LES SÉPULTURES
Je ne sais plus quel philosophe faisait remarquer que nous sommes naturellement portés à témoigner plus de considération pour un homme après sa mort que pendant sa vie. Que de fois en effet n’a t-on pas entendu décrier le vivant, qui une fois dans l’autre monde, devient l’objet de l’estime et des louanges. La mort fait les héros plus que les grandes actions, car l’ombre du tombeau a son éloquence. L’apologie touche à la sépulture et le premier murmure de la renommée est souvent l’écho de la première pelletée de terre tombée sur le cercueil.
On n’a jamais encore trouvé un peuple si primitif
ou si sauvage qu’il soit qui n’ait ses rites funèbres. L’usage de ia sépulture paraît être essentiellement propre à l’espèce humaine. Là où cette pratique cesse, cesse aussi la trace de l’humanité, ear nul ordre d’animaux ne montre une préoccupation quelconque pour les morts. Les annales des races humaines se révèlent par les vestiges de tombes qui datent d’une époque antérieure à la période historique, et qui offrent parfois d’indéchiffrables enigmes aux plus savants archéologues. Nous sommes reliés au passé le plus obscur, le plus éloigné par une ligne interminable de tombeaux, et, tout ce que nous savons de nations innombrables, c’est qu’elles sont mortes et ensevelies. Celte boule ronde et tournante, avec ses centaines de millions d'habitants, n’est qu’un vaste cimetière. Le vivant n’est qu’en proportion infinitésimale avec le mort, dont les restes sont incorporés dans le sol que nous louions du pied et que nous disons nôtre. Nous sommes une poignée d’hommes entre les billions du passé, et les billions de l’avenir.
Sans nous engager plus longtemps dans ces considérations philosophiques, nous croyons qu’au moment où la crémation, oii la question des cimetières, préoccupent l’attention publique, la présente notice ne semblera peut-être pas dépourvue d’intérêt, puisqu’elle a pour but de signaler les trois modes principaux de sépultures : l'embaumement, la crémation et l’enterrement.
Le premier de ces trois procédés n’était pas, comme souvent on l’a cru, particulier aux Egyptiens. Des momies ont été trouvées à Mexico, et les anciens Péruviens, ainsi que l’atteste Garcilasso de la Vega, et que Prescotl le raconte, conservaient les corps de leurs Incas à la manière de l'Orient (tig. 3 et à). Dans le temple du soleil à Cuzco, ces monarques siégeaient comme s’ils avaient été vivants encore, sur des trônes d’or, et dans le royal accoutrement, les mains croisées sur la poitrine, et la tête un peu inclinée; on eût dit qu’ils voulaient saluer lec-s reines, sacrées ainsi qu'eux-mêmes e‘. rangées de l’autre côté, dans l’effravanle majesté de la mort. Les Guanches, aborigènes des îles Canaries, embaumaient grossièrement leurs morts, en retiraient les intestins, desséchaient à l’air les corps, les recouvraient d'un vernis, et les renfermaient dans des caisses en bois, après les avoir enveloppés et serrés dans des peaux de chèvres.
Mais les Egyptiens poussèrent le procédé à la perfection, et introduisirent dans l’intérieur des cadavres des substances antiseptiques. Ainsi embaumés dans leurs catacombes, ces corps ont été évalués au nombre de 400,000,000. Hérodote et Diodore de Sicile, le premier surtout, ont expliqué minutieusement la méthode de conservation égyptienne, et c’est par cet auteur que nous savons que cette conservation des corps était l’objet d'un commerce régulier. Les embaumeurs retiraient la cervelle et les intestins, remplissaient de myrrhe, de cannelle et d’autres substances les cavités vides, et laissaient ensuite le corps
pendant soixante-dix jours dans le uatron ou carbonate de soude. Enfin le corps, lavé avec soin, enveloppé de bandages de fin lin gommé, était mis dans un (offre en bois moulé sur la forme humaine. 11 y avait encore d’autres modes d’embaumement, et moins coûteux; le prix en variait toutefois de 45,000 à 10,000 francs de notre monnaie.
Cette somme, pour l’époque , devait être si considérable , que l’on a peine à concevoir comment des Egyptiens de la classe ordinaire pouvaient la posséder pour toute fortune. La méthode la plus simple d’embaumement, et à l’usage du pauvre , consistait à extraire les intestins du corps, et à l’injecter à l'aide d’une seringue, contenant généralement de l’huile de cèdre; on déposait ensuite le corps dans le nalron, jusqu’à ce que les chairs lussent bien imprégnées de ce sel. Des investigations récentes révèlent (pie la chaleur a dû être appliquée au corps, préalablement rempli d’une substance bitumineuse, ce qui produisait de la créosote et la répandait sur tous les tissus en l’v faisant pénétrer.
L’embaumement est encore pratiqué aujourd’hui ; mais ce mode de sépulture devient tous les jours moins fréquent, aussi nous bornerons-nous à mentionner une seule des méthodes modernes souvent employée : le système de Chaussier. Ce procédé consiste à enlever les vis- ■ cères et à maintenir le corps constamment saturé de protochlorure de mercure. Le sel, en se combi- j liant avec les chairs, non-seulement leur commu- | nique la fermeté, mais leur donne encore la faculté j de se conserver, en les soustrayant à l’action de- ! slructive des causes extérieures et intérieures. L’in- I jeelion dans les veines d’une dissolution de sulfate
d’alumine, ou de chlorure de mercure et de vinaigre de bois, ou bien encore de sulfate de zinc, a été reconnue comme très-efficace.
Si l’ancienne pratique de l’embaumement tend à disparaître parmi les nations actuelles, il n’en est pas de même de la crémation qui, noii moins ancienne, est peutêtre à la veille de revenir prendre place parmi les usages des peuples civilisés.
A quelle époque la crémation commença-t-elle d'ètre pratiquée? c’est ce qu’il est difficile de dire. Ce furent les Grecs, autant que l’on sache, qui les premiers adoptèrentet pratiquèrent la crémation d’une manière générale, bien que l’inhumation fût aussi dans leurs habitudes , ainsi que l’indique le sens du verbe Çâjrmv, s’appliquant aussi bien à l'inhumation qu’à la crémation. Lorsque le corps devait être
confié à Ja terre, il était déposé dans un récipient eu terre cuite, pour être emporté au delà de b cité. Lorsqu’il devait être incinéré, il était placé sur un bûcher, allumé en présence des parents et amis.
Les os calcinés étaient recueillis dans des urnes, et celles-ci déposées dans des tombeaux qui longeaient les voies conduisant à la cité. La crémation des morts offre de grands avantages au point de vue de la salubrité des villes; mais cette question offre une si grandeimportance, qu’elle mérite un examen spécial, et nous continuerons à décrire les autres modes de sépulture usités chez les anciens ou chez certaines nations contemporaines.
L’architecture mortuaire, les monuments destinés aux ancêtres ont toujours offert 1a plus grande variété; mais dans certains cas, lorsqu’il s’agit de constructions anciennes, il n’est pas toujours facile de savoir si celles-ci appartiennent réellement à des
Fig. 1. — Chinois transportant une bière.
Fig. 2. — Corps de Sioux enveloppés et attachés aux branches d'un arbre sacré.
tombeaux. Tant de théories et d'hypothèses ont été faites notamment sur quelques tumuli, qu’en dépit des recherches les plus laborieuses, les archéologues 11 e sauraient nous dire s’ils constituaient des tombeaux où des autels de sacrifices, si ces monticules primitifs et mystérieux couvrent une sépulture ou
remplacement d’un tribunal, si ces étranges cercles découverts en maints endroits sont des temples ou des lieux consacrés à la mort.
Quoiqu’il en soit, le doute n’est pas toujours permis, et les sépultures des temps primitifs se composent de tumuli, dedo'men , d; cercles, d’avenues
et de menhirs. L’homme a donc originairement pour I il imagina bientôt des cercueils en bois ou en pierre, le mort, creusé la terre, en élevant ensuite un mon- < scion les contrées. Le bois a souvent disparu. 11 n’en ticule plus ou moins haut, selon le rang du person- j est pas de même de la pierre, et on la retrouve tounage (fig. 6). Mais il voulut aussi protéger le corps : | jours dans les anciens tombeaux.
Fig. G. — Les tumuli des cinq frères, en Crimée.
Les dolmens ou tables do pierre, à l’extérieur ou à l'intérieur des tombeau < représentent une autre sorte de sépulture, et particulière surtout aux Celles.
Ils semblent commencer avec les pierres grossières (Kistvaens) que l’on découvre dans les tumuli sépulcraux. Ces Kistvaens sont ordinairement au nombre de six et plus, posés de champ, et recouverts d’une pierre ou bonnet, comme pour protéger
le corps. Un grand nombre de dolmens, surtoutdans la Grande-Bretagne sont au-dessus du sol, comme celui de Castle Wellan, eu Irlande. Certainement il n’a jamais eu de murailles, et le bonnet est soigneusement posé sur trois points. Ce dolmen en forme de trépied passe pour moins ancien que ceux qui sont enveloppés de murailles.
11 ne faudrait pas croire que tous les peuples aient.
d’une manière absolue, un profond respect pour les morts. Quelques tribus aborigènes de l’Amérique du Nord, les Sioux par exemple, au lieu d’ensevelir leurs morts, les enveloppent dans des peaux ou des couvertures, et les placent sur un clayonnage soutenu par des pieux, renoués à d’autres et fichés en terre, quelquefois sur les branches d'un arbre sacré (fig. 2). Les corps sont ainsi exposés au soleil et au vent, aux oiseaux de proie ; les Indiens n’y prennent garde dans la conviction que l’esprit du mortestavec le Manitou qui protège les heureuses terres de chasse.
Dans l’Extrême-Orient, le culte des morts est tellement différent de celui qui s’observe en Europe, que nous croyons devoir nous y arrêter. Les Chinois ont une dévotion singulière pour les morts. Ils n’ont point de cimetières ; les familles inhument les cadavres dans des terrains privés. Quand le propriétaire est riche, ces terrains de sépulture sont choisis avec soin et ornés avec un grand goût. Ils sont ordinairement sur les flancs des collines boisées, couvertes de fleurs et d’arbustes. Quelquesuns de ces tombeaux avoisinant Cliung-zu, sont trèsattrayants, et font dire aux voyageurs que les endroits les plus beaux du Royaume des Fleurs sont voués aux sépultures. Un habitant du Céleste- Empire aura plus de soins pour son sépulcre que pour sa maison : riche, il voudra vivre dans un taudis pour mieux pouvoir embellir le lieu où reposeront ses restes. Pourvu qu’il soit assuré d’un enterrement au milieu des fleurs, dans un bocage délicieux, que lui importent les coups du sort. Le bouddhisme est la religion dominante chez les Chinois, et comme ils s’attendent à faire un long séjour en terre, ils désirent naturellement s’y trouver bien. Leur piété filiale, l’amour des parents pour leurs enfants sont chez eux des sentiments profonds. La consolation la plus grande d’une mère, d’un père à leurs derniers moments, c’est qu’üs auront un cercueil de leur choix, c’est que leurs enfants et leurs petits-enfants vénéreront et chériront leurs cendres. Souvent ces cercuei's, pour l’acquisition desquels il se sont montrés si exigeants, sont gardés en leurs propres demeures, et nul article d'ameublement n’est aussi précieusement entouré de soins jaloux. Sachant qu’un jour ils auront besoin de ce meuble, il s’empressent en gens pratiques qu’ils sont, de pourvoir à ce précieux avenir. Us emportent avec eux leurs cercueils, en changeant de résidence, à l’instar des anciens Romains emportant leurs lares et leurs pénates. Lorsqu’un terrain est acheté pour y bâtir, il est toujours stipulé dans la vente que les nombreux défunts d’une série de générations seront exhumés. Les ossements sont recueillis dans des vases en terre portant l’étiquette d’un goût assez douteux: conserves d' ancêtres. Ces vases, en effet, ressemblent aux boîtes des droguistes et sont inhumés de rechef avec la plus grande économie et, jamais une construction n’y est élevée, à cause d’une superstition suivant laquelle les fantômes outragés, fout périr les sacrilèges habitants et les torturent durant foule l’éternité.
En dehors des murs de Pékin, se trouvent des tombes nombreuses des principales familles. Ces tombes sont ornées de sculptures gigantesques représentant des hommes et des animaux. Ces figures ciselées sur de la pierre calcaire sont répandues dans tout l’empire, et, réduites en fragments nombreux elles prouvent par là que leur origine remonte à des siècles.
Toutes les fois qu’un Chinois meurt, ses parents et amis ne manquent pas de ramener dans la patrie ses restes pour les y enterrer, sans reculer devant les obstacles, la distance et le temps. Quand ou transporte la bière où est enfermé le corps, on la surmonte souvent d’un coq blanc, qui doit rappeler lame du défunt à sa demeure 1 (fig. 1).
LE « PANTIIER FEAST »