‹ La Nature 1875 S1Chapitre 28 sur 224 · LA N A TU HE · texte numérisé non relu

LA N A TU HE

qu'à un certain point l'hypothèse du docteur Pctermanii au sujet d'un archipel inter-arctique. Seulement, sous le rapport géologique, le nouveau pays montre peu d’aralogie avec le groupe des îles Spitzhcrg, et en offre plutôt, comme je l’ai dit déjà, avec la partie ouest du Groenland.

Ce qui est remarquable, c’est la présence d’innombrables glaçons flottants dans tous les Sund, tandis qu’ils font défaut plus au sud, dans la mer de la Nouvelle-Zemble. Des faits manquent pour invoquer l'action des courants, et pointant, l’absence de glaces

flottantes dans la mer de la Nouvelle-Zemble autorise la supposition de leur marche vers le nord Dans la lutte pacifique pour agrandir le domaine de la connaissance de la terre, les différentes nations arborent habituellement leur drapeau au point qui est le cap non plus ultra du moment. C’est ce que nous fîmes, nous aussi, au point extrême de notre voyage au nord, et le pavillon d’Autriche-Hongrie a flotté d’emblée plus près du pôle que ceux de toutes les autres nations. Après cette cérémonie, nous déposâmes dans une fente de rocher un document at-

Falaises de la Nouvelle-Zemble. (D'après une photographie.)

testant notre présence et songeâmes à regagner notre navire, à i 00 milles vers le sud.

Grâce à dos marches forcées et à l’absence de tout fardeau, la tente et les provisions exceptées, nous rejoignîmes bientôt nos compagnons laissés en arrière et qui attendaient anxieusement notre retour. Après avoir traversé les glaciers de la grande et belle Ile de Ladenbourg et doublé le cap Ritter (80° 45') le 5 avril, nous constatâmes avec inquiétude que l’eau de la mer imprégnait partout la couche de neige inférieure et que le temps devenait menaçant. Nous nous trouvions au-dessous de l'embouchure du grand Markham-Sund. Au moment de nous coucher, nous entendîmes distinctement les craquements de la pression des glaces et le bruit de brisants peu éloignés.

Le lendemain, nous étant remis en route, nous nous

aperçûmes tout à coup, près des lies Hayes , que nous nous trouvions en face d’une immense flaque qui nous barrait le chemin et dont l’eau fuyait avec rapidité vers le nord; et nous n’avions pas de bateau ! La partie sud de l’Austria Sund s’était transformée en mer ouverte, et à trente pas de nous la vague battait le bord de la glace !

Pour comble de malheur, une effroyable bourrasque de neige nous assaillit. Nous rebroussâmes chemin, et, au bout de deux jours de la marche la plus pénible, nous étions parvenus à tourner l’abime, en longeant d'énormes glaciers. Nous étions sauvés. Enfin, le 21 avril, nous arrivions au Cap Francfort ci retrouvions intacte la route de glace qui devait nous ramener au navire. Autre sujet de graves appréhensions 1 Le Tegetthof existait-il encore? La kanquiso

sur laquelle il était enchaîné 11 ’avait-elle pas été portée au loin?... Mais le navire était là: nous le retrouvâmes exactement au point oii nous l'avions quitté, au sud de l’île de Wilczek.

i Quelques jours furent consacrés au repos, dont nous avions le plus grand besoin, car la disproportion entre les fatigues que nous avions éprouvées et le repos que nous avions pu nous accorder avait gravement déprimé nos forces sans pouvoir être compensée par des suppléments de ration dus à la capture de huit ours blancs pendant notre excursion. Nous avions tous été attelés au traîneau de huit à dix heures par jour, ne donnant que cinq heures au sommeil.

Au commencement de niai, M. Rrosch, le Tyrolien Haller et moi, nous limes une troisième excursion destinée à explorer l'Ouest. Nous avions pris le traîneau elles chiens. A 40 milles du navire, ayant escaladé une haute montagne, le Cap liriinn, nous ^ pûmes juger que le pays s’étendait fort loin du coté j de l’occident; notre vue portait environ jusqu’au 40" degré de longitude est. Le pays est sillonné de j nombreux bords. Les montagnes affectent la (orme de cônes tronqués: le sommet culminant, la Pointe Ilumboldt, a environ 5,000 pieds. Du côté du sud, la mer était couverte de glace compacte, s’étendant jusqu’à l'horizon, triste perspective pour nos projets de retour au pays !

Cette excursion terminée, et M. le lieutenant do vaisseau Weyprecht ayant achevé des travaux de nivellement faits sur la glace, à proximité du navire, notre mission, dans les circonstances données, pouvaitètre considérée comme remplie, et dès lors toutes nos pensées n’eurent plus qu’un objet : le retour en Europe.

Nous commençâmes par nous reposer tous, puis nous allâmes visiter la tombe du compagnon que nous avions perdu, cl fîmes ensuite nos adieux au pays qui, pour nous épargner un humiliant désenchantement, nous avait, par un gracieux caprice, fait cadeau d’une banquise.

Le 20 mai au soir, les pavillons étaient cloués au navire et nous commencions notre voyage de retour. Notre équipement était bien chétif, car les circonstances nous commandaient de renoncer à tout confort. Chacun de nous n’emportait, outre les vêlements qu’il avait sur le corps, qu’une unique couverture pour affronter la rigueur des nuits. Nos moyens de transport consistaient en quatre . canots sur patins et trois grands traîneaux avec des chargements de 17 quintaux et demi chacun, provisions, munitions, etc., pour trois ou quatre mois. Les amas de neige nous forcèrent d’abord à faire jusqu’à trois fois le même trajet, obligés que nous étions de laisser une partie du convoi en arrière et de nous réunir en nombre suffisant pour faire avancer l’autre partie. Puis, arrivés à la limite de la glace solide, il nous fallut des efforts inouïs pour opérer le transport des traîneaux et des canots, de banquise en banquise et les faire traverser les solutions de continuité

de la glace. Par malheur, des vents persistants du sud réduisaient presque à néant nos faibles progrès, de sorte qu’au bout de deux mois nous ne nous trouvions qu’à deux milles allemands de notre navire! Nous en étions à nous demander si, après une lutte inutile contre d’invincibles obstacles, nous ne retournerions pas au navire pour affronter un troisième hivernage, cette fois sans espoir de salut !

Dans l’intervalle, la glace était devenue entièrement compacte, et à plusieurs reprises nous dûmes passer une semaine entière sur un fragment, attendant qu’un canal voulût bien s’ouvrir.

Enfin, dans la seconde moitié de juillet, les vents tournèrent au nord, il se forma des chenaux ut des flaques au milieu des glaces. De longues pluies vinrent en outre amollir la glace, de sorte qu’eu vingt jours nous réussîmes à franchir 00 milles, tantôt eu nous aidant de la hache ou du harpon, tantôt ramant tantôt même hissant les voiles. Pendant le trajet, nous acquîmes la certitude qu’aucun navire n’aurait pu pénétrer cet été jusqu’à la terre nouvellement découverte.

Au commencement d’août, l’état des glaces nous fit prévoir que nous approchions de la mer ouverte, ce qui ranima tout à coup nos espérances. Il est vrai qu'immédiatement après, nous nous voyions de nouveau emprisonnés pour cinq jours. Notre libération eut lieu le 13 août, et le lendemain nous arrivions à la limite des glaces, à la latitude étonnamment haute de 77° 40'.

A partir de ce moment, nous crûmes au salut, et c’est en effet seulement et uniquement à l’état favorable des glaces à cette latitude que nous devons notre retour. Notre sortie des glaces a donc été le dernier acte de toute une série d’heureuses circon- ' stances auxquelles nous sommes redevables d’avoir échappé aux dangers qui nous menaçaient et auxj quelles il faut attribuer nos succès.

C’est par le plus beau temps que nous entrâmes dans la mer ouverte et que nous longeâmes la côte occidentale de la Nouvelle-Zemble. Le 18 août, nous mettions de nouveau le pied sur la terre ferme, à la presqu’île de l’Amirauté, et le 24 (donc au bout de quatre-vingt-seize jours de voyage), nous trouvions dans la l)unen-Bai, le schooner russe Nicolaï (capitaine Féodor Voronine), qui nous accueillit, nous, naufragés, avec la cordialité qui distingue le peuple russe.

Une courte traversée nous amenait bientôt à NVardoe, en Norvège, où nous débarquions le 3 septembre 1874.

C’est à trois heures de l’après-midi que nous mettions le pied sur ce sol hospitalier, et cela avec toute la satisfaction que peut causer la délivrance après tant de doutes et de privations 1 .

Paver,

Chef do l’expédition du Tcrjetthoff.

1 Voyez pour le détail de la configuration des nouvelles terres, la Nature, 2" année, 2" semestre, table des matières,

Page 1