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TRAVAUX DE M. PASTEUR

La culture du mûrier (l 'arbre d’or des Cévennols) et l’élève des vers à soie, constituent une des principales sources de richesse de plusieurs départements du Midi ; et si l’on tient compte du travail ultérieur nécessaire pour transformer le cocon obtenu en ces belles et riches étoffes qui font admirer dans le monde entier le goût et l'habileté de nos manufacturiers, on n'a pas de peine à comprendre l'importance qui s’attache à tout ce qui touche au précieux imecte.

En 1853, une récolte de 26 millions de kilogrammes de cocons, du prix moyen de 5 francs, vint jeter 130 millions de francs chez les propriétaires qui se livrent à cette culture , et c’est par millards qu'il faudrait compter pour exprimer la valeur de cette récolte complètement élaborée , sous la forme qu'elle revêt dans nos belles fabriques de Lyon.

Or, tout à coup, cette industrie sembla menacée dans sa source, le ver à soie fut frappé d’un mal inconnu, il perdit sa vigueur, et les éducateurs désolés virent leurs élèves mourir avant d’avoir produit le cocon qui devait les rémunérer de leurs peines.

Dès 1849, la maladie se manifestait, faiblement d’abord et d’une manière irrégulière, détruisant une chambrée, épargnant la voisine, sans que les praticiens les plus habiles pussent reconnaître une raison à ces redoutables caprices. Le caractère héréditaire et contagieux de la maladie ne tarda pas cependant à être sinon démontré scientifiquement, du moins pressenti et généralement admis. De là l’idée de rechercher des graines (c’cst le nom technique des œufs que pondent les papillons du ver à soie) exemptes du germe de la maladie dans les pays que le fléau avait encore épargnés. Quelques belles réussites ainsi obtenues firent naître dans ces graines une confiance irréfléchie, et 1 éducateur, découragé d’ailleurs par des échecs successifs, au lieu de continuer à récolter lui-même, ainsi qu’il l’avait toujours fait, la semence dont il avait besoin pour l’année sui-

vante, ne songea plus qu’à se procurer celle qui portait la marque alors en vogue ; l'once de graine (25 grammes), qui élait de deux à trois francs avant l’apparition de la maladie, atteignit souvent et dépassa même 15 à 20 francs. On conçoit que cette situation devait tenter quelques industriels, souvent plus habiles négociants que consciencieux, qui, en se livrant en grand à la fabrication, au commerce et à l’importation des graines ne tardèrent pas à réaliser des bénéfices considérables. Cependant, nous devons le reconnaître, le premier effet de leur intervention fut de produire une augmentation momentanée du chiffre total de la récolte, car à mesure qu’une graine de telle provenance avait, par quelques échecs, perdu la confiance des éducateurs , ils allaient plus loin, et, généralement, la première année de leur introduction, ces graines donnaient une récolte à peu près rémunératrice. C’est ainsi que d’Italie les importateurs passèrent en Grèce, en Anatolie, en Circassie, en Perse, en Chine et enfin au Japon.

Malgré l’intensité croissante du fléau, en ne considérant encore que le chiffre total de la récolte annuelle, on aurait pu croire à la prospérité de la sériciculture, puisqu’on 1849, 1850, 1851, 1852, 1853, ce chiffre ne cessa pas de s'élever pour atteindre, dans cette dernière année, le point le plus élevé qu'on ait jamais constaté (26,000,000 de kilogrammes de cocons). Mais cette prospérité factice ne tarda pas à cesser, et les résultats désastreux de ce commerce effréné apparurent en pleine lumière. Le fléau avait envahi à sa suite tous les pays producteurs de soie dans le monde entier. Nos Selles races françaises et italiennes avaient à peu près disparu et étaient remplacées par des races étrangères qui ne donnaient qu’eu petite quantité des cocons dont aucun lilateur n’aurait voulu quelques années plus tôt. Eu 1851, le chiffre de la récolte tombait déjà à 21 ,500,000 kil., à 7,500,000 eu 1856, et enfin ne dépassait pas 4,000,000 de k l., en 1865, laissant ainsi un déficit de plus de cent millions dans les recettes de nos sériciculteurs. Enlin ces derniers, désespérés, trompés sans cesse par les prospectus emphatiques et mensongers d’importateurs de fantaisie, qui ne se gênaient même pas pour vendre des graines qui ne pouvaient éclore, croyant à la ruine définitive de leur industrie, arrachaient-ils leurs mûriers, et l’ont vit dans les Cévennes, les populations de certains villages, dont la sériciculture faisait l’unique richesse, émigrer en masse.

Ce n’est pas que, comme nous le voyons aujourd’hui, pour un non moins redoutable fléau, le phylloxéra, les inventeurs aient manqué à proposer des remèdes qui devaient , disaient-ils, guérir les vers. Tous les agents connus, tous les corps de la chimie avaient leurs promoteurs : les uns employaient la chaleur et l’électricité ; d’autres , considérant ces agents et la lumière même comme les grands coupables, cherchaient à soustraire leurs vers à leur action; d’autres enfin leur faisaient absorber, soit par les voies respiratoires, soit mélangées à la feuille, les

substances les plus diverses: le chlore, le nitrale d’argent, le sel, le charbon, la cendre, la chaux, la suie, le plâtre, le goudron, l’acide phonique, le café même, eurent de fervents adhérents. .Mais hélas! le seul effet de tous ces prétendus remèdes était le plus souvent d’accélérer la mort du ver sans jamais le guérir.

Nous ne citerons que pour mémoire les essais tentés pour remplacer le ver du mûrier (Bombyx mori), par ceux du ricin ou de l’ ailhante (Bombyx Scinthia), du chêne (Bombyx Yama-Maï), etc. Toutes ces chenilles ou bien ne produisent qu'un cocon industriellement indévidable , et par conséquent de peu de valeur, ou bien 11 e peuvent se prêter, comme le bombyx mori, à un élevage domestique.

Eu 1858 et 1859, MM. de Quatrefages, Decaisneet Péligot, furent chargés par l’Académie des sciences d’étudier le fléau. Les savantes études de cette commission, surtout celles de M. de Quatrefages, relatées dans le rapport qu’il publia, jetèreut quelque lumière sur la marche et la nature de la maladie; les expériences qu’il institua indiquèrent le système le plus propre à obtenir des vers sains et vigoureux, mieux en état que les autres de résister aux atteintes du fléau. Mais aucun remède réel n’était indiqué, et si les éducateurs intelligents et expérimentés étaient moins atteints que la masse ignorante des rnagnaniers, souvent un échec complet venait leur prouver qu’une hygiène sévère et des soins intelligents ne suffisaient pas toujours à préserver leurs chambrées.

Eu 1865, M. Pasteur, dont les travaux devaient avoir une si grande importance, fut, à son tour, chargé par le ministre de l'agriculture d’étudier le fléau et d'y chercher un remède. 11 vint s’installer à Alais, grand centre séricicole, devenu un des principaux foyers d’infection ; et après cinq ans de patientes études et de laborieuses recherches, il publiait les faits qu’il avait constatés et indiquait une méthode qui, si elle ne permet pas de guérir les vers malades, permet au moins à l’éducateur de prévoir la maladie et de se mettre à l’abri de ses désastreux effets.

Sans suivre M. Pasteur dans tout son travail, qui remplit deux volumes grand in-octavo, nous indiquerons les faits essentiels qu’il a observés et la méthode d'éducation et de grainage qui en découle.

Ses premières études portèrent sur la nature de la maladie connue des éducateurs sous le nom de pébrine ou de gatine, qui se présentait avec des caractères assez variables et qui, malgré les travaux de ses prédécesseurs, étaient encore assez mal déterminés.

Il ne tarda pas à constater que deux maladies parfaitement distinctes étaient la cause de tous les désastres. L’une à laquelle il conserva le nom de pébrine, caractérisée par la présence, dans tous les organes du ver ou du papillon, de petits corpuscules ovoïdes qui 11 e peuvent être aperçus qu’à l’aide d’un grossisj sentent de 4 ou 500 fois (fîg. 1); l’autre, celle des morls-flals ou flacherie qui semble n’être qu’un affaiblissement de la force vitale chez le ver, et qui, selon M. Pasteur, est surtout caractérisée par la présence dans le tube digestif du ver ou dans la poche

stomacale du papillon, d’un ferment particulier.

La pébrine, ou maladie des corpuscules, attaque le ver à tous les âges ; elle est éminemment héréditaire et contagieuse. Enfin M. Pasteur a constaté, et c’est là le point important de sa t découverte, que ses progrès sont très-lents et que le ver né sain qui en contracte accidentellement le germe, aura généralement le temps de faire son cocon avant d’en être victime, mais la transmettra sûrement à ses descendants qui périront prématurément.

Donc rien de plus simple que de ne jamais perdre sa récolte du fait de la pébrine. Il suffit, pour cela, de n’élever que des vers provenant de graines pondues par des papillons qui n’en sont pas atteints. L’éducateur qui agira ainsi, ne sera pas, il est vrai, certain que ses vers ne contracteront pas la maladie pendant le cours de leur vie, mais il est sur d’avoir des cocons, produit commercial et rémunérateur de son travail.

La flacherie est peut-être encore plus terrible que la pébrine parce quelle sévit surtout à la fin du quatrième âge, alors que le magnanier a fait tous les frais de son éducation et au moment où il ne croit plus avoir qu’à récolter le fruit de son travail. En quelques jours, tous ses vers meurent, ne laissant au pied des bruyères qu’il comptait voir se couvrir de cocons qu’un amas de cadavres infects (fig. 2). Les travaux de M. Pasteur sur cette maladie ont conduit à des résultats moins précis que ceux relatifs à la pébrine, de plus la recherche du ferment en chapelet et des vibrions qui, d’après lui, caractérisent la maladie

Fig. 1. — Corpuscules ovoïdes des papillons, vus au microscope.

est délicate, exige une certaine habileté et ne peut pas, comme celle des corpuscules de la pébrine, être faite par la première ouvrière venue. Mais il a été établi tant par ses propres expériences que par celles qu’ont provoquées ses études que la flachcrie pouvait être accidentelle ou héréditaire. Accidentelle, elle a toujours pour cause déterminante un manque d’hvgiène, soit dans le mode de conservation des œufs, soit pendant l’éducation même. L’emploi d’une feuille fermentée ou de mauvaise qualité est la cause la plus fréquente de son apparition.

Un éducateur habile et soigneux peut donc presque toujours l’éviter dans ce cas.

Quant à la maladie héréditaire, on conçoit égale-

Fig. 2. — ' Vers à soie atteints de la Uachcric.

ment que, par un choix convenable des reproducteurs, on puisse également en préserver ses chambrées. 11 ne faudra donc jamais prendre ces reproducteurs dans une éducation où la présence de la flacherie a été constatée, fusse sur un nombre extrêmement petit de vers, car les autres ont sûrement été touchés par la contagion et il est probable que leurs descendants en seront victimes. Il est à remarquer ici que les vers atteints ne meurent pas toujours et donnent quelquefois une récolte, mais un éleveur expérimenté reconnaîtra facilement à leur allure, à la lenteur et à l’hésitation de leurs mouvements au moment où ils se disposent à monter à la bruyère qu’ils ont subi les premières atteintes du

Fig. 5. — Disposition des couples de papillons.

mal et se gardera bien de chercher parmi eux les papillons qui doivent lui fournir la semence de l’année suivante.

De tout ce que nous venons d’exposer relativement à ces deux maladies, M. Pasteur a déduit la méthode suivante qui permet à chaque éducateur d’obtenir une graine dont il est à peu près sur de tirer une récolte rémunératrice.

Il devra choisir dans une éducation ayant bien marché, et dont les vers ont pendant toute leur vie présenté cette vigueur, cette agilité caractéristique de tout être en bonne santé, le nombre de cocons nécessaires pour obtenir la quantité de graine dont il a besoin, il aura soin, bien entendu, de prendre de préférence les plus beaux, les mieux faits, ceux en uu mot qui présentent les caractères les plus recherchés des filateurs. Puis, au fur et à mesure de

la sortie des papillons, dont il éliminera soigneusement les défectueux, il les accouplera et déposera chaque couple séparément sur un petit carré de toile ou de calicot suspendu de manière que les papillons ne puissent passer d’une de ces toiles sur la voisine. Dès que la fécondation sera terminée, il renfermera le mâle au moyen d’une épingle (fig. 3), soit dans un des coins de la toile, soit dans un petit sac préparé à l’avance sur chaque carré, Après la ponte, la femelle sera enfermée de la même manière et le tout sera conservé dans un endroit bien sec, bien aéré et soumis à toutes les variations de la température extérieure.

Il ne restera plus alors qu’à procéder à l’examci: des papillons pour constater l’absence des corpuscules. Examen pour lequel on a tout l’hiver devant soi, car il peut parfaitement être fait sur les papillons desséchés.

Pour cela, on prend tout ou partie des deux papillons d'une toile, on les broie dans un mortieravec la quantité d’eau nécessaire pour obtenir une bouillie claire, ou porte une gouttelette de cette bouillie sous le microscope et on l'examine soigneusement. Si on y trouve les corpuscules caractéristiques de la pébrine, on détruit immédiatement la ponte, et on ne conserve que les œufs dont les producteurs en sont absolument exempts.

C’est celte méthode qu’on a désigné sous le nom de grainage cellulaire. En l'employant et en apportant à l’éducation tous les soins convenables, on est à peu près sûr d'avoir une récolte complète, et il nous serait facile de citer de nombreux sériciculteurs qui n’ont jamais éprouvé un échec depuis qu’ils eu font usage.

Elle semblera peut-être compliquée au premier abord, mais avec un peu d’habitude et une bonne organisation, on l’applique très-facilement. Une ouvrière, avec un ou deux aides pour broyerles papillons et laver les mortiers et les lamelles du microscope, parvient à en examiner un nombre considérable dans un temps relativement court.

On est donc en droit de dire aujourd'hui que le fléau est vaincu, non-seulement on est en possession d’un moyen d’obtenir, malgré sa présence, des récoltes rémunératrices, mais encore par un emploi général du procédé cellulaire, on est en voie de le faire disparaître de certaines régions. A Alais, par exemple, où, il y a quelques années, on ne trouvait qu’avec beaucoup de peine quelques papillons bien portants, on obtient aujourd'hui des millions de pontes saines, et cela uniquement parce que le nombre de graines cellulaires qu’on y élève s’accroît tous les ans, grâce à l’activité et au dévouement du comice agricole, et surtout de son président, M. de Lachadcnède, un de nos maîtres en sériciculture.

Rien que dans cet arrondissement on compte actuellement plus de deux cents microscopes en usage.

Il est donc permis d’espérer voir dans un avenir que les éducateurs peuvent rendre très-prochain, la maladie disparaître complètement et la sériciculture française reprendre son ancienne splendeur.

CiRAUDiÈnr.

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