CORRESPONDANCE
Londres, Dlackheath, 22 avril 187ci.
Mon cher Tissandier,
Je ne sais vraiment pas comment vous exprimer mon chagrin et mon anxiété en apprenant le résultat fatal de votre dernière ascension. Je me suis rappelé ce que j’avais éprouvé moi-même avant d’ètre saisi par l’asphyxie, causée par la raréfaction de l’air, qui ne permettait pas à une quantité d’oxvgène suffisante de laisser libre la circulation du sang dans les poumons.
En vous voyant, vdus et vos deux amis si regrettés, vous exposer aux mêmes dangers qui ont causé leur trépas, je me suis reporté au trouble et a l’émotion que j’avais ressenti moi-même lorsque la mort me menaçait.
Je ne saurais vous dire combien je partage vos senti- ,
ments de douleur et de tristesse, ainsi que ceux de s membres de la Société et des parents et amis de Sivcl et Crocé-Spinelli. J’apprends qu’on a ouvert une souscription pour leurs familles ; voulez-vous m’inscrire pour 125 fr.?
Mon cher Tissandier, je pense que, pour assurer le succès des voyages à très-grande hauteur, il serait bon do faire des ascensions préparatoires à 4,000 mètres seulement, puis à 4,500, 5,000, 6,000, etc. Mais je ne veux pas discuter aujourd’hui sur le plus ou moins de certitude de ces explorations dans les hautes régions de l’air. Je viens vous prier d’exprimer mes (dus cordiales sympathies à 31. llervé-3Iangon, aux principaux membres de la Société et à vous-même, bien heureux de vous savoir sain et sauf, ainsi qu’aux parents et aux amis de ces hommes courageux que nous venons tous de perdre.
Bien à vous de cœur, cher Tissandier.
James Glaisiier.
Monsieur,
11 y avait 20 minutes que le ballon le Zénith venait de quitter terre à Paris, et arrivait à une altitude de 2,000 à 3,000 mètres, quand je fus à même d’observer le phénomène suivant. A l’opposite du soleil, l’aérostat projetait dans l’espace deux ombres grisâtres, l’une plus large et placée en dessous, toutes deux correspondant au ballon et à sa nacelle. Cette ombre, d’abord courte, à peine visible et inclinée légèrement vers la terre, se redressa en prenant de l’intensité; enfin, quand elle se dessina parallèle au sol, elle avait doublé de longueur. Elle était longue d’environ 25 diamètres du Zénith. A ce moment, le ballon disparut derrière un rideau d’azur, et avec lui disparut aussi cette ombre diaphane.
On aurait dit une comète traçant dans l’espace une rapide évolution, le ballon représentant le noyau et l’ombre simulant la queue.
Avec la sérénité du temps, ’a quoi atlribuer ce spectacle qui ne dura que 10 minutes? Sans doute aux corpuscules en suspension dans l’air, sans doute aussi à la vapeur d’eau qui présentait un écran suffisant et qui, à celte altitude, se trouvait transformée en paillettes de glace.
La Chapelle, lit avril t8ïd.
Monsieur,
Al h. 36, j’ai aperçu, dans la direction N.-N.-E., le ballon le Zénith qui venait vers moi avec rapidité; il était alors distant de l’horizon d'un arc de 48° environ.
Je l'observai attentivement ; il me semblait "a une hauteur prodigieuse. Le globe, parfaitement sphérique, était éclairé fortement par le soleil ; il paraissait luisant et du blanc le plus pur.
J'étais en ce moment entouré de mes élèves, alors en promenade, chacun faisait ses réflexions; presque tous donnaient à l’aérostat les dimensions apparentes d’une grosse bulle de savon ; ils le prenaient pour un de ces petits ballons si connus des enfants.
L'aérostat, qui semblait s'élever, quitta rapidement le zénith, pour continuer sa route vers le S.-S. -O.; il traversa la Loire à 1 h. 40, dans les environs de Saint— Ay, et alla se perdre, pour nous, dans la lumière éblouissante qui environnait le soleil. Lorsque je le vis pour la dernière fois il s’inclinait un peu au sud, baigné par des flots de lumière, il paraissait translucide et comme aérien, on au-
I rait cru voir un ballon en cristal.
Veuillez agréer, etc> L. Godefroy.