LE GYROSCOPE ET SES APPLICATIONS
(Suite et fin. — Voy. p. 401.)
LE NAVIRE A SALON SUSPENDU « LE BESSEMER. )t
Depuis fort longtemps on se préoccupe de rendre moins pénible aux voyageurs le passage de la Manche. Une foule d’idées plus ou moins sérieuses ont été mises en avant, et si le projet de creuser un tunnel est entré tout dernièrement dans une voie qui doit conduire à la réalisation de cette grandiose entreprise, il faudra encore un certain nombre d’années avant qu’on puisse faire, sans transbordement, le trajet de Paris à Londres.
Les ingénieurs continuent donc, surtout en Angleterre, à chercher les moyens d'améliorer une traversée qu’on ne peut encore éviter. Des navires d'une construction toute différente, de celle ordinairement en usage, ont été dernièrement lancés, mais jusqu’ici aucun n’a pu, par une mer un peu dure, conserver une stabilité suffisante pour éviter à ceux qui sont à bord les souffrances du mal de mer.
M. Ressemer a voulu résoudre la question autrement; conservant à son navire, à peu de chose près, la forme et les dimensions ordinaires, il a eu l’idée hardie de suspendre le salon dans lequel doivent se tenir les voyageurs de telle manière qu’il no participe pas aux mouvements imprimés par les vagues.
Dans son premier projet il laissait ce salon complètement libre, un système de suspension à la Cardau lui permettant de conserver sa position horizontale quelle que soit celle de la coque du navire ; mais un examen plus attentif de la question lui fil. craindre que par une forte mer ce salon très-pesant, ne prît un mouvement d’oscillation capable de compromettre non-seulement la sécurité des passagers qui s’y tiendraient, mais celle du navire lui-même.
Il renonça donc à laisser son salon suspendu abandonné librement uses mouvements, et les difficultés
mécaniques lui firent borner ses efforts à annuler les effets de roulis, ceux du tangage étant d'ailleurs beaucoup moins considérables.
Dans un premier essai, fait au moyen d'un appareil dispose à cet effet, il chercha s’il ne serait pas possible, en agissant au moyen de presses hydrauliques sur un salon simplement suspendu sur deux tourillons, placés suivaîit l’axe du navire, de lui imprimer des mouvements constamment inverses deceux du roulis, de manièreà obtenir une immobilité relative. Cet essai réussit pleinement et il fut prouvé qu’un agent attentif, placé à bord du navire et se guidant sur des repères convenables, pouvait parfaitement diriger l’action des presses, de manière à empêcher le plancher du salon de s’écarter sensiblement de la position horizontale. Restait seulement à combiner un mécanisme, tel que l’action de cet agent fût aussi restreinte que possible, et qu'il ne pût, en aucun cas, par sou inadvertance, produire un danger plus grand que celui qu’on cherchait à éviter.
Ap rès plusieurs tâtonnements, la réussite vint couronner les efforts de l'inventeur, et déjà quelques voyages en mer ont prouvé l’efficacité des dispositions adoptées. Nous ne pouvons ici, sans entrer dans des détails trop techniques et trop minutieux, qui nous feraient sortir de notre cadre, en donner une, description complète. Qu’il nous suffise de dire que, grâce à ces dispositions, le salon abandonné à luimême, soit par suite de l’inattention du surveillant, soit par suite d’un dérangement dans le mécanisme, est peu à peu ramené à sa position normale, par rapport à la coque du navire, et en devient solidaire comme dans un navire ordinaire.
Nous décrirons cependant ici un mécanisme auquel avait un instant songé M. Ressemer, pour supprimer le surveillant et rendre son appareil complètement automatique. Il avait voulu utiliser, dans ce but, la stabilité bien connue du plan de rotation d’un volant massif animé d’un mouvement rapide. Mais, faute d’avoir assez approfondi la théorie que nous avons exposée précédemment et de s’ètre rendu un compte parfaitement exact des forces en jeu, il avait construit un engin dont les dispositions ne satisfaisaient pas à toutes les conditions voulues pour remplir le but cherché. Mais, bâtons-nous de le dire, tout imparfait qu’était son appareil, il avait pour origine une idée féconde et il lui était facile de le modifier de manière à faire disparaître les vices qui en eussent rendu l’emploi inutile.
Cet appareil ayant un instant vivement préoccupé l’opinion publique en Angleterre et étant, croyonsnous, susceptible d’autres applications ; nous le décrirons tel qu’il avait été conçu, bien que M. Ressemer y ait renoncé depuis, et ait remis aux mains d'un employé de chair et d’os la manœuvre de ses presses hydrauliques.
Notre dessin ne représente que la partie essentielle- de l’appareil, c’est-à-dire le gyroscope, ainsi que le désigne assez improprement l’inventeur.
A est un volânt massif de deux pieds de diamètre
environ, maintenu sur un arbre R au moyen d’une rondelle et d’un écrou faisant pression sur une fusée conique.
C et D sont les coussinets dans lesquels tourne cet arbre, et M une sorte de crapaudine hydraulique sur laquelle nous reviendrons tout à l’heure.
L’enveloppe métallique qui sert d’attache aux différentes parties de l'appareil est désignée par la lettre E ; elle porte deux tourillons T et T' sur lesquels est suspendu tout l’ensemble qui, delà sorte, 11e peut que tourner autour de l’axe commun de ces deux tourillons, axe qui est lui-même parallèle à celui du navire.
Enfin X est un contrepoids destiné à équilibrer le tout autour de ces mêmes tourillons.
Il nous reste maintenant à indiquer comment on peut, sans difficulté, iinprimerau volantetà son axe lavitesse énorme de 5,000 tours par minute. M. Ressemer a, du reste, parfaitement résolu ce difficile problème et la disposition qu’il a imaginée fait le plus grand honneur à son habileté, du reste bien connue.
De l’eau, emmagasinée sous une pression considérable dans un réservoir spécial, au moyen d’une pompe à vapeur, pénètre dans l’appareil par un des tourillons perforé à cet effet, et, suivant un conduit que notre dessin ne montre pas, vient déboucher par l’orifice N dans la petite capacité qui se trouve sous la crapaudine. Elle suit le tube J percé dans l’arbre du giroscope et vient s’échapper librement par les deux ajutages I et U, constituant ainsi un tourniquet hydraulique semblable, quoique sur une plus grande échelle, à ceux dont 011 se sert chaque jour dans les décorations au moyeu d’eftels d’eau. A lui seul, ce tourniquet 11e suffirait certainement pas, quelle que soit la pression de l’eau qui l’alimente, pour vaincre les frottements qui s’opposent au mouvement du disque pesant placé au-dessus; mais l’inventeur y a pourvu de la manière la plus heureuse. La partie inférieure de l’axe de ce disque porte un épaulcmeut qui vient s’appuyer sur une bride en bronze L, traversée librement par le tenon plus petit qui termine cet axe.
Le diamètre de ce tenon, un peu plus faible que celui du trou dans lequel il passe, est calculé de manière que la pression de l’eau qui remplit la capacité S soit insuffisante pour soulever le volant et son arbre; mais cette eau, passant par le faible espace annulaire qui existe entre ce tenon et les parois du trou, vient faire pression sur lepaulement de l’arbre, le soulève légèrement cl s’échappe tout autour de cet épaulement, de telle sorte que le poids du volant ne repose plus directement sur la bride L, mais sur une mince couche d’eau qui, par sa mobilité, rend les frottements à peu près nuis.
De cette manière le volant acquiert lui-même une mobilité extrême et la réaction de l’eau, s’échappant parles ajutages du tourniquet, suffit pour lui imprimer une rotation rapide.
Ce 11’est pas encore tout, une fois l'appareil lancé