partie antérieure
L’intelligence des Aztèques est très-rudimentaire; l’homme sait quelques mots d’anglais, il a complètement oublié le langage aztèque, ce qui n’est pas surprenant, car il a, paraît-il, quitté son pays à 1 âge de douze ans, et il en a trente-sept aujourd’hui. Quant à sa femme, âgée de 35 ans, elle ne sait point parler, et ne parait accessible à aucune espèce de sentiment ; elle est absolument idiote et présente bien moins d’intérêt que son petit mari.
Les mains de cesdeux microcéphales sont très-mal conformées. Les pouces en sont peu opposables et un peu trop courts ; les petits doigts sont très-peu développés. Ajoutons , pour être complets , que l'homme a le bras droit ankylosé.
L'histoire qu’on prêle à ces nains est très-peu vraisemblable. Une petite brochure, imprimée en Angleterre, sans nom d’auteur et sans nom d’éditeur, prétend qu’ils ont été enlevés en 1 849 dans une ville
3 e innée. — t" semestre.
Cf.
aztèque, jusqu’alors inconnue aux Européens, eldans laquelle les mœurs et la religion primitives s’étaient conservées à peu près intactes. Cette brochure fait un récit très-pittoresque de l’expédition qui aboutit à la découverte de celte ci té mystérieuse, nommée Iximaya, dans laquelle nos nains étaient adorés dans un temple magnifique. Je n'ai pas besoin de dire combien ; 1 faut se méfier de ces sortes d’ouvrages qui, sous le couvert del’nnonymat, publientdes récits trop invraisemblables pour être crus à la légère.
Je dois dire pourtant, que l’homme présente un écartement des jambes qui le rend cagneux, et qui provient, dit-on, de la position dans laquelle on le forçait à se mettre pendant qu’on l’adorait. Je lui ai demandé de me montrer quelle était cette posture, et aussitôt, il se mit par terre àgenoux, elles jambes écartées.
Telle est la description de nos deux Aztèques. Il est facile de voir nue les principaux traits de ce portrait leur viennent de la microcéphalie dont ils sont affectés.
Voici, en elfet, comment le savant Gratiolet décrit les individus frappés de' cette anomalie :
« On sait que les microcéphales constituent une classe particulière de nains. Quel que soit lage où ils parviennent, ils ne dépassent guère la taille des enfants de dix ans. Du reste, leur corps est bien proportionné ; leurs formes sont souvent élégantes ; ils n’ont, au premier abord, rien de monstrueux. L’arrêt de développement du corps des microcéphales est la conséquence de la disposition vicieuse et du développement insuffisant de leur cerveau qui est et reste toujours extrêmement petit. Leur front est trèsfuyant, tandis que la région occipitale est au contraire globuleuse.' La petitesse du front rend la face très-saillante. Les yeux et les dents sont relativement énormes, et il en résulterait une diflormité choquante si l’atrophie de la région antérieure du crâne n’était dissimulée par une chevelure d’autant plus épaisse que la masse des cheveux, mesurée originellement pour une tête normale, s’est concentrée sur un plus petit espace.
« Les microcéphales n’ont qu'une intelligence extrêmement bornée ; ils sont particulièrement privés de la faculté d’attention. Quelques-uns peuvent apprendre à parler, mais leur langage, quoique intelligible, est toujours très-pauvre et très-défectueux.
11 est remarquable que chez les microcéphales, lesos du crâne se développent très-inégalement, tandis que ceux de la voûte du crâne prennent une faible extension, ceux de la base oceupeut un volume relativement considérable. De là vient que la mâchoire inférieure, dont le développement est indépendant de celui du crâne, et qui garde des proportions en rapport avec la petite taille du corps, s’avance moins que la mâchoire supérieure, et forme un menton très-rentrant.. »
Tous les signes indiqués dans ces quelques lignes, nous les retrouvons chez nos deux nains. Ceites, il serait plus intéressant pour nous d’avoir deux repré- 1
sentants normaux des anciens possesseurs du .Mexique. On sait à quel point extraordinaire de civilisation étaient arrivés les hommes à qui Fernand Cortès a ravi l’empire de cette vaste contrée. Le fanatisme aveugle des Espagnols, non content de réduire toute une nation à un esclavage dégradant, a détruit la plupart des monuments de sa civilisation, et brûlé à peu près tous les vestiges de son histoire.
Qu’on nous permette de retracer, pour terminer cet article, les principaux traits de cette histoire curieuse , dont on connaît malheureusement si pou de choses.
« Rien ne prouve, dit Alexandre de Ilumboldt, que l’existence de l’homme soit beaucoup plus récente eu Amérique que dans les autres continents. » Eu elfet, Edmond Guillcmin énumère les localités assez nombreuses, depuis la Californie jusqu’à Oaxaca, dar.s lesquelles on a recueilli des haches et autres instruments en pierre taillée, dans des gisements qui renfermaient en même temps des os de mastodontes et d’éléphants. En sorte qu’on ne peut guère douter que, dans cette partie du monde comme dans les autres, l’homme n’ait été contemporain des grands mammifères.
Aux populations primitives de l’âge de pierre succédèrent de nouvelles races que des émigrations successives amenèrent des régions reculées du nordouest. Car ces régions, dit Prescott, étaient la ruche populeuse des nations, aussi bien dans le monde oc- 1 cidental que dans l’orienlal.
11 est difficile dctablir un ordre chronologique entre ces différents envahisseurs. La tâche est d’autant plus ardue que le fanatisme délirant des Espagnols a détruit la plus grande partie des documents historiques que les Mexicains conservaient en manuscrits , ou plutôt en nœuds (car c’était une de leurs manières d’écrire). Le prince historien Ixtlilxochitl, qui a compulsé avec soin tout ce qu'il eu restait, nomme les Olmèques comme les plus anciens habitants du Mexique (après les temps fabuleux). Il lit « dans leurs histoires, qu’ils vinrent du côté de l’Orient, dans des canots. » Après eux vinrent les Toltèqucs, vers le septième siècle de notre ère, qui, d’après le même historien, étaient blancs et avaient de la barbe comme les Espagnols. Ces hommes, dont l’empire a duré quatre siècles, paraissent avoir été les civilisateurs du Mexique. Ils s'adonnaient à l’agriculture, à l’industrie, aux beaux-arts ; ils savaient employer les métaux. Plusieurs des villes dont on a récemment découvert les ruines, sont leur ouvrage. Après quatre siècles, leur population, réduite par les disettes, les maladies et les guerres, disparut, soit par extinction, soit par dispersion, dans les contrées plus méridionales et dans les îles.
Us furent remplacés par les Chichimèques, qui, eux-mêmes , firent place aux Aztèques à la fin du treizième siècle. Ceux-ci fondèrent Ténochlitlan, ou Mexico, en 1325. Us n’ajoutèrent rien à la civilisation Tollèque, dont ils ne furent que d’incomplets plagiaires. On a les noms de leurs rois depuis la
fondation du Mexico, jusqu’à l'arrivée des Cortès. 1
Quelle est la nation qui , pour se garantir contre ■ les incursions des tribus sauvages, avait élevé de grandes et fortes villes comme celle qu’on a retrouvée il y a deux ou trois ans, ensevelie sous les sables, entre l’Utah et l’Arizona? Cette ville était entourée d’une muraille épaisse de trois à cinq mètres, liante de cinq à six mèlrcs. Elle avait des temples, des balles, de construction solide et régulière : on voit encore sur les murs, selon la relation du colonel T. W. Robert, de nombreux hiéroglyphes. Les ruines couvrent cinquante kilomètres carrés. C’est un nouveau champ ouvert à l’activité des archéologues qui regardent avec raison l'étude des monuments comme fournissant un des chapitres les plus instructifs de l’histoire des nations.
Nous ne nous étendrons pas sur les mœurs et les usages passés et présents de ces peuples singuliers. Le lecteur curieux de les connaître lira avec attention , soit l’ouvrage du voyageur anglais Stephens, soit le livre de M. l’abbé Brasseur de Bourbourg.
Les états de Vera Cruz, d’Oaxaca et de Yucatan, gardent encore les restes des populations les plus | anciennement civilisées. Des cent quatre langues indiennes qui ont été parlées dans les régions mexicaines, cinquante-deux sont encore vivantes. Elles ont entre elles des rapports évidents de dérivation. La langue indienne Maya est parlée par tous les habitants du Yucatan; les Espagnols mêmes , établis dans cet état , y ont oublié leur langue européenne ; exemple remarquable qui prouve, après plusieurs autres, que la forme du langage n’est pas nécessairement inhérente aux races.
D’ailleurs, ces restes malheureux d'une puissante nation sont aujourd’hui absolument dégénérés.
« Dans mon opinion, disait le voyageur Stephens, si les Indiens sont rendus à la liberté et à l’exercice interrompu de leurs facultés intellectuelles , ils se montreront de nouveau , comme inventeurs et constructeurs, dignes de leurs ancêtres. » Il est triste d'ajouter que, plus que jamais, semble éloigné le jour de délivrance pour les victimes de la rapacité des nations européennes.
J. Bertillon.