ET I.A VIE DE L’HOMME
Nous voulons entretenir nos lecteurs du livre plein d’intérêt, plein d’actualité après la triste catastrophe dont on a lu précédemment le récit, que M. le docteur Jourdanet vient de publier sous ce litre : Influence de la pression de l'air sur la vie de l'homme. C’est en réalité un Irès-beau livre, édité par G. Masson, avec illustration de très-belles gravures qui font honneur au talent bien connu de M. lîoctzel. Huit cartes en couleur, gravées avec beaucoup d’art et de soin chez Erhard ajoutent, au mérite général de l’œuvre, la possibilité pour le lecteur de suivre du regard les descriptions qui y abondent.
Cet ouvrage, dont l’originalité de vues ne saurait être contestée, a d’ailleurs le mérite de reposer sur
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IlabitanU de la Yallée du Spili, à 4,000 mettes d’altiludc. Tibet occidental, province de Ladak. (D’après uue pnotographie.)
une longue pratique médicale et sur une observation attentive dans les pays mêmes qu’il s’est donne la mission de décrire. Ce n’est pas dire que tout est nouveau dans la rédaction do ce livre. Plusieurs chapitres sont consacrés à porter l’attention du lecteur sur un ensemble de vérités connues et classiques, qui doivent servir de base aux développements du sujet. Disons, en peu de mots, les problèmes que M. Jourdanet se propose de résoudre.
Quatre ans après l’invention féconde du baromètre, par Torricelli, l’illustre Pascal prouvait, par des expériences restées célèbres, que la pression de Pair diminue à mesure qu’on s’élève au-dessus du niveau de la mer. Le physicien .Menotte, de son côté, démontrait, vers la meme époque, que l’air atmosphérique est un corps élastique qui augmente ou s’amoindi it dans son volume, en raison inverse des poids qui le compriment. Il s’ensuit, d’une part, que l'atmosphère exerce sur les ccrps qui y sont plongés une pression d’autant plus forte que l’on se rapproche davantage de ses couches les plus intérieures ; et, d’autre part, il est évident quo w si une couche d’air, n’importe sa hauteur; cesse de supporter la totalité des poids qui la compriment, elle occupera un espace plus consi-, dérable qu’auparavant.
Or, personne de nous n’ignore que les liquides et les organes eu général qui composent les corpsdcs animaux, sont partout pénétrés par l’air qui les entoure. Quelles que puissent être d’ailleurs les causes complexes qui tendent à retenir cet air au milieu de nos tissus, ce que nous venons de dire fait comprendre les efforts des lois physiques, pour l’y diminuer à mesure que la pression ambiante est elle-même amoindrie sous n'importe quelle influence.
Nous voyons, dès lors, clairement que les gaz variés dont notre organisme est abondamment pourvu, doivent nécessairement faire des efforts pour en sortir, lorsque nous nous élevons vers les régions supérieures de 1 atmosphère. En sortent-ils en réalité? Les fonctions de l’homme se trouvent-elles troublées par des ascensions à de grandes altitudes? l’eut-il y avoir alors danger pour la santé ou même pour la vie? Telssont les problèmes importants dont M. Jourdauet fait ressortir tout l’iutéièt dans les préambules do sou livre, avant d’entrer sérieusement eu matiêie. Certes, sans vouloir préjuger le résultat on peut bien affirmer qu’il existe un degréde raréfaction del’airqui n’est paseompatible avec la vie, puisque la machine pneumatique a pris soin de nous le démontrer par la mort rapide des animaux autour desquels on diminue cet agent indispensablede notre existence 1 . 11 paraîtra sans doule bien oiseux de rappeler, à< e propos, que à force de s’élever dans les airs, la vie finirait enfin par s’éteindre faute d’aliment respiratoire, comme sous la machine pneumatique. Mais quelle que soit la vulgaire évidence de cette vérité, il n’est pas sans intérêt d’v arrêter notre attention, pour faiie remarquer que l'homme qui s’aventure dans les régions
1 Ce passage était écrit avant le cruel événement du 15 avril, dont il paraît être la Lien triste prophétie.
supérieures de l’air, jusqu’à courir des dangers mortels, ne saurait arriver subitement aux risques supiêmes où sa vie doit s’éteindre. 11 y a, sans nul doute, dans ces périls une gradation progressivedans laquelle des souffrances, presque imperceptibles d'abord, et bientôt des accidents pins réels précèdent les angoisse funestes. Chercher à déterminer la limite où commencent oes souffrances et ces accidents ; ctiidie.r quelle en est la nature ; -rechercher comment cl «à quel point l’homme y résiste par l’habitude du séjour: tels sont les problèmes qui occupent une partie du livre de M. Jourdanet.
Pour eu faire mieux comprendre tout l’intérêt, hâtons-nous d’ajouter que les aspérités de la surface de la terre sont multipliées de telle sorte que la plus grande partie des hommes respirent au-dessus du niveau de la mer, à des degrés variés d’altitude dont les effets méritent les méditations du praticien et de l’homme d’étude. Chercher à discerner l’influence, disons déjà les avantages d’un premier degré de raréfaction de l’atmosphère, comme conséquence de 1 habitation sur les plus basses aspérités du sol; telle est encore une occupation importante de ce travail.
Ainsi donc, d’après ce premier aperçu, nous voyons que la nécessité de bien connaître les ondulations de la surface solide de la terre domine en quelque sorte le sujet traité dans le livre dont nous faisons l’analyse.
Les hautes montagnes, en effet, ne présentent pas seulement des sommets inaccessibles. Leurs crêtes, irrégulièrement conformées, laissent souvent entre elles des soulèvements considérables du sol dont la surface s’étend en vastes plaines couvertes de végétation, sur lesquelles prospèrent différentes espèces animales. L’homme lui-même, transporté de la sorte dans les régions élevées de l’air, a pu non-seulement s’y créer des ressources pour soutenir son existence, mais y vivre en société et s’y développer au milieu du mouvement habituel des progrès de son époque. Etudier la vie dans ces conditions originales, la suivre dans les péripéties diverses qui constituent les nombreuses phases de la santé et de la maladie, comparer cos différents mouvements de l’existence avec ceux de même ordre qu’on observe au niveau de la mer, tirer souvent de ce parallèle des conclusions utiles dans le but d’éclairer certains points douteux en physiologie, en pathologie, en hygiène : telle est encore une partie de la tâche que M. Jourdanet s’est proposé de remplir.
Mais ce n’est pas seulement au point de vue de l’habitation permanente que les pays élevés ont pour lui de l’intérêt. 11 se propose encore de démontrer que les pérégrinations ondulées à travers les montagnes, le simple exercice sur des flancs escarpés, ne sauraient être confondus avec le mouvement qui s’exerce en pays de plaine. Les ondulations très-prononcées du sol, en effet, s’accompagnent de variations plus ou moins sensibles de la pression de l’atmosphère, et c’est là une circonstance originale dont
son travail sc propose d’étudier l’influence caractéristique sur la santé de l'homme malade qui cherche son soulagement dans l’hygiène de la locomotion.
On voit par les intentions de ce livre que le désir de l’auteur est do mettre au jour toutes les actions de la montagne sur les conditions variées do la vie de ses habitants. Les hommes réunis en société y trouvent-ils les mêmes éléments et la même sécurité d’organisation sociale que dans les pays de plaine? Leur santé se développe-t-elle, à tous les niveaux, dans les mêmes conditions de vigueur et d’aptitudes? Les aspirations morales restent-elles indifférentes aux impressions climatériques que les différents degrés d’altitude font varier à chaque pas? Tels sont les doutes que ce travail s’est proposé d’éclaircir. Voir l'homme moral et physique dans tous les rapports de sa vie avec la pression barométrique que la diversité des niveaux rend si compliquée sur la terre, tel est le but que M. Jourdnnet s’est efforcé d’atteindre.
Là ne se limitent pas les aspirations de ce livre. L’homme, en effet, ne s'est pas borné à respirer l’air atmosphérique tel que la nature le lui a fourni. Les besoins de ses industries l’ont conduit à se soumettre à des pressions artificielles qui ont atteint, dans certains cas, des degrés dont on no saurait, a priori, estimer les dangers véritables. L’expérience a déjà fourni les éléments pour juger cette question importante, au point de vue de la santé des gens qui s’y trouvent personnellement intéressés. Les travaux de M. Bert jettent un jour nouveau sur cette partie considérable du programme. Les résultats auxquels il est parvenu à cet égard sont empreints d’une telle originalité, que M. Jourdanet considère comme son devoir d’en réserver tout l’intérêt pour le livre que son éminent collègue doit publier très-prochainement. Mais i! reprend possession de son sujet en exposant les nombreuses données que fournit déjà l’observation, pour juger l’effet de l’air artificiellement et variablement comprimé dans le traitement des maladies.
Tel est, en peu de mots, le vaste programme que M. Jourdanet s’est tracé et qu’il traite avec méthode dans le volumineux ouvrage dont nous faisons l’analyse. 11 y procède par une division en cinq parties dont les titres mêmes disent au lecteur ce que l’auteur se propose d’étudier dans chacune d’elles.
l re partie. — Etudes barométriques préliminaires.
2 e — — Climats des altitudes.
3° — — Constitution pathologique des alti-
tudes
4° — — Climats de montagne.
5 e — — Les transitions barométriques.
Appendice et notes supplémentaires.
I. — La première partie aborde d’une manière originale le passé de notre atmosphère, apres avoir décrit avec clarté les principaux phénomènes météorologiques qui se lient le plus intimement avec la pression de l’air. Quelles que puissent être les pen-
sées auxquelles le lecteur se soit déjà arrêté au sujet des premiers âges de notre atmosphère, il ne verra pas sans intérêt les ingénieux efforts de M. Jourdanet pour prouver que, depuis le règne exclusif de la chaleur solaire, à la surface de notre globe, la pression de l’air compte deux phases principales se caractérisant par sa diminution jusqu’à l’époque glaciaire et par son augmentation depuis lors jusqu’aux temps modernes.
11. — Dans la deuxième partie, l'auteur présente à notre étude les points réellement fondamentaux de son livre. 11 y traite des climats d’altitude des pays tropicaux, et il a soin de nous dire que, par ces mots, il comprend les influences d’une raréfaction atmosphérique agissant sur le sang de manière à y diu inuer la quantité normale d’oxygène. Les différents chapitres dont cette partie du livre se compose se prêtent difficilement à l’analyse, tant les faits y abondent et frappent par l’originalité de leur interprétation.
M. Jourdanet nous expose, dans un style clair, précis et non sans élégance, comment la marche des maladies cl l’aspect de l’homme sain sur les grandes altitudes le conduisirent à reconnaître l’action affaiblie de l’oxygénation sanguine. La critique manquerait à ses devoirs si elle négligeait de faire remarquer que cet observateur put arriver à nous dire, dès 1863, que la diminution de densité atmosphérique ne paraît pas produire d’action bien sensible sur l’homme au-dessous de 2,000 mètres d’altitude, dans les pays tropicaux. Les travaux de M. Jlert, à leur tour, ont démontré que les animaux de ses expériences commencent à donner des preuves d’une oxygénation déjà altérée, dans des conditions de pression qui correspondent à 2,000 mètres de hauteur. Cet accord entre l’observation et l'expérience est assurément des plus dignes d’être remarqué. Partant de ce fait, désormais acquis à la science, M. Jourdanet en démontre la confirmation dans le mal de montagne, et il n’hésite pas à dire que les troubles qui accompagnent cette conséquence morbide des grandes ascensions sont la preuve non équivoque d’une désoxygénation sanguine, à laquelle il applique la dénomination d’anoxyhémie barométrique.
Un chapitre des plus intéressants est consacré par l’auteur à l’historique des voyages sur les grandes altitudes et à des appréciations caractéristiques au sujet des voyageurs ou des savants qui les ont exécutés. Mais, auparavant, M. Jourdanet nous a donné la description dos lieux dont l'élévation transporte le séjour de l’homme dans les régions raréfiées de l’atmosphère. Il nous décrit les hauteurs de l’Asie centrale et nous fait entrevoir, dans la peinture d’une nature aride et désolée, vers4, 000 mètres d’altitude, la vie précaire des hommes qui se hasardent à y établir leur séjour. Nous reproduisons, à ce propos, un dessin que le livre de M. Jourdanet emprunte au célèbre voyage des frères de Schlagiulweit. On y voit, aux abords d’un lac salé, des surfaces rocailleuses et