LES SOURCES CHAUDES
D'iIAMMAN-MESKIIOüTINE ET LEUR MATIERE ORGANIQUE.
Les belles sources d’Hamman-Meskhoutine, bien connues aujourd’hui, l’étaient peu il y a trente ans, époque à laquelle je reçus la mission d’y créer un établissement militaire pour les malades de l’armée d’Afrique. J’y vins pendant cinq étés consécutifs, de 1844 à 1848, passer toute la saison des eaux.
Il me fut donc possible de les étudier à loisir sous leurs différents aspects et contribuer à les laire connaître. Outre un rapport officiel adressé tous les ans au conseil de santé des armées, je publiai quelques mémoires dans divers recueils périodiques. J'emprunte en grande partie le sujet de cette note à l'un de ces mémoires 1 . Mais je ne songeais guère, alors, aux conclusions que je crois pouvoir en tirer; les deux grandes questions de l’hétérogénie et du transformisme n’étant point encore à l’ordre du jour de la science.
Ces eaux, qui sourdent avec abondance de sources multiples, marquent au griffon une température qui varie de 46° à 95°, suivant l’importance des sources ; les plus considérables offrent toutes ce dernier chiffre 95°.
Je ne reproduirai point ici l’analyse chimique, qui en a été faite, à deux époques différentes, par MM. Tripier et Fégucux, pharmaciens militaires et chimistes habiles. 11 suffit, pour mon objet, de rappeler qu’elles contiennent de l’azote, 2. 50 pourcent, et que, sur 1.51 de matières solides par litre, on y compte environ 0.06 de substance organique, quantité supérieure à celle qu’on rencontre dans la plupart des sources minéro-thermales’.
Les eaux d’ilamman-Meskhoutine forment d’abondants dépôts calcaires, extrêmement variables dans leurs apparences extérieures et, certainement aussi, dans leur composition chimique. Ces dépôts s’élèvent sous forme de cônes qui atteignent jusqu a 10 mètres de hauteur et couvrent tout le plateau sur lequel s'échappent les sources.
Elles paraissent également donner naissance à une matière organisée dont nous allons essayer de déterminer les principales conditions physiques et le mode de formation.
Invisible et en dissolution parfaite au griffon des sources, la matière organique ne tend à se déposer et à s'organiser, selon nous, qu’après que l’eau a subi un notable refroidissement. Elle se présente alors sous deux aspects principaux, en rapport avec certaines conditions auxquelles elle est toujours subordonnée.
Au point où le cours d’eau qui sert à l’écoulement de l’une des sources est descendu de 95‘ à une teiu-
1 Bulletin de la Soc. d’hist. nat. de la Moselle. 1855.
4 D'après ce chiffre 0,00 ou peut calculer qu'il s’eu échappe journellement du sol une quantité équivalente à 144küog.
1 pérature de 85" environ, et lorsque le courant n’a pas une grande rapidité, le fond et tous les corps étrangers, les débris de végétaux, par exemple, qui peuvent se rencontrer accidentellement dans l’eau, se recouvrent d’une grande quantité de filaments extrêmement déliés, d’une longueur variable de 1 à 10 centimètres, quifioltent selon le cours du liquide; ces filaments sont friables, demi-transparents, d’une teinte jaune sale, tirant sur le gris.
Si le cours d’eau est rapide, les choses se passent différemment. La coloration du dépôt incrustant qui en tapisse le fond, d’un blanc mat, jusqu’au point qui
gris jaunâtre que nous venons d’indiquer.
En même temps, et avec un peu d’attention, on reconnaît que la forme elle-même du dépôt est un peu modifiée ; sa surface, qui était jusque— là unie ou mamelonnée, prend un aspect eu quelque sorte hérissé; elle offre l’assemblage confus d’un nombre infini de petits cônes forts courts, terminés par des sommets aigus, mais dirigés tous dans le sens du cours d’eau.
Cette double métamorphose du dépôt, changement de teinte, changement de forme, s’explique aisément; c’est là que commence à se précipi ter lamatière organique ; celle-ci imprime au dépôt la nuance qui lui est propre, tandis que ses longs filaments, incessamment déchirés et entraînés par laforce du courant, et n’offrant plus de résistance que vers le point d'insertion sont bientôt recouverts, à ce point, par la matière incrustante qui imprime au dépôt cet aspect hérissé.
Lorsque la température est descendue à 77° environ, la précipitation de matière organique semble s’arrêter ; elle est masquée par un dépôt ferrugineux, d’apparence ocracée. Mais lorsque l’eau est descendue à un degré variable entre 60° et 55", l’expansion de la matière organique reprend le dessus et c’est surtout alors qu’elle sembles'organiser et prendre une texture végétale.
Suivons maintenant l'examen de cette substance dans d’autres circonstances. Lorsqu’une petite source jaillit du sol avec une température relativement peu élevée (de 60° à 70°) et ne trouve pas d’écoulement pour ses eaux, on voit les bords et le fond du petit bassin tapissés d’une matière d’apparence gélatineuse fort abondante, tandis que des flocons de cette matière, nageant dans le cratère, sont incessamment agités et soulevés par le mouvement ascensionnel du liquide. Cette substance est d’un gris sale, demi transparente, parsemée de taches ou de flaques d’un rouge de sang, d’une texture laminaire formée par la superposition de couches distinctes, parfaitement homogène dans chacune de ses lames, d’une odeur et d’une saveur douceâtres, mais faibles. Examinée au microscope elle semble due à la réunion d’un nombre infini de globules ronds 1 , et rien ne laisse
1 Ces globules pourraient bien être les spores générateurs des conlorves qui s'organisent plus loin et dunt nous n avom point à parler.
entrevoir la texture fibreuse que nous avons étudiée tout à l’heure.
Cette forme de matière organisée offre beaucoup de caractères physiques d’une substance animale et ressemble assez àunechair en demi-putréfaction, lavée sous un filet d’eau, mais encore tachée de sang. Elle est azotée.
Si l’eau courante, parvenue aune certaine distance j de sou trajet, arrive dans les conditions de tempéra- ; ture indiquées plus haut, à un point où l’écoulement t cesse ou du moins devienne extrêmement lent, lu 1 matière s’organise encore sous la même forme ; mais 1 plus la température s’abaisse au-dessous de 50° et. plus l’épaisseur de la couche diminue, plus aussi sa coloration rouge devient intense et. uniforme.
La décomposition de ce produit donne naissance à un phénomène fort intéressant qui a souvent attiré l’attention des voyageurs. Des gaz abondants s’en dégagent; or, la membrane ou plutôt la pellicule la ; plus superficielle restant intacte oppose un obstacle à l’expansion de ces gaz el les retient, en quelque sorte, prisonniers. Cette pellicule est donc soumise à une pression de bas en haut et, sur un point donné, on la voit soulevée par une bulle; cette pression, continuant d’agir pendant un temps plus ou moins long, dilate la membrane, force sa puissance élastique et forme à ses dépens une sorte de doigt de gant sous l’apparence d’un tube extrêmement mince, translucide, d’une grosseur variable entre celle d’une épingle et celle d’une plumeà écrire, d’une longueur non moins variable, en raison de son degré de développement, qui peut aller jusqu’à 0 m ,04 ou O 111 , 05. Ce tube est terminé à son sommet par une ampoule, également transparente, ressemblant assez aune perle et contenant la bulle do gaz dans son intérieur.
Si l’on perce cette ampoule on voit la bulle monter à la surface du liquide et se perdre dans l’air. Ce gaz est de l’azote.
On rencontre fréquemment de petits bassins naturels couverts de matière organisée, dufond desquels ces tubes s’élèvent comme une forêt, agités et se balançant au moindre mouvement de l’eau.
Un certain nombre de sources constituent, en s’écoulant, une cascade (voy. la gravure) dont les parties basses sont tapissées par cette matière, sous les deux formes que nous lui connaissons : matière gé- j laliniforme dans les points stagnants, fibrillaire dans | les courants; dans les points intermédiaires, passage I de l’une de ces formes à l’autre. Sous une appa- i rence gélatineuse, homogène, on distingue quelques ; fibres qui, sorties de la masse, semblent n’avoir 1 plus qu’à se débarrasser d’une couche muqueuse qui les enveloppe et les réunit.
Le mode de combustion de la matière organisée qui nous occupe démontre, joint à l’azote qu’elle dégage, sa nature pseudo- animale et établit son identité ; avec la substance décrite par Auglada, sous le nom j de Glairine et que Longchamp appelait Barégine. ! Desséchée et mise sur des charbons elle noircit, char- j bonne, mais sans boursoulflement et dégage une ;
fumée épaisse et abondante; elle exhale une odeur fétide, douceâtre, sensiblement animale, et rappelant l'odeur de la graisse. Cependant, sortie de l’eau et abandonnée à elle-même, cette matière, au lieu de se décomposer à la manière des produits animaux, se dessèche ; c’est donc un caractère qui la rapproche du règne végétal, mais qui tend encore à l’identifier davantage avec la barégine, ainsi qu’on peut s’eu assurer par les expériences de Fontan, dans son analyse des eaux des Pyrénées. Elle justifie donc le nom qu’on lui a donné de matière végeïo-animale 1 .
L’origine de cette matière organique a été l’objet de plusieurs opinions, qu’on peut résumer ainsi:
1° Vauqnelin, à l’occasion des eaux de Plombières, émet la conjecture que ces eaux « passent, en parcourant la terre, à travers des substances qui ont appartenu autrefois à des êtres organisés et probablement à des animaux*. »
Cette théorie est au moins insuffisante, puisqu’un grand nombre de sources sulfureuses, riches en principe organique, naissent dans des terrains primordiaux, où ne doit exister aucune trace d’organisation animale.
’2 U Dans l’opinion do quelques naturalistes, ce produit ne serait autre chose que le résidu , le détritus d’animaux vivant dans les profondeurs de la terre et jouissant d’une organisation qui les mettrait en rapport avec les conditions de température , de pression et d’atmosphère du milieu dans lequel ils seraient destinés à naître, vivre et, mourir.
Cette hypothèse ne repose sur rien et exigerait l’existence d’êtres tellement différents de tous ceux que nous connaissons , qu’on ne saurait, dans l’état actuel de la science, s’y arrêter un instant.
3° Pour Auglada, qui me semble toucher à la vérité, il est extrêmement probable que cette matière organique est le produit de certaines combinaisons chimiques qui se réalisent entre quelques ingrédients constants des eaux sulfureuses, sous l’ascendant de conditions propres à ce milieu souterrain.
Quoi qu’il en soit, cette matière organique existe en solution dans l’eau, et nous la voyons s’organiser sous nos yeux. Sous quelle influence s’opère ce passade de la substance inerte à la substance vivante?
Nous avons trois hypothèses en présence : 1° l’eau entraîne elle-même, d’abord de la surface, ensuite des profondeurs, les germes propres à sa fécondation ; ‘2° ces germes préexistant dans l’atmosphère sont déposés dans l’eau thermale pendant son trajet
1 J'aurais pu donner une description beaucoup plus complète de celte matière organisée, en m'appuyaut surtout sur les travaux d’Anglada, de Fontan et Joly, de Douis, de Turpin et de Filhol, mais ce que j’ai dit sulfit au but que je me propose.
M. Turpin, notamment, a fort bien décrit la barégine*; mais si la substance qn’il étudiait a beaucoup de rapports avec la nôtre, sous d'autres elle en dilîèrc notablement. Ce sont des formes difiéreutes d’un même corps, modifié par les eon* ditions de milieux.
2 Ann. de chimie, XXXIX, p. 173,
* Comptes rendus de l'Institut , II, 17.
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Vue de la grande cascade d’eau chaude d'H.unmau-Meskuoutiue. (I) apres une photographie.)
extérieur; 3“ la matière s’organise spontanément, sans le secours d'aucun germe.
La première hypothèse pourrait être souteuuepour des sources dont la température serait peu élevée, assez peu, du moins, pour que les ovules préexistants 11 e fussent pas détruits dans les profondeurs de la terre; mais elle est complètement inadmissible pour Ilamman-Meskhoutine. Nous ne connaissons pas d’organismes vivants qui puissent résister à la température intérieure que supposent 93“ à l’extérieur; ils y subiraient à la fois coxtionet macération de longue durée.
Est-il possible que cette matière puisse emprunter à l’atmosphère ses germes fécondants?
Cette hypothèse, qui n’est pas entièrement distincte de la précédente, mérite d’etre sérieusement discutée.
D'abord, quel serait le point de départ de ces germes? Un organisme qui exige 83 degrés pour se manifester, est au moins très-rare, très-peu répandu dans la nature; il faudrait aller à une immense distance pour en trouver un second exemple, et la panspermie nous est ici d’un faible secours. Les germes organiques de la matière d’IIamman-Mcskhoutine ne pourraient venir que d’Uarnman-Meskhoutinc : même.
Le dépôt vivant que nous avons vu s’effectuer ; n’est point microscopique, même à ses débuts ; il prend un grand développement ; on devrait ainsi s’attendre à ce que ses ovules, s'il s’en produi- | sait, eussent eux-mêmes un certain volume et ne pussent rester entièrement inapciçus. Cependant, on n’a rien découvert de semblable. Ces ovules devraient abonder dans certaines saisons , être nuis dans d’autres, tandis que le dépôt étant, par son immersion, soustrait aux variations atmosphériques, a toujours la même activité.
Nous admettons, pour un instant, des spores invisibles, s’échappant de l’eau par je 11 e sais quelle puissance et transportés par les vents. La richesse des dépôts sera donc soumise à la marche des courants atmosphériques , abondants, faibles ou nuis, suivant la direction du vent. Nous venons, au cou- j traire, de constater leur parfaite régularité. D’ail- I leurs, ces corpuscules ténus et légers, microscopiques, portés au point qui leur convient, 11 e plongeraient pas dans l’eau et seraient nécessairement entraînés par le courant, eu ce qui concerne Informe librillaire, sans pouvoir féconder la matière organique reposant sur le fond. Mais, dira-t-on peut-être, les eaux roulant sur elles-mêmes dans le trajet qu’elles effectuent entre 95" et 83°, peuvent déterminer le contact et l’imprégnation? C’est une erreur, parce que certaines sources , après un trajet superficiel à l’abri du contact de l’air. 11 e sourdent qu’aux environs de 83°, et la production organisée 11 ’y est pas moins abondante que dans toutes celles dont le parcours s’elfectue à l’air libre. Il faut donc ici que les germes tombent sur le point même de leur éclosion, mais nous avons toujours à comp-
ter avec le courant, qui les entraîne. D’ailleurs, la plupart des sources sulfureuses nous montrent la matière organique s’organisant dans les conduits destinés à porter l’eau des sources aux bassins, et soustiaits avec le plus grand soin au contact de l’air. De véritables eonferves ont été étudiées par M. Foutan dans de pareilles conditions.
La troisième hypothèse est donc la seule à laquelle il nous semble qu’on doive logiquement se rallier
Eue. Grellois.