‹ La Nature 1875 S1Chapitre 179 sur 224 · DE CROCÉ-SPINELLI ET DE SIVEL · texte numérisé non relu

DE CROCÉ-SPINELLI ET DE SIVEL

Une grande émotion s’est emparée de la population de Paris, à la nouvelle de la mort terrible et glorieuse de Crocé-Spinelli et de Sivel. On a fait à ces nobles victimes des funérailles dont ils étaient dignes. Nous en empruntons le récit à la République française, qui l'a publié d’une façon très-complète, et dont nous donnons ici quelques extraits :

« A onze heures précises, les cercueils ont été placés dans la cour de la gare d'Orléans. Les deux défunts appartenaient à la religion protestante. M. le pasteur Dide a prononcé une courte allocution qui a ému l’auditoire. Les cercueils ont été placés sur les corbillards, et le cortège s’est mis en marche. 11 a suivi le pont d’Austerlitz, le boulevard Contrescarpe, la place de la Bastille et la rue de la Roquette jusqu’au Père-Lachaise. Tout le long du parcours, ce cortège marchait au milieu d’une double haie humaine et grossissait à mesure qu’il avançait. On était parti dix mille à peu près de la gare d’Orléans, on était près de vingt mille en approchant du cimetière. Le premier corbillard, à draperies noires, contenait le cercueil de Sivel; le second, à draperies blanches, celui de Crocé-Spinelli. Derrière, marchaient les membres des deux familles, le père et les frères de Crocé-Spinelli, la fille de Sivel, âgée de six ans, et sa belle-mère, madame Poitevin. Le deuil était conduit par 11. Ilervé-Mangon, membre de l’Institut, président de la Société de navigation aérienne; à sa droite, II. le lieutenant de vaisseau de Langsdorff, officier d’ordonnance de M. le maréchal de Mac-Mahon, et représentant le président de la République; à gauche, 11. le capitaine d’infanterie Chabord, du cabinet de IL le ministre de la guerre ; M. de IVatteville, délégué par M. le ministre de l’instruction publique, et qui avait en son nom apporté une somme do mille francs à la souscription ouverte par la Société de navigation aérienne.

• Un grand nombre d’honunes et de savanls éminents sc remarquaient dans l’assistance. Au Père-Lachaise, les deux corps ont été déposés dans le caveau de la Ville. M. le pasteur Dide a prononcé, avec éloquence, un magnifique éloge des deux glorieuses victimes. Après ce discours trèsapplaudi, M. Thulié, président du Conseil municipal, a pris la parole au nom de la ville de Paris. M. Ilureau de Villeneuve a prononcé quelques paroles émues sur Sivel et Crocé-Spinelli, « ces hommes loyaux, généreux, foncièrement honnêtes, non-seulement de l’honnêteté matérielle, mais de l’honnêteté scientifique, qui en est une forme plus épurée encore. » — M. Émile Barrault a adressé aux victimes un dernier adieu au nom de la Société des ingénieurs civils de la ville de Paris et des anciens élèves de l’École [centrale. M. llervé-Mangon s’est approché à son tour, et a prononcé un remarquable et touchant discours dont nous regrettons de ne pouvoir reproduire que quelques ligVies :

• M. Crocé-Spinelli avait deux passions, dont une seule eût suffi pour lui donner une grande valeur; il aimait Ja science de toutes ses forces ; il aimait surtout notre chère France de tout son cœur...

« M. Sivel, ancien officier de marine, avait été appelé par un irrésistible attrait h s’occuper de navigation ac-

rienne. L’inconnu semblait le fasciner. La navigation océanique n’avait pas suffi à son insatiable curiosité. La mer n’avait plus pour lui de rivages assez inabordables à découvrir : il voulait sonder les profondeurs inconnues de l’atmosphère...

« Crocé et Sivcl sont morts à la limite qu’ils voulaient franchir, victimes de leur ardent désir d'assurer à la patrie des Montgolfier l’honneur rie la découverte de ces régions élevées que nul n’est encore parvenu à connaître... D'autres, plus heureux, exploreront un jour, bientôt peutêtre, ces dangereux déserts de l’espace ; mais nos chers amis conserveront toujours la gloire qui appartient aux précurseurs des grandes découvertes. Dans nos heures de tristesse et de découragement, pensons à Crocé et à Sivel : l’exemple dé leur courage et de leur énergie nous donnera la force d’accomplir le devoir, de nous montrer dignes de leur souvenir.

« Crocé! Sivcl! vous êtes morts à la recherche des vérités nouvelles; vos noms seront inscrits parmi ceux des martyrs de la science ! Votre mémoire vivra au plus profond de nos cœurs. Quand nous essayerons de faire une bonne action, vos images bénies seront présentes à nos yeux! »

«Après ce discours, M. Gaston Tissandier, qui avait voulu rendre les derniers devoirs à ses malheureux amis, s’avance près de la tombe, et, d’une voix entrecoupée de sanglots ; « Crocé! Sivcl! s’écrie-t-il, mes amis! mes chers compagnons ! je ne veux pas qse cette tombe se ferme sans vous adresser un dernier adieu! » Le vieux père de Crocé-Spinelli s’est, lui aussi, traîné jusqu'à la tombe, cl a poussé un cri déchirant ; « Adieu ! mon fils! adieu! à toi l’immortalité! i>

« Après quelques mots de 31. Tarbé, au nom de la Société des aéronautes du siège de Paris, la foule s’est retirée profondément attristée. M. G. Tissandier, à la sortie du cimetière, a été l’objet d’une manifestation sympathique et chaleureuse. »

LA SOL'SCRirllON EN FAVEUR DES FAMILLES DES VICTIMES.

La Société française de navigation aérienne, dont le siège est à Paris, rue La Fayette, 05, a ouvert une souscription en faveur de la fille de Sitel, du vieux père de Crocé-Spinelli. La presse tout entière a répondu à cet appel, et nous espérons que la France ne fera pas preuve d’ingratitude envers ceux qui sont morts au nom de la science et de la vérité. 31. G. Masson, administrateur de la Nature, souscrit pour 500 francs, et le journal la Nature pour 500 francs.

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