AUX ENVIRONS DE MONTPELLIER
En présence du désolant spectacle des vignes arrachées dans le Vaucluse et le Gard, et jusque auprès de Montpellier, on comprend que beaucoup de propriétaires du Midi songent à demander aux cépages de nouvelles espèces de vignes une immunité contre le fléau qui détruit la vigne européenne. Aussi la question des vignes américaines a été un des points les plus intéressants du Congrès viticole de Montpellier, et a trouvé dans M. Planchon, l’auteur de la découverte en France du Phylloxéra vastalrix , un défenseur éloquent et convaincu, écouté avec l’attention favorable qu’on devait à cet éminent botaniste. Si l’Amérique nous a fait, dans le Phylloxéra, le présent le plus funeste, on peut dire aussi que la nature prévoyante a placé chez elle, à côté du mal, le remède que nous pouvons nous approprier. Les vignes d’Amérique appartiennent à d’autres espèces que notre Vitis vinifera, qui a toujours été tué en Amérique, en peu d’années, parle redoutableinsecte. Les cépages américains sont plus rustiques et plus robustes. Ils se divisent en plusieurs catégories. Il en est, du type rotundifolia, tout à fait indemnes du Phylloxéra, ainsi le Scuppernong (voir la Nature,
1 er semestre 1 874, p. 262) ; mais leur maturité tardive et la difficulté de leur culture ne permettent pas leur introduction D'autres cépages, du type lubrusca, à raisins musqués, ne résistent pas suit!— samment à l’insecte. Il en est une troisième categorie, des types œrlivalis, à raisin à duvet mais de bon goût, et cordifolia, qui réussissent en France et ne paraissent pas souffrir sensiblement du Phylloxéra, qu’ils portent soit sur les racines, soit dans les galles des feuilles. A ce dernier groupe appartient le Clinton, très-rustique, à longs sarments, ne donnant qu’un vin médiocre, mais, après tout, donnant du vin. A Roquemaure, M. Borty a démontré par expérience que les cépages qui ne sont pas délruitsen Amérique par le fléau phylloxérien y résistent aussi avec succès en France. Il cultive, depuis près de quatorze ans, les lona , les Hartford prolific, les Jacquez et les Clinton . Ils se trouvent au milieu de vignes françaises dont les souches ont été emportées par le Phylloxéra dès 1868 On a depuis replanté ces vignes, mais les nouveaux plants mis en terre, repris aussitôt par l’insecte, sont aujourd’hui mourantsoumorts. Pendant que tout périssait autour d’elles, les vignes américaines ont conservé toute leur vigueur. Les lona ont donné cette année une assez bonne récolte, mais trop tardive ; les Hartford prolific ont peu produit, par suite d’une taille défectueuse, toutes les vignes américaines exigeant, pour bien rapporter, la taille longue ; les Clinton, dont les sarments avaient plus de six mètres de longueur, ont subi une grande perte par la coulure de la fleur, ce qui lient au sol très-riche de Roquemaure, car ce cépage exige une terre maigre pour réussir; enfin le Jacquez avait offert une production représentant 1 60 hectolitres à l’hectare. Les vins des récoltes de M. Dorty étaient exposés et dégustés à la bourse de Montpellier. Celui du Hartford prolific avait une belle couleur rouge rappelant celle de l’aramon, et contenait 10 p. 100 d’alcool ; le vin AeClinton, d'une couleur plus foncée, renferme 11 p. 100 d'alcool; ces deux vins ont un goût de framboise. Le vin du Jacquez a une robe au moins aussi belle que celle du teinturier do nos pays, sans goût de framboise, et renferme 14 p. 100 d’alcool. 11 est probable que nos procédés de vinification pourront beaucoup améliorer ces vins, et qu’on fera disparaître le goût framboise, comme on sait détruire tous les goûts de terroir. Il y a donc une ressource possible pour l’avenir dans ces cépages d’Amérique, si, contre toute espérance raisonnable, on ne parvenait pas à triompher du Phylloxéra.
11 y a quelque chose de beaucoup mieux encore à tenter. Comme le Phylloxéra détruit les racines de la vigne européenne, on a cherché à remplacer cellesci par les racines américaines résistantes, tout en conservant la feuille et le fruit bien supérieurs du cépage français. J’ai visité, à Saint-Clément, près de Montpellier, avec les membres du Congrès, les vignobles de M. Fabre, ancien député, qui essaie de régénérer nos vignes au milieu d’un entourage de désolation; partout aux alentours ou ne voyait que sou-
elles mortes et amoncelées, les paysans arrachant les derniers restes de leurs vignobles détruits p ir le fléau, l.evignoblede M. Fabre avait été en quelque sorte foudroyé par le mal . Les procédés de greffe ordinaire sont lents, il importait de laisser oisives le moins possible des terres qui ne peuvent être cultivées qu’en vignes. Une idée très-ingénieuse et expéditive a été miseen pratique, celle de se servir, comme auxiliaire provisoire, des vieilles racines en partie mourantes et devant bientôt succomber. Les souches ont été toutes déchaussées jusqu’à 25 cent, de profondeur, et coupées à raz du nouveau sol. Au mois de mai, M. Fabre a fait greffer en fente un sarment de C/inton sur chaque souche, et la terre a été replacée à l’ancien niveau. Bientôt la greffe, recevant ce qui restait de sève dans le porte-greffe, a végété, et a donné une foule de racines adventives au dessus de la vieille souche, de sorte que, la même année, on a eu des jets de Clinton de plus de 3 mètres, et des raisins la seconde année. La souche française achève de se détruire par pourriture, et une nouvelle racine américaine a pris sa place au-dessus, racine que ne saurait faire périr le Phylloxéra. On a donc substitué ainsi un plant américain au plant français exposé à une mort certaine.
Plus tard, sur ces plants américains devenus très-robustes, on pourra, si l’on veut, greffer la vigne indigène, en ne lui conservant que le système aérien, non attaqué.
Un autre procédé a été aussi soumis au Congrès par M. Bousclict , celui des greffes-provins. Il met en terre une crossette américaine , Clinton ou Concord, par exemple, sur laquelle a été greffé un cépage français. La racine qui se développe est américaine, et a la croissance rapide propre aux espèces du nouveau continent qui donnent beaucoup de radicelles, et la tige est française ainsi que ses raisins. Des échantillons de ces boutures-greffes ont été présentés au Congrès, et les racines comme les sarmmts annonçaient une végétation puissante. Un troisième procédé, trèsrapide et fort élégant, est. le suivant • on greffe par approche deux plants mis en terre l’un à côté de l'autre, l’un français , l’autre américain , et on ne laisse au dehors que deux yeux de cette double vigne mariée. Au printemps suivant , par taille convenable , ne demeure en terre , de la double racine, que la racine américaine, et, au contraire, on ne maintient à l’air, à l'extérieur, que la partie française, à meilleur raisin.
Il faut faire une remarque très-importante au su-
jet des introductions de cépages américains, et c’est M. Planchon à qui on en doit la déclaration formelle au Congrès. Qu'on se garde bien d’amener aucune vigne américaine là où n’existe pas encore le Phylloxéra-, mais, dans les pays infectés, la précaution est devenue inutile, l’avantage seul reste. Il y a bien certaines réserves à faire à ce sujet, car ou sera assuré de conserver toujours de cette façon le Phylloxéra en France , et l’infection peut se faire à grande distance, ou par le transport des raisins venant des pays phylloxérés , et qui sont susceptibles de porter des femelles ailées. Les vignes américaines gardent toujours des Phylloxéra , qui ne leur sont pas nuisibles, mais seront une source perpétuelle de dangers pour le voisinage. 11 y avait à Saint-Clément des Phylloxéra sur les racines et sur les feuilles des beaux pieds de Clinton de M. Fabre.
11 est bon de garder les cépages américains près de Montpellier, comme ressource dernière si tout espoir nous échappe ; mais il faut une grande réserve pour les localités moins méridionales, où nous avons si grande probabilité de triompher d’un mal moins invétéré. L’exemple tout récent de la Suisse doit uous avertir de persévérer dans la plus sévère exclusion des plants suspects au milieu de pays sains. Je ne sais si cette nouvelle preuve d’inoculation phylloxériennc ouvrira les yeux des hommes à esprit systématique; si on consentira à reconnaître que le Phylloxéra est la vraie et la seule cause du mal ; si l’on voudra persévérer encore dans ces prétendues maladies de la vigne , par des causes que personne ne définit exactement. En attendant, des publications malheureuses faites par des hommes qui prennent leurs opinions théoriques pour des vérités démontrées, enracinent dans l’esprit du paysan la résistance à toute tentative rationnelle de destruction du Phylloxéra, et encouragent ses instincts d’inertie et d’avarice. Méditons cependant ce qui vient d’ètre reconnu aux environs de Genève par MM. Forel et M. Cornu. Le Phylloxéra provient là d’un troisième foyer, les environs de Tarascon et de Bordeaux étant les deux foyers français. Il a eu son origine en Suisse, dans des vignes de serre , qui ne sont pas des vignes américaines. 11 a pour point de départ médiat des vignes en caisses, importées des serres d’Angleterre, et produisant du muscat à gros grain d'Alexandrie, et d’autres raisins de table, c’est-à-dire des variétés spéciales du Vitis vinifera Maurice Girard.
Schéma de lu greffe Fabre.
A. Souche française. — B. Greffe de Clinton. — C. Racines adventives américaines. — I). Système aérien américain.