DE WASHINGTON
Un grand et singulier essai culinaire a été récemment effectué à Washington par les autorités les plus compétentes dans la science de Grimod de La Reynière et dans celle de Bulfon. C’est le banquet de ïa Panthère, the great Panther Feast, dans lequel fut ré-olue, après preuve expérimentale, la question du bon ou mauvais goût de la clnir de cet animal.
Ilàtons-nous de dire que la panthère dont il s'agit n’est point une panthère. Ce n’est ni le Felis Pardus de Java, ni le F. Leopardus d'Algérie. C’est le Couguar (Felis concolor ), le félin le plus universellement répandu dans l’Amérique, puisqu’on le trouve depuis la Confédération argentine jusqu’aux rivages de l’Orégon. Dans celte vaste étendue de territoire, il est connu sous cinquante noms : Puma, Yaguati, Pita, Cuguacurana, Guazuira dans le sud; Lion de montagne, Peintre ( painter par un mauvais calembour), Lion de Californie, Calamount dans le nord, il est généralement connu par les naturalistes d’Europe, sous le nom de Couguar de Buffon; pour les Nord-Américains, c’est la Panthère!
Donc, Panthère ou Couguar, Lion rouge ou Puma, notre bète fut appelée à comparaître par-devant une galerie de gourmets, présidée par le professeur Gass, du Smithsonian Ins'.ilute , l’amphitryon était M. Baird, le membre bien connu de la Commission des pêches des Etats-Unis. L’individu servant à l’expérience avait été tué dans les Montagnes-Rocheuses, et il fut trouvé excellent.
M. de Buffon, qui n’avait pas mangé de Couguar, dit en propres termes : « Quoique les Couguars ne vivent que de proie, et qu’ils s’abreuvent plus souvent de sang que d’eau, on prétend que leur chair est aussi bonne que celle du veau ; d’autres la comparent à celle du mouton; j’ai bien de la peine à croire que ce soit en effet une viande de bon goût ; j’aime mieux
1 Harper' e Magazine de New-York,
m’en rapporter au témoignage do Desmarchais, qui dit que ce qu’il y a de mieux dans ces animaux, c’est la peau, dont on fait des housses de cheval, et qu’on est peu friand de leur chair, qui d’ordinaire est maigre et d’un fumet peu agréable. » 11 paraît qu’à Washington on n’est pas du tout de cet avis 1
Le Couguar est un assez bel animal, plus grand que le jaguar, quoique moins terrible que lui. C’est le plus grand carnassier du Nouveau-Monde, car les variétés les plus grosses atteignent la taille d’un veau. Assez haut sur jambes pour un félin, il est levrette, et d’une tournure assez élégante. 11 n’a pas de crinière et sacouleurestgénéralementbrun-rouge. Jl est fort, actif, et leste comme un chat ; cependant sa férocité n’égale pas celle du jaguar ; il n’attaque pas l'homme, à moins qu’il ne soit provoqué ou que la faim ne le presse, et il fuit devant les chiens. Chose curieuse, pour un chat, il n’a pas la vie trèsdure, et un bon tireur peut le tuer d’une seule balle. Mais sa lâcheté ne va pas jusqu’à succomber sansdéfense ; fatigué, il fait têteaux chiens, et malheur à ceux que sa griffe attrape; malheur même à l’imprudent chasseur qui s’avancerait trop à sa portée! Malgré cela, il n’est vraiment dangereux que pour les troupeaux et pour les faons de fauves, qui font son principal "ibier.
Il s’apprivoise assez facilement, et c’est une chose assez commune, dans certaines parties de l’Amérique du Sud, qu’un Puma vivant dans la maison à l’état absolument domestique. Ses manières, dans cette situation, sont tout à fait celles d’un chat ordinaire ; il n’est dangereux pour personne, se montre trcscaressant pour ses maîtres, mais il faut prendre garde à la volaille ; c’est un pillard sans honte et sans pitié! Dans l’Amérique du Nord, le Couguar paraît èlreplus méchant et plus dangereux que dans l’Amérique du Sud. On l’a vu rarement à Paris ; cependant le Muséum en a possédé quelques spécimens, et ils se sont toujours montrés doux et familiers pour leurs gardiens.
Le trait distinctif du Couguar semble cire une voracité sans pareille : il se crève littéralement de mangeaille, tant qu’il reste une livre de chair sur la proie qu’il a abattue. Partout où le fauve abonde, aux Etats-Unis, le Couguar abonde aussi; on l’entend hurler la nuit autour des campements de chasseurs, et son cri est beaucoup plus effrayant que sa personne: c’est une espèce de O-o-o-oh U! prolongé, la première note étant de beaucoup la plus forte, tellement qu’on croit avoir la bête à un ou deux pas de soi. IL de la Blahcuère.