‹ La Nature 1875 S1Chapitre 68 sur 224 · DE LYON · texte numérisé non relu

DE LYON

Nous avons déjà fait connaître 1 les intéressants rapports annuels publiés par cette commission jusqu’à l’année 1870. Un nouveau volume (29 e année) vient de paraître, et contient, comme les précédents, le réïumé très complet des travaux météorologiques exécutés à l’Observatoire de Lyon, sous la direction de M. Lafon, professeur à la Faculté des sciences et directeur de l’Observatoire.

Nous donnerons quelques extraits des observa-

* ïoy. 2' anuce. 2" semestre, p. 19.

lions nouvelles, qui renferment beaucoup de faits historiques et d’indications remarquables. I,e principal observateur cité est le P. Béraud, membre correspondant de l’Académie de Paris, et directeur de l’observatoire que les jésuites avaient fait bâtir à Lyon.

Le 8 avril 1 741, le P. Béraud observa huit taches assez grandes sur le soleil. Du 16 au 30, une tache remarquable fixa son attention. Elle se composait d’une partie obscure déformé irrégulière, située entre deux points noirs; le tout était enveloppé d’un nuage brun, composé de petits points noirs. Cet ensemble avait une forme arrondie, dont il voulut connaître la grandeur. 11 conclut de scs observations que le diamètre apparent de la tache était de 55'. Si nous remarquons que la terre, vue à cette distance, nous apparaîtrait sous unanglede 17' 1/2, nous aurons une idée exacte de la grandeur de cette tache.

Dans la nuit du 6 mars 1742, on distinguait parfaitement de l’Observatoire une comète située un peu au-dessous de la constellation du Cygne. La tête, qui parut au P. Béraud de la grosseur de Jupiter, était surmontée d’une aigrette de 4° de longueur, s’étendant de l’orient à l’occident en forme d’éventail. Le 24, la trace lumineuse ne lui servait plus de barbe mais de queue, et celle-ci, assez brillante, s’étendait d’occident en orient, en déclinant vers le sud. Ce changement apparent dans la forme de la comète, dit M. Lafon, n’est pas en contradiction avec l’ingénieuse hypothèse de M. Paye, qui attribue la formation de la queueà une lurce répulsive émanant du soleil. Du 14 au 24 mars, la perspective de l’appendice de la comète éprouva un changement, qu’on s’explique à cause de la rapidité du mouvement. Le 26, la comète n’était plus qu’à 4° du pôle, lorsqu’une aurore boréale, d’une lueur blanchâtre, vint l’éclipser pendant une partie de la nuit. A partir du 7 avril elle cessa d’être visible à l’œil nu, mais on put la voir à Lyon jusqu’au 10, à l’aide d’un télescope. Cette comète, que le P. Béraud croyait avoir découverte, est probablement celle que Grant avait aperçue le 5 février, trois jours avant son passage au périhélie.

L’année 1748 est remarquable par la rigueur de son hiver. Il ne s’en fallut que d’un degré que le froid égalât celui de 1709.

Le 16 mars 1751, le vent d’ouest qui régnait depuis trois jours à Tours devint si impétueux que toutes les maisons en furent endommagées, tant en ville qu’à la campagne, et la plus grande partie des arbres arrachés ou brisés. Le lendemain et le surlendemain do cette tempête, on eut des aurores boréales, qui ne durèrent chacune que deux heures.

L’hiver de 1776, dont les grands froids eurent une durée de vingt-cinq jours environ, peut être compté parmi les hivers les plus rigoureux. Le vin gela dans les caves à Paris; les arbres exposés au veut du nord se fendirent; des voyageurs furent trouvés morts sur les routes, et le Tibre même se couvrit de glaces.

Le froid sévit aussi avec une grande rigueur à

Lyon, et dans toute l'Europe, à la fin de 1788 et au ! commencement de 1789. A Paris, il gela du 22 novembre au 13 janvier, en exceptant seulement le 25 décembre. Le minimum de température de ce mois fut de 17° à Marseille. La ville d'Europe qui eut à supporter le plus grand froid fut Râle, qui vit, le 18 décembre, le thermomètre descendre à 57°, 5.

Le froid sévit encore, mais avec moins de rigueur, dix ans plus tard, pendant quelques jours de décembre 1798, et pendant les 19 premiers jours de janvier 1799.

M. Lafon faitobserver ici qu’un fait important doit fixer notre attention. C’est la période de quarante ans environ, qui sépare les hivers rigoureux de 1709, 1742, 1789, période qui s’est continuée jusqu’à nos jours. De plus, on peut remarquer encore une période, pour ainsi dire secondaire, d’une dizaine d’années, car le recueil signale aussi comme rigoureux les hivers de 1766, 1776, 1789 et 1798.

Dans un remarquable mémoire intitulé : Périodicité des grands hivers 1 , un éminent météorologiste, M. Rcnou, s’appuyant également sur l’étude d’observations antérieures, avait déjà dit : « Les hivers rigoureux sont soumis à un retour périodique tous les quarante et un ans environ; ils forment, des groupes généralement composés d’un hiver central et de quatre ou cinq hivers latéraux espacés sur vingt ou vingt-deux années ; ces années présentent aussi, inclées avec eux, des hivers extraordinairement chauds, de manière que la moyenne de la saison froide n’en est pas sensiblement altérée. Pendant un intervalle à peu près égal on n’éprouve aucun hiver notable, mais aussi aucun hivcrtrès-chaud.

« La période de quarante-un ans paraît être celle qui ramène le maximum des taches du soleil à une même saison de l’année ; l’hiver central arriverait dix-huit mois après qu’un maximum de taches a coïncidé avec la saison la plus chaude de l’année. Les hivers rigoureux semblent parcourir alternativement, en vingt ou vingt et un ans, la moitié de chaque hémisphère la plus rapprochée des pôles. »

La Nature a déjà appelé l’attention de ses lecteurs sur les rapports des taches solaires avec les phénomènes météorologiques*. Quoique les observations ne soient pas encore assez nombreuses pour que les périodes indiquées puissent être regardées comme définitives, elles montrent des coïncidences qu’il serait important de bien établir au point de vue des progrès de la météorologie co.-mique, dont ou commence à voir les liens remarquables avec la météorologie pratique. Rien ne serait plus favorable à ce progrès que l’organisation, dans tous nos grands centres scientifiques, de commissions poursuivant les mêmes études et les mêmes recherches que la commission de météorologie de Lyon, dont on ne saurait trop louer l’esprit d’initiative et le zèle persévérant.

Eue Margollé.

1 Annuaire de la Société météorologique de Frmce, t. IX. Mai 18 1.

* Voy. 2* année, l‘ r semestre, p. 42, et 2' semestre, p. 1 25.

LA SCIENCE AU NOUVEL OPÉRA

(Suite. — Voy. p. 123.)

U. — le gaz de l’éclairage.

On s’est plaint généralement que la lumière manquait au nouvel Opéra. Le gaz de l’éclairage ne fait pas défaut cependant ; peut-être n’en brûle-t-on pas assez, mais la source d’hydrogène carboné est, on peut le dire, inépuisable. En effet, une conduite spéciale, destinée à desservir le monument, l’entoure comme d’une ceinture souterraine et alimente 10 compteurs qui subviennentà l’alimentation totale de 9,200 becs. Cette consommation n’a jamais été atteintepar aucune des salles de spectacle modernes ; si elle est encore insuffisante, c’est que la surface à éclairer excède singulièrement celle des plus grands théâtres de l’Europe. Lesplans que nous reproduisons plus loin, à la même échelle, parlent si nettement aux yeux, cpi’ils nous dispensent d’insister à ce sujet sur des mesures numériques *.

Aurons-nous d’ailleurs le courage d’être trop exigeants sur la lumière, quand nous aurons jeté les yeux sur un passé récent, que nos grands pères ont connu, quand nous aurons interrogé Lavoisier qui, dans son Mémoire sur la manière d' éclairer les salles de spectacle, nous montre un état de choses voisin de la barbarie, comme pour mieux nous faire admirer aujourd’hui les ressources du présent.

« Il est peu de ceux qui m’entendent, dit le grand chimiste en 1781, qui n’aient vu déranger les spectateurs pour moucher les chandelles de suif dont les lustres des théâtres étaient garnis. On n’a pas oublié sans doute combien ces lustres offusquaient la vue d’une partie des spectateurs, principalement aux secondes loges ; aussi les plaintes du public ont-elles obligé d’en supprimer successivement le plus grand nombre. On a suppléé à ceux de l’avant-scène en renforçant les lampions de la rampe, et l’on a substitué la cire au suif et à l’huile ; les lustres qui pendaient sur l’amphithéâtre ont été réunis en un seul, placé dans le milieu, et la contexture en a été rendueplus légère : telle est encore aujourd’hui la manière dont sont éclairées nos salles de spectacle. Mais quelque avantageuses qu’aient été les réformes qui ont été faites, elles ont entraîné deux grands inconvénients : premièrement, il règne dans toutes les parties de la salle qui ne sont point éclairées par la rampe, notamment à l’orchestre etàJ’ainphithéâtre, et même dans une partie des loges, une obscurité telle qu’on y reconnaît difficilement, à quelque distance, les personnes qui y sont placées, et qu’il n’est pas possible d'y lire de l’impression*. »

Voilà où l’on en était il y a un siècle : voyons où nous en sommes aujourd’hui.

L’installation du gaz au nouvel Opéra fait lion-

1 La surface de l’Opéra est de 11,237 nié Ires carrés; son volume de 428,000 mètres cubes.

- Mémoires de r Académie des sciences. 1871.

ncur à M. Charles Garnier et à MM. Lecoq frères, qui l’ont organisé. Des colonnes montantes doubles répartissent le gaz à tous les étages du bâtiment. En cas d'accident, une seule d’entre elles pourrait subvenir aux besoins de tout l’éclairage. # L’ensemble des conduites de gaz, tubes en fer, tuyaux en plomb , en cuivre rouge ou jaune, représente, dit M.Nuitter, une longueur de 25 kilomètres sur lesquels sont ajustés 714 robinets divers. »

Mais plusieurs perfectionnements originaux et importants ont été apportés à l’éclairage ail gaz, etsonl vraiment dignes d’être signalés comme des inven tions utiles, ingénieuses et re-

Plan du nouvel Opéra.

marquablcs. L’éclairage de la scène au moyen des | de telle manière

becs de gaz ordinaires formant la rampe, offre de graves inconvénients. Ces foyers de lumière, placés sous la figure même des artistes, émettent des torrents de chaleur insupportables; ils offrent en outre par leurs flammes un danger réel, surtout pendant les ballets , où les jupes de mousseline voltigent au-dessus du feu, s'enflamment parfois , comme de funestes exemples l’ont trop souvent démontré.

La rampe du nouvel Opéra est formée de becs de gaz, à flammes renversées , où la flamme est entièrement close; la lumière seule s’échappe, et la chaleur est emportée au dehors. Chaque bec est construit que si le verre dont il est muni se

1. Oriente, de Madrid. — 2 Saint-Charles, à Naples. — 3. Scala, à Milan. — 4. Opéra-Comique, à Paris. — 5. Covcnt-Gurden, à Londres. — 6. Opéra de Vienne. — Surfaces comparatives des principaux théâtres de l’Europe et du nouvel Opéra. — E, E, É, Escaliers principaux. — S, S, S, Salles des spectateurs (Échelle 1/3 de millimètre pour métré.)

casse, la flamme s’éteint d’elle-même par nisme automatique. Nous donnons la ligure d’un de ces becs pour mieux eu expliquer le système. E est le tube abducteur du gaz (fig. 1). On l’allume en le relevant en D, au-dessus de son verre vertical. Quand il est placé sur son verre, la flamme est appelée de haut en bas, par un courant d’air énergique qui circule dans un conduit inférieur où s’engage le tube II. Grâce à cet appel, le bec ne s’échauffe pas, ou y pose la main sans cire brûlé ; la robe d’une danseuse peut sans danger en frôler la surface, puisque la flamme se produit dans un espace fermé. Si le verre A vient à se briser accidentellement, le bec E, monté sur un pivôt, s’abaisse en C, et, par ce mouvement, fait mouvoir une petite soupape qui ferme l’accès au gaz : la flamme s’éteint d’elle-même. Les becs de gaz de

un mcca

sont accouplés par séries de douze ; ils sont au nombre total de 120. Ces 120 becs peuvent être relevés à la hauteur de la scène, ou abaissés au-dessous du trou du souffleur, sous le plancher de l’avant-scène, par un mécanisme qui les entraîne tous à la fois et que deux hommes font mouvoir facilement. Nous représentons l’aspect de larampe dans cette dernière position (fig. 2).

Elle se trouve alors placée parallèlement au jeu d'orgue de distribution du gaz, appareil considérable dont il nous reste à dire quelques mots.

Cet appareil est formé d’une série de gros tuyaux qui correspondent aux diverses parties dn théâtre, et aux séries de becs de gaz placés au-dessus des décors de la scène. Par la manœuvre d'une roue dentée, on fait à volonté, d'une façon progressive ou immédiate, le jour ou la rampe | la nuit, soit dans la scène tout entière, soit dans-

Fiç. 1. — Bec de gaz a flamme renversée de la rampe du nouvel Opéra.

une de ses parties seulement, soit dans la salle. Le chef de l’éclairage a sa place à côté du trou du souflleur, dont la porte d'entrée est représentée sur le premier plan de notre gravure (fig. 2) ; il a sous les yeux tous les tubes de distribution, méthodiquement alignés, et numérotés; aussi peut-il commander la manœuvre comme un capitaine à bord de son navire.

« Parmi les difficultés que peuvent présenter ces manœuvres, il y a deux inconvénients qu’il a fallu prévoir. Dans le cas où il est nécessaire de fermer une partie des becs, il fallait empêcher que le gaz, re-

fluant dans les autres conduits, ne fit monter les flammes par-dessus les verres des becs qui restent allumés. Il y aurait eu là tout à la fois un inconvénient en ce que l’éclairage eut été modifié et un grave danger en ce que la flamme aurait pu se communiquer aux décors. On y a remédié en établissant un régulateur de pression, fixant d’une manière invariable la colonne d’eau du manomètre. La seconde difficulté était celle-ci: quand les besoins de la mise en scène exigent que l'on fasse rapidement la nuit, il était à craindre qu’un mouvement trop brusque n'éteignît complètement les becs; iln’eùt été alors pos—

Fig. 2. — Vue de la rampe Ht flamme renversée du nouvel Opéra, abaissée avant la représentation au-dessous du plancher

de l’avant-scène.

sible de les rallumer que pendant l’entr’acte, ou en 1 interrompant la représentation. On a fait en sorte que dans deux des conduites d'arrivée la pression ne descendît jamais au-dessous d’un minimum fixé d’avance et suffisant pour alimenter au bleu tous les becs. Par là toute extinction est prévenue et les arrivées soumises au régulateur ne donnent que l’excès- du gaz nécessaire pour mettre tous les becs à plein feu. ' #

On voit par ces descriptions que les progrès dans l’éclairage des théâtres ont été d une remarquable importance depuis l’époque de Lavoisier. Aux renseignements que nous donne le grand chimiste, nous

1 l.e nouvel Opéra, par Cli. Nuilter, — llacliettc et C 1 "

ajouterons quelques faits curieux. C'est jusqu’en 1 720 que le théâtre fut éclairé par des chandelles de suif, que des employés spéciaux étaient chargés de moucher pendant les entr’actes. Le public s’amusait de ce tableau curieux, et les moueheurs de chandelle étaient souvent applaudis. Après la bougie de cire vint la lampe d’Argant, qui fut introduite à l’opéra par le banquier Law. Enfin le gaz de l’éclairage nous conduisit aux résultats des temps actuels.

Le spectateur assis au fauteuil d’orchestre pendant une représentation où la lumière scintille, où lu scène brille de décors et de costumes éblouissants, ne se doute guère de tout le travail, de tous les soins, la vigilance qui se cachent derrière ces coulisses et ces toiles. 11 n’a pas fallu moins de toute lasicence

des ingénieurs, des mécaniciens et des physiciens, comme de tout l’art des architectes, des peintres et des décorateurs pour produire cette magnificence que nous suivons des yeux parfois avec indifférence. Mais cetj'irt de la mise en scène n’a pas voulu s’en tenir air. ressources ordinaires de la science, il a emprunté à ia physique ses plus puissants moyens d’expériences; la lumière de Drummond et la lumière électrique ajoutent leurs feux éclatants à ceux du gaz de la houille. Ni la Sorbonne, ni le collège de France, ni les plus grands établissements scientifiques de l’Europe entière n’ont une installation électrique comparable 5 celle du nouvel Opéra. L’arc voltaïque peut se produire là sons le jeu d’une pile électrique de trois cent soixante éléments Bunsen, organisés dans des conditions exceptionnelles, avec les derniers perfectionnements. Nous décrirons en détail cette belle installation due à un physicien bien connu, M. J. Duboscq, qui a depuis longtemps attaché son nom aux applications de la lumière électrique.

Gasto.n Ti-sa.niuer.

— La fin prochainement. —

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