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AU PÔLE N U RD

(Suite. — Voy. p. 26.)

Le pays où nous allions nous engager est privé de toute trace de vie. Partout des glaciers gigantesques s’élancent des profondes solitudes des montagnes, dont les massifs s’élèvent en cônes abrupts et en hauts plateaux. La roche dominante est la dolérite 1 . Tout est d’une éblouissante blancheur. Les

1 La (lolérile (ou ilolérine) est une roche primitive formée d’une pâle fcldspalhique parsemée d'augilo et d'oxyde de fer.

étages symétriques des montagnes font l’effet de colossales cristallisations superposées et formant de? séries de colonnades. Nulle part, comme cela a lieq même au Groenland, au Spitzherg et à la Nouvelle- Zemble, la roche ne se montre avec sa couleur naturelle, ce qu’il faut attribuer à la condcnsatiot de l'humidité de l’air sur les parois des rochers. Cette humidité nous nuit aussi pour l’appréciatiou des distances. Le ciel, chose rare, est complètement serein.

La température excessivement basse qui régna pendant notre excursion exigeait de notre part d’incessantes mesures de précaution. Le thermomètre descendit jusqu'à — 40° R. (à la même heure il marquait — 57“ R. à bord du navire). Le froid était surtout sensible la nuit ; nous souffrîmes aussi beaucoup en franchissant le glacier Sonklar, bien qu’il n’y eût qu’un faible souftle de vent. Tous nos vêtements étaient roidis sur notre corps, et du ilium très-fort que nous avions avec nous semblait nonseulement avoir perdu sa force, mais encore ne plus être liquide.

Revenus à notre navire le 16 mars, nous limes immédiatement nos préparatifs pour une seconde excursion qui devait durer trente jours et avoir pour but d’explorer l’étendue du pays vers le nord.

Trois jours après, nous perdîmes un de nos compagnons, le machiniste Krisch, qui succomba à une pulntoiiie tuberculeuse dont il était atteint depuis longtemps et qui s’était compliquée d’une attaque de scorbut. L’inhumation eut lieu par un violent chasse-neige. Le corps fut déposé entre des colour.es de basalte et la tombe surmontée d’une simple croix.

Le 24 mars au matin, nous nous remettions en route pour le nord. L’expédition se composait de M. Orel, des Tyroliens Haller et Klotz, des matelots Zaninovich, Soussich, Lukinovitch, et moi.

Malheureusement, nos attelages de chiens s’étaient disloqués ; nous ne pûmes prendre avec nous que trois de ces fidèles animaux pour nous aider à tirer notre grand traîneau, dont le chargement pesait 16 quintaux ; tous les autres étaient morts ou impropres à ce service. Contre toute prévision, la température ne tomba pas au-dessous de — 26° R. pendant toute notre excursion, mais le chasse-neige et l’humidité, ainsi que la rencontre d’une foule de crevasses et l’eau qui submergeait notre voie nous rendirent le voyage bien pénible.

L’ensemble des terres que nous avons découvertes offre à peu près la même étendue que les îles Spitzberg; ces terres se composent de plusieurs agglomérations considérables, coupées de nombreux fiords et entourées d’une foule d’îles. Celle de ces terres située à l’est a reçu le nom de Terre de Wilczek, et celle située à l’ouest le nom de Terre de Zicfuj.

Un immense détroit, l 'Austria-Sund, sépare ces masses dans le sens de la longueur; il part du cap llansa, et, se dirigeant vers le nord, se bifurque, par 82“ latitude nord, au-dessous de la Terre du prince

Rodolphe, on deux bras dont nous avons pu suivre celui du nord-est, et qui est très-large, jusqu’au Cap Peslh, à l’extrême nord.

La dolérite est partout la roche dominante. Les assises horizontales des rochers, les montagnes qui s’élèvent brusquement en forme de cônes tronqués rappelant vivement les monts d'Abyssinie, donnent au pays un caractère tout spécial. Sous le rapport géologique, son analogie avec la partie nord-est du Groenland est évidente. La hauteur moyenne des cimes est de 2,000 à 3,000 pieds; c’est au sud-ouest seulement que les sommets arrivent jusqu’à 5,000

pieds. Toutes les énormes dépressions cuire les chaînes de montagnes sont remplies de glaciers de dimensions colossales, et comme le monde arctique seul peut en présenter. Nous n’avons pu apprécier que dans peu de cas, par des mesures directes, l'avancement quotidien des glaciers. Des éboulisde 100 à 200 pieds de hauteur forment d’habitude la limite extrême des cotes. Le glacier Dore, dans la terie de Wilozek, ne le cède en rien en largeur au glacier de Ilumboldt, dans le canal de Kennedy.

La végétation est infiniment au-dessous de celle du Groenland, du Spilzberg et de la Nouvelle-Zemble,

Tegetthofl au milieu des glaces.

et à cet égard il ne peut guère y avoir au monde de terre plus chétive. Nous avons rencontré fréquemment du bois flottant, la plus grande partie d’ancienne date, mais nulle part en quantité notable. Le pays, comme on peut bien le supposer, est inhabité et n'a même dans le sud, à l’exception des ours blancs, pour ainsi dire pas trace de vie animale.

Beaucoup de sites du nouveau pays sont d’une grande beauté, et offre tous le caractère des hautes régions arctiques. Il faut citer dans le nombre le Sterneck-Sund, les monts Wüllerstorf, le cap Clagenfurt, les caps Petersen et kjerulf et la baie de Lamont.

Les excursions en traîneau que nous avons laites nous ont convaincus des difficultés que ren-

contreraient de futures expéditions à trouver des ports d’hivernage, car nous n’avons remarqué nulle part de points appropriés à cet effet.

L'atmosphère, habituellement trouble au-dessus de la glace, nous aurait rendu toute observation impossible pendant notre voyage exactement vers le nord, vers l’Austria-Sund, si nous n’avions pas fait l’ascension des hautes montagnes, ce qui était d’ailleurs pour nous le seul moyen d’atteindre les plus hautes latitudes. Aussi, dans maints cas douteux, l'orientation et le choix de notre route nous furent infiniment facilités lorsque nous eûmes escaladé successivement le cap Koldewey (80°15'), le cap Francfort (80°25'), le cap Hitler (80°45'), le cap Kane (81-10') et le cap Fligely (82-5').

Une couclie de glace compacte, parsemée d’innombrables blocs de glace, s’étendait ordinairement d'une terre à une autre. Elle était visiblement de fraîche date et coupée de distance en distance par des crevasses et de larges barrières de débris aïnou- i celés (torossy hnmmoks ), que nous ne pouvions ' franchir qu’au prix de pénibles efforts et d’une . grande perle de temps. A partir du cap Francfort, la porte d’enlrée de cette immense trouée, notre route s’enfonçait dans les solitudes dont notre excursion précédente ne nous avait pas même révélé l’existence.

Bref, et en omettant les détails, il suffira de constater ipie, longeant l’immense île Salm , nous franchîmes le quatre-vingtième degré de latitude le 20 mars et le quatre-vingt et unième le 5 avril, et que, nous trouvant, cinq jours plus tard, par 81“57', nous eûmes la certitude d’être arrivés par terre plus près du pèle que personne avant nous.

Au sud-est de la terre du Prince Rodolphe, nous étions entrés dans un détroit (Sund) de dimensions gigantesques et qui semblait devoir nous ouvrir au loin la route du nord. Mais nous tombâmes dans un chaos de débris de glace à travers lesquels nous

Paysage polaire dans les régions explorées par l’expédition autrichienne. (D'après les documents do M. Payer.)

mîmes plusieurs jours à nous frayer la voie au prix d'efforts inouïs. La faible intensité horizontale de l’aiguille aimantée, dans ces hautes latitudes, n’était pas sans nous induire aussi parfois en erreur.

Enfin, le fouillis de blocs de glace devenant de pl us en plus iuiraiichissable, nous changeâmes de direction et revînmes à l’Austria-Sund. Comme partout, nous finies la rencontre de nombreux ours blancs, que nous abattions avec l’adresse due à un exercice de tous les jours.

Mais nos provisions allaient s’épuisant et le temps disponible pour notre excursion au nord s’écoulait, de sorte que nous résolûmes de partager la tâche, c’est-à-dire de nous séparer eL de poursuivre l’exploration, à marches forcées, chacun de notre côté. Le

grand traîneau et une partie de l’expédition, sous les ordres du Tyrolien Haller, resta, par 81°58', â l'abri d’une paroi de rochers (le cap Schrœtter), tandis qu’Orcl, Zaninovich et moi, nous poussâmes plus avant, accompagnés du traîneau attelé de chiens.

Notre but immédiat était de traverser, dans la direction exacte du nord, la terre du prince Rodolphe, qui s’étendait devant nous. Mais cela ne pouvait se faire qu’en franchissant l’énorme ylacier Middendorf, ipie nous prévoyions bien être d’un accès difficile. Nous entreprîmes nonobstant sans délai cette marche pénible. Après un voyage fatigant à travers une moraine de plusieurs milles d’étendue, nous parvînmes enfin à la surface même du glacier. Mais nous avions lait à peine une centaine de pas que Za-

nninvich, les chiens et le traîneau disparurent dans une crevasse ! Nous réussîmes à les sauver ail prix des plus grands périls.

Jn grand détour (eu doublant le cap Ilaberberniann) nous conduisit à la côte ouest de la Terre du prince Rodolphe, d’où pour la troisième fois nous nous dirigeâmes vers le nord.

Un changement étrange s était opéré dans la nature. Du côté nord, le ciel était lourd et de couleur noir bleuâtre. Des vapeurs d’un jaune sale s’amoncelaient sous l’action du soleil. La température s’élevait. La neige s’amollissait sous nos pieds, et si des vols d’oiseaux venant du nord nous avaient déjà surpris précédemment, nous fûmes plus étonnés encore de voir les parois des rochers de la Terre du prince Rodolphe littéralement couvertes d’oiseaux. D’innombrables essaims s’élevaient subitement et remplissaient l’air de cris et de joyeux battements d’aile: c’était le retour du temps de la couvaison. Partout on apercevait des pistes d'ours blanc, de lièvre et de renard. Des phoques étaient couchés sur la glace. Quelque certaine que fût notre prévision d’être à proximité d’une mer libre, nos tristes expériences ne nous en avaient pas moins cuirassés contre toutes les séductions d’une u mer polaire ouverte ».

A partir de ce point, notre route n’était plus sûre. Nous ne marchions pas sur la couche de glace de l’hiver, mais sur une mince couche fraîche, d'un ou deux pouces d’épaisseur, dangereusement flexible et couverte de débris, suite de débâcles antérieures. Nous nous attachâmes tous à une même corde, chacun portant à lui seul son fardeau, et nous nous ouvrîmes la voie à l’aide de la hache, en sondant sans cesse l’épaisseur de la glace. Après avoir doublé VAlken Cap, véritable volière où tout s’agitait et chantait, nous arrivâmes aux deux colonnes solitaires du Saulen Cap. Là commençait la mer libre.

\a point de vue était d’une sublime beauté. Du haut d’une colline, ou apercevait au loin une mer d’un bleu sombre et parsemée des blanches perles de ses montagnes de glace. De lourds nuages flottaient, traversés de temps à autre par des rayons ardents du soleil qui faisaient miroiter la surface des eaux, — puis, au-dessus du soleil, un second soleil, d'un éclat plus mat, — et dans le lointain, paraissant s’élever à une hauteur énorme, les glaciers de la Terre du prince Rodolphe, qui se dessinaient en blanc rosé à travers la brume. Paver,

Chef de l'expédition du Tegetthoff,

— La lin prochainement. —

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