DIATOMÉES MARINES
Beaucoup do points sont encore obscurs dans l’histoire de ces singuliers êtres microscopiques. L’inconnu a une si grande part dans ce que nous savons de ces existences ambiguës, qu’il n’est pas déplacé de se demander ici : « Qu’est-ce qu’une Diatomée? » Est-ce une plante, est-ce un animal?
De Candolle est le naturaliste qui a établi les Diatomées dans la famille des Fucace'es, classe des Algues, tribu des plantes Cryptogames . 11 leur a donné pour caractéristique : « Corpuscules composants, munis d’une enveloppe siliceuse nommée cuirasse, diaphane, fragile, formée de silice pure, renfermant une sorte de mucilage de couleur jaune plus ou moins foncée, ne se déformant pas par la dessiccation, et pouvant même subir une calcination assez forte. »
Ehrenberg désigne ces êtres sous le nom de Daccillariées, et employait, en parlant d’elles, les mots : face ventrale et dorsale; ce qui ne prouvait pas qu’il eût une entière confiance dans la qualification
de plante, appliquée à ces êtres. Et cependant, il 1 faut bien s’entendre, quand on parle d’objets qui ont des aspects aussi différents que nos Diatomées. Kützing disait face primaire et secondaire. A notre avis Rails est dans le vrai. Toute Diatomée, on le sait, est composée de frustules en certain nombre, et chacun de ceux-ci, de deux valves siliceuses, analogues à celles de nos mollusques. Or, Ralfs a bien trouvé quand il a dit vite de face alors que l'on voit un frustule avec la ligne de suture des valves, ou que la ligne de division spontanée est tournée vers les spectateurs; au contraire vue de côté lorsque le centre d'une valve est directement devant l’œil.
Quoi qu’il en soit, les adversaires des Diatoméesplantes font valoir la locomotion, la digestion, la préhension , — celle-ci douteuse , mais les autres parfaitement visibles chez les Diatomées ; — et, en somme, il est assez difficile de concilier les mouvements qui accompagnent les fonctions vitales de ces êtres avec les conditions bien connues de la vie végétale, et surtout d'harmoniser leur structure à deux valves, ainsi que la nature siliceuse de celles-ci, avec la forme habituelle sous laquelle nous sommes autorisés et accoutumés à considérer une cellule végétale.
La présence de valves, si compliquées de structure, d’ornementation, de forme, indique nécessairement la présence d'un corps matriciel propre à les sécréter. Or, nous voici dès l’abord en pleine vie animale puisque nous rentrons dans l’organisation mollusco'ide ou du moins zoophytaire. Au lieu de descendre dans l’échelle des êtres, nous devrions remonter; et la présence bien constatée des valves siliceuses ou calcaires, devrait engager à placer tout naturellement les Diatomées à la suite des mollusques, de même que les animalcules rotifères et systolidiens ont leur place toute simple à la suite des crustacés. Y a-t-il donc, en cas contraire, une question de taille?
Que certaines conditions algaires viennent, par suite de la motilité des germes, remonter vers les Diatomées, je ne le nie pas ; mais il y a, dans la structure de ces dernières, un fait pour nous, difticilement conciliable avec le caractère végétal, c’est la présence d’un testvalvaire siliceux.
A cela, W. Smith répond que les mouvements isochrones des frustules Diatomées sont absolument inconscients, tout à fait différents des actions animales et qu’il faut absolument les rapprocher de ceux des filaments des oscillatoires, qui se meuvent bien, mais ne peuvent pas être supposés mus par la volition.
Nous allons certainement montrer que nous penchons vers une structure non végétale des Diatomées, mais nous ne pouvons nous empêcher de constater que, sans avoir vu les frustules exécuter des mouvements calculés par une volition réfléchie, nous les avons toujours vu chercher, positivement, un passage lorsque certains obstacles se trouvaient sur leur chemin. Elles le faisaient, évidemment, un peu comme
des aveugles, en tâtonnant, et je ne veux pas leur attribuer plus d’intelligence qu’il ne faut, mais elles le faisaient. Allons plus loin: elle savent se diriger vers le jour, tout aussi bien que les Anthérozoïdes des algues et des conferves placés dans l’eau d’un bocal, mais elles marchent vers lui, non au hasard, en pirouettant comme ces germes, mais en dirigeant leur marche en droite ligne si elles appartiennent aux genres à test allongé ou, ce qui est bien plus remarquable, en y dirigeant la résultante de leur marche tournoyante et en spirale, si elles font partie des Diatomées discoïdales.
Une des meilleures raisons qui aient été mises en évidence pour faire des algues de toute cette famille d’organismes est, que toutes les Diatomées ne sont pas libres, qu’un grand nombre ont non-seulement une vie parasitaire, mais, de plus, sont liées entre elles par une enveloppe gélatineuse commune, ou, enfin, sont tenues par un pied à un corps submergé quelconque.
Les partisans de la nature végétale des Diatomées, ont encore une objection capitale à leur service. Suivant eux, les valves siliceuses ne sont pas plus extraordinaires que la sécrétion de la silice par d’autres plantes plus élevées; telles que le bambou sur toute sa surface, les carex sur certaines de leurs parties épidermiques . (le qui est pl us fra ppan t , c’est le rapide développement d’oxygène que produisent les Diatomées sous l’influence de la lumière solaire et de la chaleur. Dans ces conditions, l’eau du vase dans lequel on les conserve, se couvre de petites bulles d’oxygène qui montent à la surface, et y emportent même certains frustules en adhérant à leurs écailles. Un tel phénomène ne peut s’expliquer, diront-ils, qu’en admettant que les Diatomées sont des plantes qui exhalent de leurs tissus l'oxygène, ainsi <pie le font toutes les autres végétant activement; ce qui serait inadmissible en supposant animale la nature des Diatomées.
Eu partant de cette considération qui ne manque pas d’un certain poids, les Diatomées seraient de véritables zoophytes que leurs différents états rapprochent d'autres genres voisins. Par leur mode de re-^ production , elles seraient intimement liées aux zygeniacées et aux desmidiacées ; d’autre part, par leur manière d’entourer leurs frustules d’un mucus analogue à une pellicule ou une feuille, elles se rapprocheraient des Noslocacées ; leurs mouvements les relieraient aux Oscillalorides, et enfin, leur genre de vie, d’abord agrégé puis libre, les mettrait en parallèle des Palmellacées.
Ces rapprochements, nous en convenons, sont assez ingénieux pour frapper l’esprit, mais ne résolvent aucunement la question, car les similitudes trouvées ainsi sont faibles, ou si éloignées, que vraiment il faut les chercher dans un but démonstratif pour les découvrir; elles n’ont pas cecaractôre d’évidence qui saute aux yeux et frappe tout d’abord. 11 faut attendre du temps et des efforts des constructeurs, que des instruments doués d’un pouvoir amplifiant
suffisant nous permettent de voir clair dans l’organisation même, dans la naissance surtout, et dans la nature de ces êtres ambigus.
Un jour, nous trouvâmes abondamment dans l'eau du' porte-objet à capule une Diatomce en navette; nous l'avions dessinée, remettant à plus tard le soin d'en faire la détermination, lorsque le hasard nous montra d’où venait cette curieuse navette toujours en mouvement. En plaçant, à nouveau, sur le porteobjet, une mince pellicule d’algue enlevée avec un scalpel bien tranchant, nous vîmes avec étonnement un petit arbre planté sur l'algue. Cet arbuscule, ramifié, était d’or brillant, l'éeorce de gélatine transparente, incolore, mais régulièrement plissee, comme
festonnée sur l’endroit où son épaisseur la rendait
bien visible Certaines branches étaient mûres et
certaines autres ne l’étaient pas. Et je vis, devant moi, les branches mûres s’effranger lentement en Diatomées en navette, s’en allant d’abord lentement, puis plus vite chacune de leur côté ; libres désormais, débarrassées de leur enveloppe commune et natale! (Fig. ci-dessous n° 4.)
De place en place, le long du tronc ou des branches, on apercevait connue la fin des faisceaux constituants. C'était parce que les navicules, jaunes au milieu, étaient incolores à leurs deux extrémités et, quand ces extrémités se rencontraient elles formaient comme une certaine interruption locale dans le tronc
Diatomées marines vues au microscope.
1 Algue rouge (fragment). 70 d. — 2. Colletonema eximium (Tliw,). 70 d. — 3. Grammatophora serpentina (KiUz). 70 d. — A. Sc/uzonerna cruciger (Smith.). 225 d. — 5. Isthmia splendens (EI. de la Bl.). 225 d. — 6 . Grammatophora marina (Kiitz). 225 d. — 7. Anguillule. 225 d. — 8 . Gomphonema marmum (W. Sm ). 225 d.
de l’arbre d’or. Cet arbre a été nommé Schizonema! Celui que je voyais est probablement le Cruciyer (Kiitz) .
Nous avons réuni ci-dessus quelques figures de Diatomées dont nous devons donner aussi la description. La première planche représente des êtres recueillis sur les côtes de Bretagne. Le n° 1 est un grossissement à 225 diamètres d’une petite algue rouge de grand fond dont les cellules, se voient bien à travers leur écorce jaune. C’est sur ce petit buisson très-délié que les Diatomées avaient élu domicile, pour étendre leurs chapelets bizarres.
Au n° 2, Twaite a donné le nom de Colletonema eximius. C’est un des rares colletonema marins; tous sont d’eau douce. Celui-ci est, à peu près seul, d'eau saumâtre ou salée. Sa couleur était d’un ton d’or brun, différent des autres Diatomacées.
Le n° 5 représente une abondante colonie de Grammatoi>liores serpentina (Kiitz). Le n° 6 un autre Grammatophore plus commun, le Marina (Kütz).
Nous avons déjà assisté au merveilleux spectacle du n 0 4, le Schizonema cruciger (Smith) naissant ; nous ne pouvons passer sous silence l’admirable n° 5, un Jshmia, auquel nous ajoutons le nom de splendens (H. B.). Qu’on se figure une tige grêle, transparente, tenant par un angle un carré hyalin, dont la trame de fond semble très-finement striée et quadrillée obliquement de plis brillants. On dirait une splendide lentille de cristal dont la surface serait plissée et replissée comme certains carreaux de vitres que l’on emploie pour arrêter la vue. A chaque angle, un pli revient suivant les diagonales. Au centre, un soleil, couleur souci vif, apparaît avec un autre, jaune d’or et des rayons s’échappent du même milieu. Au-
dessus, on voit le même par la tranche, ou, peutêtre, sont-ce deux êtres accolés dans la même enveloppe gélatineuse ; dans ceux-ci les tentacules ou rayons vus de côté présentent leur soleil aplati.
Sous le n° 8, on voit le Gonphonema marinum (W. Sm.j, autre espèce assez commune sur nos cotes et, derrière le tout (u° 7), l’artiste a dessiné une anguillule comme on en trouve à chaque instant, habitant ces forêts étranges de plantes ou d’animaux.
Tout son corps est rempli, suivant un double conduit, de granules verts mélangés d’autres granules jaunes ; au devant, vers le cou, existe une sorte d’estomac; la tête est finement striée en travers et porte des yeux rouges. La peau est incolore, un peu
verdâtre. Les mouvements de cet animal sont tantôt lents, tantôt rapides. Souvent il se fixe aux objets voisins par sa queue bifide, absolument comme le ferait un rotifère, et alors il serpente à son aise. Comment se nourrit-il ? Nous n’avons pu nous en rendre compte.
Si nous passons maintenant aux Diatomées de la planche ci-dessous, nous en trouverons qui habitent les mers chaudes : par exemple le ii° 1 qui représente la Striatelle à un point, trouvée près de Marseille dans la Méditerranée. Rien de fragile comme ce ruban, qui tient aux corps immergés par un pédicule incolore, semblable à un fil de gélatine. Le n° 2 représente l’un des types les plus curieux
Diatomées marines vues au microscope.
\. Siriatella unipunctaia • 70 d. — a. Vue en travers. — b. Vub en long. 400 d. — 2. Achnanlhes longipes. — a. Yuc en pointe. — e. Coupe en long. 225 d. — 3. Campylodiscus horologium. 225 d- — à. Achnantcs en buisso:;. 70 d — 5. Hiddulphia aurila. — a. Coupe. — b. en longueur. 70 d- — G. Rhipidophora paradoxa. 70 d. — a. De face. — b. De côté. 150 d.
du genre nombreux des Achnantcs : c’est celui qu’on a nommé à long pied. Nous le voyons aussi en buisson (n° 4). Il est parasite sur les algues, aux mêmes endroits que la précédente et près d’Agdc, d’avril en septembre. Les Campylodiscus sont nombreux en espèces et certainement comptent parmi les plus belles Diatomées : elles sont de tous les endroits, de l’eau douce, de l’eau saumâtre et de la mer. L'Horloge (n° 3) est marine et des grandes profondeurs : nous l’avons draguée par 100 mètres au moins. L’endochrôme est orangé et l’animal varie beaucoup de grandeur; nous ignorons comment il adhère, probablement par un pied transparent. Le n° 5 nous montre un chapelet de Biddulphia, tellement normal qu’il se trouve rarement ainsi : le plus souvent les individus sont en zig-zag, ne tenant les uns aux autres que par une corne et non par les deux.
L 'Aurila est marine et se trouve sur les côtes de la Manche, près Cherbourg. Elle se compose souvent d'un très-petit nombre d’individus. Son nom indique sa couleur splendide.
Les Rhipidophores sont communs dans l’eau de mer pendant l’été : elles forment de délicats petits buissons ramifiés, portant comme une petite feuille jaune dorée, arrondie par le haut. Le Paradoxa se trouve sur toutes les côtes de Bretagne (n° 6).
Avant de quitter les Diatomées marines, nous avons encore un mot à dire pour rappeler que c’est chez elles, que c’est sur leurs valves à dessins si merveilleusement délicats qu’on a trouvé, sans dépenses considérables, des test-objets bien autrements délicats que ceux que l'homme savait construire pour mesurer la puissance des combinaisons optiques des microscopes les plus puissants. On a fait cependant de»
test-objets en verre dont le millimètre renferme 3544 lignes distinctes. Ce sont de véritables tours de force puisque \ePlevrosigmaangulatumn enrenferme que 2,970 et laDiatomée lapins terrible 5,120 c’est YEnnotraarcus.
Pour un objectif de faible puissance, on peut se contenter des plumules de certains insectes dont les stries sont écartées de 8 à 30 dix-millièmes de millimètre entre elles; mais certaines Diatomées, eu tête desquelles il faut placer les Pleurosigma , ont les stries transversales de leurs valves écartées de nombres stupéfiants en parties de millimètres : Pleurosigma balticum, 0,00098; Navicula attenuata , 0,00090; Pleurosigma angulatum, 0,00042! Avec un grossissement de 875 décimètres o:i les voit parfaitement, mais on ne les résout pas; en ce sens, que l’on ne sait pas encore si les points hexagonaux que forment ces lignes sont des ouvertures ou des reliefs. C’est ce qu’on appelle un test-objet pour force moyenne. Douze cents diamètres ne les résolvent pas encore. Au-dessus, il faut employer les objectifs à immersion les plus puissants de nos jours, pour résoudre la Nitzschia sygmoidea, la Siirinella gemma, le Grammatophora sublilissima, et surtout la Navicula amicii! 11. de la Blanchère.