- Maugon, président de la Société de navigation aérienne, et M. Ilureau de Villeneuve, secrétaire général, n’approuvaient pas ce projet, dans la seule crainte, je me hâte de l’ajouter, de priver Sivel de la quantité de lest suffisante et dont ma présence devait diminuer le poids. Ces messieurs avaient cependant cédé aux pressantes instances de Crocé- Spinelli. Qui eût résisté au charme de sa parole entraînante et de son regard? « Mon ami Tissandier, me disait Crocé quelques jours après la première ascension du Zénith, soyez tranquille, vous partirez avec nous. Je ne vous quitte pas, ajoutait-il en me serrant dans ses bras. 11 faut être trois, pour faire une ascension en hauteur, pour mieux confirmer les résultats. Et qui sait? un accident peut survenir. Six bras valent mieux que quatre! D’ailleurs, il faut que vous respiriez l'oxygène, dans les hautes régions, pour affirmer comme nous que cela est efficace, que cela est nécessaire. »

Crocé-Spinelli avait un ardent amour delà vérité, et il ne pouvait admettre, lui si franc, si loyal, que

l’on mît en doute ses affirmations. C’est à l’altitude de 7,000 mètres à I h. 2(y que j’ai respiré le mélange d’air et d’oxygène, et que j’ai senti en effet, tout mon cire déjà oppressé, se ranimer sous l’action de ce cordial ; à 7,000 mètres, j’ai tracé sur mon carnet de bord les lignes suivantes : Je respire oxygène. Excellent effet.

A cette hauteur, Sivel, qui était d’une force physique peu commune et d’un tempérament sanguin, commençait à fermer les yeux par moments, à s’assoupir même et à devenir un peu pâle. Mais cette àme vaillante ne s abandonnait pas longtemps aux mouvements de la faiblesse : il se redressait avec l’expression de la fermeté ; il me faisait vider le liquide contenu dans mon aspirateur après mon expérience , et il jetait le lest par-dessus bord pour atteindre des régions plus élevées. Sivel avait été

I an dernier à 7,300 mètres, avec Crocé-Spinelli. Il voulait, cette année, monter à 8,000 mètres, et quand Sivel voulait , il eût fallu de bien grands obstacles pour entraver ses desseins.

Crocé-Spinelli avait depuis longtemps l’œil fixé au spectroscope. Il paraissait rayonnant de joie, et s’était écrié déjà : « Il y a absence complète des raies de la vapeur d’eau. » Puis, après avoir fait entendre ces paroles, il s’était mis à continuer ses observations avec une telle ardeur, qu’il m’avait prié d’inscrire sur mon carnet le résultat des lectures du thermomètre et du baromètre.

Pendant le cours de cette ascension rapide, au milieu d’occupations multiples, il nous a été difficile d’apporter aux observations physiologiques l’attention qu’elles nécessitent. Nous réservions nos forces à cet égard, pour le moment où nous serions plongés dans l’air des régions supérieures, sans soupçonner le dénouement funeste qui allait paralyser nos efforts.

II nous a été possible cependant d’obtenir les résultats suivants, que nous enregistrons d’après les car-

nets de bord :

Heure.

Altitude.

Tissandier llo pulsations à la minute.

Crocé, température buccale 37°30.

Crucé, 120 pulsations à la minute.

Tissandier, nombre d’inspirations déterminées par Crocé, 2(i.

Id.

id.

Sivel, 155 pulsations à la minute.

Id.

id.

id. température buccale 57“'.)0.

Voici la moyenne des observations qui avaient été recueillies précédemment à terre pendant plusieurs jours consécutifs :

Pulsations Inspirations Température à la minute, à la minute. buccale.

Crocé-Spinelli . . 74 à 85 24 3703

Sivel 70 à 8(5 inconnu 57°5

Tissandier . * . . 70 à 80 11) à 23 37°4

Pendant la duréede l’ascension jusqu’à 7,000 mètres, les observations thermométriques ont été exécutées régulièrement. Elles indiquent une diminution progressive de température, jusqu’à 3, ‘200 mètres ; une augmentation de 3,200 à 5,700, et enfin une

diminution graduelle de 4,000 mètres jusqu’à 7,000 et au-delà.

Voici le résultat complet des lectures :

Heures.

Altitudes.

Températures.

à terre

504 mètres

indéterminée.

Pour la première fois nous avons déterminé, d’une façoii précise, la température intérieure du ballon, et les résultats que nous avons obtenus nous semblent offrir un grand intérêt. Sivel avait parfaitement organisé la cordelette destinée à l’ascension d’un thermométrographe dans l’aérostat, et Crocé-Spinelli fit l’expérience à deux reprises différentes à l’aide de l’appareil que je m’étais procuré. Le thermomètre, à tubo courbe, contenait de l’alcool et du mercure, qui s’élevait dans une des branches du tube, soulevant un indice de, fer ; on ramenait préalablement l’indice à la surface du liquide à l’aide d’un aimant. Le lhermomêtrographe nous indiqua que la température du gaz du ballon était de 19“ au centre, de 22° près de la soupape, alors que nous planions à l’altitude de 4,600 à 5,000 mètres, alors que la température de l’air ambiant était de 0°. A 5,500 mètres la température intérieure du ballon, au centre, atteignait 23“, tandis que l’air extérieur était à — 5“, Enfin le thermométrographe resta dans le ballon au moment de notre anéantissement. Nous l’avons retrouvé intact après la descente : il s’était élevé à la température de 23°. Ces faits nouveaux expliquent) par cette différence considérable de température dit gaz du ballon et de l’air où il est immergé, l’ascension rapide du navire aérien dans les hautes régions et sa descente précipitée à des niveaux inférieurs.

J'arrive à l’heure fatale où nous allions être saisis parla terrible influence de la dépression atmosphérique. A 7,000 mètres nous sommes tousdebout dans la nacelle ; Sivel, un moment engourdi, s'est ranimé) Crocé-Spinelli est immobile en face de moi. « Voyez, me dit ce dernier, comme ces cirrhus sont beaux! • C’était beau, en effet, ce spectacle sublime qui s’offrait à nos yeux. Des cirrhus, de formes diverses, les uns allongés, les autres légèrement mamelonnés, formaient autour de nous un cercle d’un blanc d’argent. En se penchant au dehors de la nacelle ou apeF-

IiA NATURK.

cevait, comme au fond d'un puits, dont les cirrhus et la buée inférieure eussent formé les parois, la surface terrestre qui apparaissait dans les abîmes de l’atmosphère. Le ciel, loin d’ètre noir et foncé, était d’un bleu clair et limpide; le soleil ardent nous brûlait le visage. Cependant le froid commençait à faire sentir son influence, et nous avions, antérieurement déjà , placé nos couvertures sur nos épaules. L’engourdissement m’avait saisi , mes mains étaient froides, glacées. Je voulais mettre mes gants de fourrure ; mais sans en avoir conscience, ,

l’action de les prendre dans ma poche nécessitait, de ma part, un effort que je ne pouvais plus faire.

A cette hauteur de 7,000 mètres, j’écrivais cependant presque machinalement sur mon carnet; je recopie textuellement les ligues suivantes, qui ont été écrites sans que j’en aie actuellement le souvenir bien précis ; elles sont tracées d’une façon peu lisible, par une main que le froid devait singulièrement faire trembler:

« J'ai les mains yelees. Je vais bien. Nous allons | bien. Brume à l'horizon avec petits cirrlius arron -

k Vue de la ferme des N^reaux, pn*s Ciron (luire), cl de la grause où furent place» les corps de Crocc-Spinelli et Je Sivel, après la catastrophe. (Dessin d’après nature de M. Albert TissanJicr.)

dis. Nous montons. Croce souffle. Nous respirons oxygène. Sivel ferme les yeux. Croce aussi ferme les yeux. Je vide aspirateur. Temp. — 10°. 1 h. 20 II. 520. Sivel est assoupi.... 1 li. 23, temp. — 11’, Il = 500. Sivel jette lest. Sivel jette lest. i> (Ces derniers mots sont à peine lisibles.)

Sivel, en effet, qui était resté quelques instants, comme pensif et immobile, fermant parfois les yeux, venait de se rappeler sans doute qu’il voulait dépasser les limites où planait alors le Zenith. Il se redresse, sa figure énergique s’éclaire subitenientd’un éclat inaccoutumé; il se tourne vers moi et inc dit : Quelle est la pression? — 30 (7,450 mètres d’altitude environ). — Nous avons beaucoup de lest, laut-il en jeter? — Je lui réponds : laites ce que vous

voudrez. — Il se tourne vers Crocé et lui fait la même question. Crocé baisse la tète avec un signe d’alfirmalion très-énergique.

11 y avait dans la nacelle au moins cinq sacs de lest; il y eu avait encore à peu près autant, pendus eu dehors par leurs cordelettes. Ceux-ci, nous devons l’ajouter, n’étaient plus entièrement remplis ; Sivel avait certainement su estimer leur poids, mais il nous est impossible de rien fixer à cet égard.

Sivel saisit son couteau et coupe successivement trois cordes ; les trois sacs se vident et nous montons rapidement. Le dernier souvenir bien net qui me soit resté de l’ascension, remonte à un moment un peu antérieur. Croeé-Spiuelli était assis, tenant

à la main le flacon laveur du gaz oxygène; il avait la tète légèrement inclinée et semblait oppressé. J’avais encore la force de frapper du doigt le haromètre anéroïde pour faciliter le mouvement de son aiguille; Sivel venait de lever la main vers le ciel, comme pour montrer du doigt les régions supérieures de l’atmosphère. Notre première gravure reproduit le plus exactement possible l’aspect de la nacelle du Zenith à cet instant solennel.

.Mais je n’avais pas tardé à garder l’immobilité absolue, sans me douter que j’avais déjà peut-être perdu l’usage du mes mouvements.

Vers 7,500 mètres, l’état d’engourdissement où l’on se ti olive est extraordinaire. Le corps et l’esprit s’affaiblissent peu à peu, graduellement, insensiblement, sans qu’on en ait conscience. On 11 e soulfre en aucune façon ; au contraire.

Ou éprouve une joie intérieure, et comme un effet de ce rayonnement de lumière qui vous inonde. On devient nidifièrent ; on ne pense plus ni à la situation périlleuse ni au danger; ou monte et on est heureux de monter.

Le vertige des hautes régions n’est pas un vain mot. Mais autant que je puis en juger par mes impressions person-f nelles, ce vertige apparaît au dernier moment ; il précède immédiatement l’anéantissement, subit, inattendu, irrésistible.

Lorsque Sivel eut coupé les trois sacs de lest, à l’altitude de 7,450 mètres environ, c’est-à-dire sous la pression 500 (c’est le dernier chiffre que j’aie écrit alors sur mou carnet); je crois me rappeler, qu’il s’assit au fond de la nacelle,' et prit à peu près la position qu’avait Crocé-Spinelli. Quant à moi j’étais

appuyé dans l’angle de la nacelle, où je me soutenais grâce à cet appui. Je ne tardai pas à me sentir si faible que je ne pus même pas tourner la tète pour regarder mes compagnons.

Bientôt, je veux saisir le tube à oxygène, mais il

m’est impossible de lever le bras. Mon esprit cependant est encore très -lucide.

Je considère toujours le baromètre ; j’ai les yeux fixés sur l’aiguille qui arrive bientôt au chiffre de la pression 200, puis 280 qu’elle dépasse.

Je veux m’écrier:

« Nous sommes à 8,000 mètrts! » Mais ma langueest comme paralysée. Tout à coup , je ferme les yeux et je tombe inerte, perdant absolument le souvenir.

11 était environ 1 h.

A 2 h. 8 m. je me réveille un moment.

Le ballon descendait rapidement. J’ai pu couper un sac de lest pour arrêter la vitesse, et écrire sur mon registre de bord les ligues suivantes que je recopie :

« Nous descendons; température — 8°; je jette lest, H = 515. Nous descendons. Sivel et Crocé encore évanouis au fond de la nacelle. Descendons très-fort. »

A peine ai-je écrit ces lignes qu’une sorte de tremblement me saisit, et je retombe affaibli encore une fois. Le I vent était violent de bas en haut, et dénotait une descente très-rapide. Quelques moments après, je me sens secouer par le bras, et je reconnais Crocé, qui s’est ranimé. « Jetez du lest, me dit-il, nous descendons. » Mais c’est à peine si je puis ouvrir les yeux, et je n’ai pas vu si Sivel était réveillé.

Je me rappelle que Crocé a détache l’aspirateui ! qu’il a lancé par-dessus l ord, et qu’il a jeté du lest,

des couvertures, etc. 1 Tout cela est un souvenir extrêmement confus qui s'éteint vite, car je retomlie dans mon inertie plus complètement encore qu’auparavant, et il me semble que je m’endors d’un sommeil éternel.

Que s’est-il passé? Il est certain que le ballon délesté, imperméable comme il l’était, et très-chaud, est remonté encore une fois dans les hautes régions.

À 3 h. 30 environ, je rouvre les yeux, je me sens étourdi, affaissé, mais mon esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse effrayante; la nacelle est balancée fortement et décrit de grandes oscillations. Je me traîne sur les genoux et je tire Sivel par le bras ainsi que Crocé.

— Sivel! Crocé! m’écriai-je, réveillez-vous !

Mes deux compagnons étaient accroupis dans la nacelle, la tète cachée sous leurs couvertures de voyage. Je rassemble mes forces et j’essaie de les soulever. Sivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang. Crocé avait les yeux à demi fermés et la bouche ensanglantée.

Raconter en détail ce qui se passa alors m’est impossible. Je ressentais un vent effroyable de bas en haut. Nous étions encore à 6,000 mètres d’altitude. Il y avait dans la nacelle deux sacs de lest que j'ai jetés. Bientôt la terre se rapproche, je veux saisir mon couteau pour couper la cordelette de l’ancre: impossible de le trouver. J’étais comme fou, je continuais à appeler : Sivel ! Sivel !

Bar bonheur, j’ai pu mettre la main sur un couteau et détacher l’ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d’une violence extrême. Le ballon sombla s’aplatir et je crus qu’il allait rester en place, mais le vent était rapide et l’entraîna. L’ancre ne mordait pas et la nacelle glissait à plat sur les champs; les corps de mes malheureux amis étaient cahotés çà et là, et je croyais à tout moment qu’ils allaient tomber de l'esquif. Cependant, j'ai pu saisir la corde de soupape, et le ballon n’a pas lardé à se vider, puis à s’éventrer contre un arbre. 11 était quatre heures.

En mettant pied à terre, j’ai été pris d’une surexcitation fébrile, et je me suis affaissé en devenant livide. J'ai cru que j’allais rejoindre mes amis dans l’autre monde.

Cependant, je me remis peu à peu. Je suis allé auprès de mes malheureux compagnons, qui étaient déjà froids et crispés. J’ai fait porter leur corps à

* L’aspirateur, d’après les renseignements fournis à la Société i/e navigati n aérienne, par le maire de Courmcnin ( Loire— et— Clicr) est tombé près d’une femme assise sur l’herbe avec ses deux enfants. Son choc contre terre produisit un bruit formidable. On ramassa dans le voisinage une couverture de voyage et une boîte garnie de ouate, destinée à garantir les tubes à potasse. Mous rappellerons que l’aspirateur était vide, qu'il ne pesait plus que 17 kilogr.-et que l’infortuné Crocé- SpineUi en le jetant n'avait rien fait do contraire aux règles de l'aéronautique, puisque la descente était très-rapide. Quand le ballon remonta, il eût failli tirer la corde de la soupape. Mais Crocé, repris par la faiblesse, n’eut sans doute plus la lorce de le faire.

l’abri dans une grange voisine. Les sanglots m’étonffuient 1 !

La descente du Zenith a eu lieu dans les plaines qui avoisinent Ciron (Indre), à 230 kilomètres de Paris à vol d’oiseau. D’après les questionnaires lancés de la nacelle, et renvoyés au siège de la Société de navigation aérienne par ceux qui les ont ramassés à terre, je me suis assuré que le Zénith n’a pas été dévié de sa route, que le vent souillait en ligue droite, et que sa direction était constante jusqu’à la hauteur de 8,000 mètres. Sa vitesse était certainement plus considérable dans les liantes régions de l’atmosphère, qu’à la surface du sol.

Les papiers questionnaires n’ont pas mis moins de 30 minutes pour descendre de la hauteur de 7,000 mètres jusqu’à terre. Un papier lancé machinalement par moi, à 3 b.

30, au moment de mon second réveil, et taché de sang par une coupure légère que je m’étais faite à la main avant mon premier évanouissement, a été recueilli voltigeant encore dans l’atmosphère, 3o minutes après l’atterrissage du ballon.

Après avoir retracé l’histoire de l’ascension du Zénith ; j’arrive aux deux points importants qui ont si vivement préoccupé l’attention du monde savant et du public.

Quel est la hauteur maximum atteinte par le Zénith?

Quelle est la cause de la mort de Crocé -Spinelli et de Sivel ?

La première question est aujourd’hui résolue par l’ouverture des tubes barométriques témoins, imaginés par M. Janssen, et déjà employés par Sivel et Crocé-

1 Le récit de cette dernière partie du voyage a été écrit le lendemain même do l’atterrissage, dans une lettre adressée à M. Hervé-Mangon, président de la Société française de navigation aérienne . 11 est tout empreint de l'impression que je ressentais alors, .le n'y ni rien ajouté, rien changé, car je ne saurais retracer plus complètement aujourd'hui cet événement plein d’horreur; aurais-je même la force de le dépeindre, si je ne l’avais fait précédemment dans un moment de lièvre? On jugera de l'état de surexcitation où je me trouvais à la descente, parle fait suivant. Quand j’ai tranche la corde qui retenait l’ancre, avec le couteau que je tenais de la main droite, je me coupais en même temps l’index de la main gauche sans le sentir en aucune façon. La vue du sang m’a seule arrêté. Les manœuvres de la descente, lancement de l’ancre, au momeut voulu, ouverture de la soupape pendant le traînage, etc., ont été faites en quelque sorte instinctivement, grâce à l’habitude acquise dans mes précédents voyages. Je ne publie ces détails que parce qu’ils me semblent offrir un intérêt physiologique. Cet état de surexcitation fébrile, suivi d’un abaissement , estil le résultat de l’influence de la dépression, ou celui du saisissement qu’avait fait naître, en mon esprit, la vue de mes infortunés amis, morts si subitement, et d’une façon si terrible? Il provenait peut-être de ces deux causes réunies. G. T.

Tube barorn étriqué témoin.

Spinelli lors de leur ascension à 7,300 mètres (22 mars 1874).

La figure ci-jointe représente un de ces tubes; il est épais, allongé, recourbé à sa partie inférieure dont l’ouverture est capillaire. Sa longueur est de 0 m ,50. Son diamètre intérieur de 1 à 2 millimètres. Le tube A, au départ, est plein de mercure, quand il arrive dans les régions supérieures, là où la pression est au-dessous de 50, le mercure s’abais-e et s'écoule par l’ouverture capillaire inférieure. Si on atteint la pression 20, par exemple, le mercure s’abaissera comme on le voit en B. La quantité de mercure restant dans le tube, donne, au retour, la pression minima. 11 va sans dire que la capillarité inférieure est

telle que le choc ne peut pas faire écouler lcmercure, que les tubes emportés par les aéronautes sont emballés avec gfand soin, et enfermés dans une boîte close, munie de cachets, dont on doit reconnaître l’authenticité à la descente.

L’opération, en ce qui concerne l’ascension du Zénith, a été faite dans le laboratoire du physique de la Sorbonne, avec le concours de MM. Berthelot, Jamin et Ilervé-Mangon. Les tubes que j’ai rapportés ont été placés sous la machine pneumatique avec un baromètre. On a fait progressivement le vide jusqu’à ramener la colonne de mercure à l’extrémité courbée du tube, dans les conditions où elle devait se trouver au moment où nous avons atteint la plus

Fac-similé d'une page du carnet de bord de Crocé-Spinelli. Lignes écrites au crayon dans la nacelle, à l'altitude de 5,700 mètres.

Fac-similé d’une page du carnet de bord do Sivel.

Lignes écrites à l’encre avant le voyage et donnant les poids de lest qu’il faut jeter pour atteindre 8,000 ni.

grande hauteur. Un tube avait été cassé, quelques autres avaient éprouvé des accidents ou fonctionné mal, mais il y en a deux dont la marche a été régulière, etqui nousontfourni des résultats concordants. Us tendent à établir que la plus faible pression était de 264 à 262 millimètres, ce qui porte la hauteur maximum à 8,540 et 8,601 mètres (correction faite de la pression à la surface du sol).

Comme au moment de mon anéantissement, à 8,000 mètres, l’aiguille du baromètre passait rapidement sur le chiffre de la pression 28 (8,002 mètres) et indiquait ainsi une ascension d’une assez grande vitesse, j’ai la persuasion que nous avons atteint cette altitude de 8,000 mètres, dès la première ascension. Après la première descente, Crocé- Spinelli et très-certainement Sivel vivaient encore; ils ont été frappés de mort quand le ballon a atteint une seconde fois les niveaux élevés qu’il venait de

quitter, mais qu’il n’a pas dû dépasser, son poids et son volume, ne lui permettant certainement pas de monter plus haut.

Il ne me semble pas douteux que la mort de ces infortunés est la conséquence de la dépression atmosphérique; il est possible do supporter, pendant un temps de faible durée, l’action de cette dépression ; il est difficile d’en subir l’effet coup sur coup, pendantprèsde deux heures presque consécutives. Notre séjour dans les hautes régions a été, en effet, bien plus long que celui d’aucune ascension précédente à grande hauteur. J’ajouterai que l’air particulièrement sec n’a peut-être pas été sans exercer une funeste influence.

On se demandera à présent quelle est la cause de mon salut. Je dois la vie probablement à mon tempérament particulier, essentiellement lymphatique, peut-être à mon évanouissement complet, sorte d’ar-

LÀ N Aï LUE.

rêt des fonctions respiratoires. J'étais à jeun ail moment du départ, et je pensais d’abord que cette circonstance m’était particulière, mais j'ai eu depuis la preuve que si Sivel avait mangé, Crocé n’avait, comme moi, presque aucun aliment dans l'estomac.

La dépression est considérable à l’altitude de 8,îi00 mètres, puisque la colonne mercurielle du baromètre n’est plus que de 0'V2G environ. Les rares ascensions en hauteur précédentes sont trèsloin de cette altitude. Gav-Lussac, en 1 80 1, a atteint 7,0(H mètres, Robertson et Lhoest, en 1805, 7,400 mètres; Barrai et Rixio, eu 1852, 7,010 mètres; Wclsh, la même année, 0,000 mètres. On voit que tons ces voyages ont eu pour limite, les hauteurs de 7,000 à 7,400 mètres. Nous croyons qu’elles peu-

vent être considérées comme les bornes de l'atmosphère respirahle.

Notre maître et ami, M. Glaisher, en 1802, est monté à l’altitude de 8,858 mètres; là il s’est évanoui subitement, et a failli perdre la vie ; il nous dit lui-même qu’il se sentait mourir. Quant à la hauteur qu’il suppose avoir atteinte au-delà (11,000 mètres), elle nous paraît très-contestable, puisqu’il ne la détermine que par une proportion algébrique, déduite de la vitesse de l’aérostat à la montée et à la descente. L’honorable savant admet que ces vitesses ont été constantes pendant la durée de son anéantissement, tandis qu’elles ont du varier et que la vitesse d’ascension a pu devenir nulle. Nous ajouterons que M. Glaisher avait fait précédemment plu-

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sieurs expéditions analogues, il s’était entraîné peu à peu, et il est certain qu’il avait habitué son organisme à l’action de la dépression du l’air, ce qui lui donnait, pour ces sortes de voyages périlleux, comme des facultés toutes spéciales.

J’ai la persuasion que Crocé-Spinelli et Sivel vivraient encore, malgré leur séjour si prolongé dans les hautes régions, s’ils avaient pu respirer l’oxygène. Ils auront, comme moi, subitement perdu la faculté de se mouvoir. Les tubes abducteurs de l’air vital auront échappé de leurs mains paralysées ! Mais ces nobles victimes ont ouvert à l’investigation scientifique de nouveaux horizons ; ces soldats de la science, en mourant, ont montré. du doigt les périls de la route, afin que l’on sache après eux, les prévoir etlesévitcr. Gaston Tissandier.

CnOCÉ-SPl.NEl.U.

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